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mercredi 5 décembre 2012

Enseigner sans stress

Les enseignants les plus résilients sont ceux qui estiment faire du bon boulot

Jean-François Venne



Enseignante


Pourquoi certains enseignants aux niveaux primaire et secondaire résistent-ils mieux au stress que d’autres ? Selon une récente recherche, il ne s’agirait que d’une simple question de confiance en soi.

Éric Gosselin, professeur en psychologie du travail et des organisations à l’Université du Québec en Outaouais, a entrepris, en 2007, une étude sur le stress au travail des enseignants d’une commission scolaire de la région de l’Outaouais. Ses objectifs : dresser un portrait de l’état de santé mentale des enseignants, et comprendre pourquoi certains d’entre eux résistent mieux au stress que d’autres.

Le chercheur a réalisé une trentaine d’entrevues auprès d’enseignants, en plus de compiler les réponses de 420 enseignants et 25 membres de la direction à un questionnaire. Premier constat : plus de 85 pour cent des participants au sondage ont une bonne santé psychologique au travail. « De 10 pour cent à 15 pour cent des enseignants sont vulnérables à des problèmes liés au stress, comme la détresse psychologique ou l’épuisement professionnel », explique M. Gosselin.

M. Gosselin avance que les relations avec les parents, la direction ou les collègues ne posent pas trop de difficulté. Composer avec les problèmes de comportement, les difficultés d’apprentissage ou la démotivation des élèves est toutefois plus stressant, mais les résultats indiquent que les enseignants gèrent assez bien ce stress.

Il en va tout autrement de la charge de travail. « C’est vraiment le plus important marqueur de stress », souligne M. Gosselin. Beaucoup d’enseignants composent mal avec leur charge de travail, en raison de la taille des classes, de l’intégration d’élèves ayant des difficultés d’apprentissage ou de comportement, du manque de ressources, des exigences de préparation des cours et des tâches connexes exigées d’eux. Les plus résilients parviennent à s’accommoder du stress, mais pour les autres, le poids devient vite insupportable.

Quelles sont donc les différences entre les enseignants résilients et les plus vulnérables? D’abord, une difficulté à bien identifier et à exprimer leurs émotions. Cela diminue les capacités d’analyse et de résolution de problèmes.
Toutefois, la différence majeure est le sentiment de l’auto-efficacité. Les enseignants les plus résilients sont ceux qui, à tort ou à raison, estiment qu’ils font du bon boulot. Ceux-là sont plus satisfaits de leur emploi et moins vulnérables à l’épuisement professionnel ou à la détresse psychologique. À l’inverse, ceux qui manquent de confiance en eux ont de la difficulté à gérer leur stress.

« Cela n’a rien à voir avec le rendement réel, précise M. Gosselin. C’est une question de perception. » Selon lui, cela souligne le besoin d’élaborer des mécanismes d’évaluation, non pas pour traquer “les mauvais enseignants”, mais pour faire en sorte que chacun ait une idée plus juste de ses forces et de ses faiblesses. Il ne fait pas négliger la nécessité d’alléger la tâche des enseignants, mais entre-temps, certains ajustements pourraient en aider plusieurs à mieux résister au stress.

mercredi 28 novembre 2012

Les invariants de Freinet


En 1964, Freinet publie ses Invariants pédagogiques pour que les adeptes de sa méthode puissent « reconsidérer un certain nombre de notions et de pratiques psychologiques, pédagogiques, techniques et sociales qu’on tient communément comme admises dans les milieux scolaires », et se débarrasser ainsi des idées reçues de l’enseignement traditionnel [1]. Il s’agit en fait de les remplacer par les siennes puisque Freinet, de son propre aveu, ne s’appuie que sur son expérience et son « bon sens » [2].


Qu’est-ce qu’un “invariant” ? « C’est tout ce qui ne varie pas et ne peut pas varier. » En d’autres termes, ce sont des vérités intangibles et incontestables qu’il faut admettre comme telles. Et pour vérifier qu’on a bien retenu la leçon, Freinet place un questionnaire à la fin de chaque invariant.

Dans cette liste d’une trentaine d’affirmations, seul un quarteron d'entre elles surnage [3]. Le reste n’est qu’une collection d’idées préconçues, sans aucune justification scientifique. À leur lecture, on s’aperçoit néanmoins combien elles ont influencé le système éducatif français depuis les années 1970. Freinet a eu son heure de gloire, à tel point qu’enseigner signifiait “faire du Freinet” pour la plupart des formateurs. Aujourd’hui, la mode est un peu passée, mais le constructivisme demeure puissamment majoritaire. Comme il repose sur des croyances, c’est devenu une véritable religion pédagogique dont on ne peut s’écarter au risque d’être taxé d’hérésie. Ce qui, professionnellement, reste très dangereux…

Invariant n° 1 : « L’enfant est de même nature que l’adulte. »
C’est donc, selon Freinet, un adulte en miniature. Cela commence bien ! Cette affirmation fallacieuse est à l’origine de déficiences éducatives dont on mesure maintenant l’étendue des dégâts. Les parents n’ont plus osé dire non, ils parlementent en permanence pour obtenir la moindre chose de leurs enfants, ils implorent leur affection comme le feraient des amoureux éconduits. Et il faudrait, selon Freinet, faire la même chose à l’école ! Non, un enfant, comme un élève, doit être considéré comme tel, il doit être aimé, respecté, éduqué et instruit par des adultes responsables et conscients de leurs devoirs.

Invariant n° 2 : « Être plus grand ne signifie pas forcément être au-dessus des autres. »
D’où la nécessité absolue de supprimer les estrades et de détrôner le bureau du maître, symbole de la “scolastique”. Pour être un pédagogue moderne, à la Freinet, il faut se mettre au niveau des élèves. D’où la tentation permanente du recours à la démagogie pour être aimé par sa classe. Ce qui se termine souvent fort mal, avant même le mois de juin.

Invariant n° 3 : « Le comportement scolaire d’un enfant est fonction de son état physiologique, organique et constitutionnel. »
Cette formule alambiquée signifie que, quand on enseigne, il faut s’intéresser aux raisons personnelles qui amènent l’élève à être en difficulté ou à avoir des problèmes de comportement. Ce qui est la moindre des choses. À condition toutefois de ne pas se prendre pour un thérapeute ou une assistante sociale.

Invariant n° 4 : « Nul – l’enfant pas plus que l’adulte – n’aime être commandé d’autorité. »
C’est avec ce genre de poncif qu’on a obtenu quelques années après des générations d’enfants-rois, puis d’enfants-tyrans avec lesquels les parents (comme souvent les enseignants) ont les pires difficultés.

Invariant n° 5 : « Nul n’aime s’aligner, parce que s’aligner, c’est obéir passivement à un ordre extérieur. »
Il vaut donc mieux entrer en classe en se bousculant et en braillant. Belle préparation à la reprise du travail et des efforts que nécessitent les apprentissages ! Pour Freinet, l’obéissance est synonyme d’abêtissement et, pour bien nous faire comprendre, il nous parle de l’armée, qu’il estime sans doute composée d’abrutis. Les militaires apprécieront.

Invariant n° 6 : « Nul n’aime se voir contraint à faire un certain travail, même si ce travail ne lui déplaît pas particulièrement. C’est la contrainte qui est paralysante. »
Freinet s’inspire de Rabelais et de son abbaye de Thélème : « Fais ce que voudras ». Les activités “scolaires” « se recouvrent d’un voile maléfique », et provoquent « des phobies, des anorexies et des complexes graves ». Avec cet invariant, on tombe donc dans ce qu’on appelle communément la psychologie de comptoir.

Invariant n° 7 : « Chacun aime choisir son travail, même si ce choix n’est pas avantageux. »
Les élèves continuent donc à ne faire que ce qu’ils veulent. Parions que, une fois devenus adultes, leur arrivée dans le monde du travail ne sera pas des plus faciles compte tenu des mauvaises habitudes qu’ils auront prises dans leur jeunesse. Le retour à la vraie vie risque d'être douloureux...

Invariant n° 8 : « Nul n’aime tourner à vide, agir en robot, c’est-à-dire faire des actes, se plier à des pensées qui sont inscrites dans les mécaniques auxquelles il ne participe pas. »
On trouve là un des défauts majeurs que Freinet attribue à la “scolastique” : l’étude “mécanique”. Qu’est-ce que la mécanique ? Les devoirs scolaires imposés, dont l’enseignement traditionnel est effectivement coutumier. Pour autant, est-ce que la “mécanique” vise aussi l’acquisition des automatismes ? Probablement, dans l’esprit de Freinet. Autrement dit, les savoirs de base ne doivent pas être automatisés afin que la moindre tâche subalterne mobilise toutes les ressources cognitives de l’élève, quitte à saturer sa mémoire de travail. Dès lors, faire une multiplication ou écrire un texte deviennent des corvées éprouvantes puisqu’on n’a pas automatisé l’algorithme de l’opération ou l’orthographe lexicale des mots courants. Mais, selon Freinet, il suffit sans doute de « choisir son travail » et, par conséquent, de faire autre chose…

Invariant n° 9 : « Il nous faut motiver le travail. »
Exemple de “travail vivant” : écrire un texte libre, écrire pour le journal de l’école, écrire à ses correspondants, imprimer, dessiner, peindre… Bref, toutes les activités d’une classe Freinet. À supposer que les élèves aient vraiment envie de faire tout cela plus qu’autre chose. Ce qui reste tout de même à démontrer.

Invariant n° 10 : «  Plus de scolastique. »
L’injonction est brève. C’est le mot d’ordre de tous les constructivistes. L’ennemi, c’est l’enseignement traditionnel. Et dire qu’aujourd’hui, les nostalgiques de l’école d’autrefois parlent de Freinet comme d’un « instituteur de génie » [4]. Les questions pédagogiques ne sont décidément pas leur point fort.

Invariant n° 10bis : « Tout individu veut réussir. L’échec est inhibiteur, destructeur de l’allant et de l’enthousiasme. »
Sur ce point, Freinet voit juste. Il écrit : « Toute la technique de l’École traditionnelle est basée sur l’échec ». Ce qui est vrai. Un enseignant explicite aurait pu écrire comme lui : « Nous pouvons pratiquer une pédagogie qui permette aux enfants de réussir. » Réussir dans ses apprentissages est un gage de confiance en soi qui entraîne à son tour la réussite. Mais encore faut-il que ces apprentissages soient le résultat d’un enseignement structuré et efficace, ce que n’est pas la pédagogie Freinet.

Invariant n° 10ter : « Ce n’est pas le jeu qui est naturel à l’enfant, mais le travail. »
Encore une fois, je me trouve en accord avec Freinet. Comme lui, j’aurais pu écrire, à propos de l’enseignement explicite : « Notre pédagogie est justement une pédagogie du travail. Notre originalité c’est d’avoir créé, expérimenté, diffusé des outils et des techniques de travail dont la pratique transforme profondément nos classes. »

Invariant n° 11 : « La voie normale de l’acquisition n’est nullement l’observation, l’explication et la démonstration, processus essentiel de l’École, mais le Tâtonnement expérimental, démarche naturelle et universelle. »
Les recherches les plus récentes ont prouvé de manière formelle que c’est exactement l’inverse. L’hypothèse de base des constructivistes est fausse. Et ce n’est pas en mettant une majuscule à “tâtonnement” que cela rendra la démarche plus efficace.

Invariant n° 12 : « La mémoire, dont l’École fait tant de cas, n’est valable et précieuse que lorsqu’elle est intégrée au Tâtonnement expérimental, lorsqu’elle est vraiment au service de la vie. »
On ne connaissait pas en 1964 ce que l’on sait aujourd’hui à propos de la mémoire de travail et de la mémoire à long terme, qui sont les mémoires les plus utilisées dans les apprentissages. Les sciences cognitives actuelles contredisent cruellement cette certitude énoncée par Freinet.

Invariant n° 13 : « Les acquisitions ne se font pas, comme l’on croit parfois, par l’étude des règles et des lois, mais par l’expérience. Étudier d’abord ces règles et ces lois, en français, en art, en mathématiques, en sciences, c’est placer la charrue devant les bœufs. »
Tout dépend si on veut être efficace pour des apprentissages rapides. Pour mettre la charrue et les bœufs dans le bon ordre, il faut partir du simple pour aller au complexe. Et non l’inverse, comme le préconise Freinet avec ses expérimentations.

Invariant n° 14 : « L’intelligence n’est pas, comme l’enseigne la scolastique, une faculté spécifique fonctionnant comme en circuit fermé, indépendamment des autres éléments vitaux de l’individu. »
Toujours le plaidoyer en faveur du tâtonnement expérimental, avec l’intelligence comme argument. Mais qu’est-ce que l’intelligence ? Le concept mériterait d’être défini avec précision [5].

Invariant n° 15 : « L’École ne cultive qu’une forme abstraite d’intelligence, qui agit, hors de la réalité vivante, par le truchement de mots et d’idées fixées par la mémoire. »
Freinet veut réhabiliter ce qu’il appelle l’intelligence des mains, l’intelligence artistique, l’intelligence sensible, etc. Pourquoi pas, dès lors que les compétences de base sont solidement acquises…

Invariant n° 16 : « L’enfant n’aime pas écouter une leçon ex cathedra. »
Encore une attaque – justifiée – contre l’enseignement traditionnel, pour promouvoir les pédagogies “actives” qui ne valaient guère mieux. Elles sont la cause de classes agitées et bruyantes d’où les élèves sortent fatigués, bien qu'ayant peu appris.

Invariant n° 17 : « L’enfant ne se fatigue pas à faire un travail qui est dans la ligne de sa vie, qui lui est pour ainsi dire fonctionnel. »
De fait, les élèves ne se fatiguent pas dans des tâches où ils réussissent en ayant le sentiment d’avoir surmonté une difficulté. C’est plus une question d’estime de soi que de “ligne de vie”.

Invariant n° 18 : « Personne, ni enfant ni adulte, n’aime le contrôle et la sanction qui sont toujours considérés comme une atteinte à sa dignité, surtout lorsqu’ils s’exercent en public. »
Freinet n’a pas tort lorsqu’il écrit : « À l’École traditionnelle, l’enfant est en principe toujours fautif. Le maître a tendance à voir dans les travaux de ses élèves non ce qui est bien mais ce qui est, selon lui, condamnable. » De même lorsqu’il ajoute : « Notre rôle d’éducateur est (…) : non corriger mais aider à réussir et à dépasser les erreurs. L’attitude aidante est la seule valable en pédagogie. » Tout à fait d’accord, même si nos conclusions diffèrent : pour Freinet, il faut implanter les méthodes “naturelles”, alors que, selon moi, c’est par la pédagogie explicite qu’on aide l’élève à réussir en vérifiant scrupuleusement, à chaque étape, la bonne compréhension et en veillant au maintien en mémoire longue.

Invariant n° 19 : « Les notes et les classements sont toujours une erreur. »
Voilà un invariant qui est revenu en force ces derniers temps. C’est un cheval de bataille des constructivistes. Selon eux, les notes et les classements stigmatiseraient les élèves. Pourtant, même Freinet le reconnaissait déjà, les parents d’élèves y tiennent car ils y trouvent des repères compréhensibles sur le niveau de leur enfant, par rapport aux autres et par rapport à lui-même dans son cursus. La phobie de l’évaluation chez les constructivistes s’explique par la crainte qu’ils ont de voir s’afficher à la vue de tous l’inefficacité de leurs pratiques. Casser le thermomètre ne supprime pas la fièvre, mais on pourra toujours dire qu'on ne savait pas.

Invariant n° 20 : « Parlez le moins possible. »
Et pour cela, Freinet donne le moyen : « N’expliquez pas à tout propos : cela ne sert à rien. » En d’autres termes, laissez les élèves se dépatouiller avec les situations problèmes que vous leur avez mis sous le nez. Probablement, quelques-uns surnageront. Quant aux autres, qui sont la majorité, ils couleront. Par opposition, je préfère la phrase célèbre de Siegfried Engelmann, père du Direct Instruction : « Si l’élève n’a pas appris, c’est que le maître n’a pas enseigné. » Et pour enseigner, il faut expliquer tant que la compréhension n’est pas acquise.

Invariant n° 21 : « L’enfant n’aime pas le travail de troupeau auquel l’individu doit se plier. Il aime le travail individuel ou le travail d’équipe au sein d’une communauté coopérative. »
On retrouve là aussi le dogme constructiviste qui affirme – sans preuves – la suprématie du travail en groupe ou de la pédagogie différenciée sur le travail avec la classe. Pourquoi ? On ne sait pas, on ne l’explique pas. Il faudrait pourtant prouver que ces dispositifs pédagogiques sont plus efficaces avant d’en proclamer la vertu. Et si possible grâce à des enquêtes portant sur de grands nombres d’élèves, et pas sur la seule classe d’un militant convaincu à l’avance.

Invariant n° 22 : « L’ordre et la discipline sont nécessaire en classe. »
Oui, vous avez bien lu ! Après avoir dit tout le bien qu’il pensait de l’ordre militaire, voilà que Freinet le revendique dans ses classes. Il faut dire que, déjà à cette époque, les écoles Freinet avaient la réputation « d’un manque anarchique d’organisation », les gens pensant que « l’expression libre est synonyme de licence et de laisser-aller » (en lisant en creux ce que Freinet écrit, probablement non sans raison). Le pédagogue parle d’un “ordre profond”, fruit « d’une véritable technique de vie motivée, et voulue par les usagers eux-mêmes ». L’autodiscipline : rêve de tous les constructivistes…

Invariant n° 23 : « Les punitions sont toujours une erreur. Elles sont humiliantes pour tous et n’aboutissent jamais au but recherché. Elles sont tout au plus un pis-aller. »
Les enseignants explicites réprouvent également les punitions humiliantes, mais nous sommes pour des sanctions qui apprennent comment il faut se comporter dans une collectivité comme une école ou une classe. Freinet supprime les punitions mais ne dit pas comment les remplacer avec un objectif éducatif. Il continue de rêver à des classes idéales où règne la plus parfaite harmonie.

Invariant n° 24 : « La vie nouvelle de l’École suppose la coopération scolaire, c’est-à-dire la gestion par les usagers, l’éducateur compris, de la vie et du travail scolaire. »
Freinet est un homme de son temps. Il a vécu l’âge d’or du mouvement des coopérateurs et s’en est étroitement inspiré. Il reprend dans cet invariant l’idée de la classe coopérative dont il fait un préalable indiscutable. Il s’agit en fait d’un simple credo auquel on souscrit… ou pas.

Invariant n° 25 : « La surcharge des classes est toujours une erreur pédagogique. »
Pour Freinet, « l’acquisition des connaissances reste malgré tout une fonction mineure de l’École » (!). Ce qui est important, « c’est la formation en l’enfant de l’homme de demain ». Toujours le vieux rêve totalitaire des constructivistes qui veulent changer la société en forgeant l’Homme nouveau [6]. Pour y parvenir, il faut des classes à effectif allégé. Moins il y a d’élèves, plus l’harmonie dont il était question plus haut sera facile à maintenir. Les constructivistes veulent des moyens, encore des moyens et toujours des moyens. Or il ne s’agit pas d’un manque de moyens, mais de conceptions d’enseignement erronées. Même avec dix élèves, la pédagogie de découverte reste inefficace.

Invariant n° 26 : « La conception actuelle des grands ensembles scolaires aboutit à l’anonymat des maîtres et des élèves ; elle est, de ce fait, toujours une erreur et une entrave. »
Freinet est partisan des petites écoles, de 5 à 6 classes. C’est son droit. De là à en faire une vérité verticale…

Invariant n° 27 : « On prépare la démocratie de demain par la démocratie à l’École. Un régime autoritaire à l’École ne saurait être formateur de citoyens démocrates. »
Qu’en sait-on ? Les exemples de grands démocrates qui sont passés dans leur jeunesse par des écoles très strictes sont légion. En revanche, les écoles totalitaires qui pratiquaient le bourrage de crâne révolutionnaire n’ont pas été les pépinières de citoyens d’élite qu’on espérait. Pour moi, c’est une évidence : celui qui respecte les enfants n’entend pas les endoctriner. Je renvoie à la magnifique phrase de Jean Rostand : « Former les esprits sans les conformer, les enrichir sans les endoctriner, les armer sans les enrôler, leur communiquer une force dont ils puissent faire leur force, les séduire au vrai pour les mener à leur propre vérité, leur donner le meilleur de soi sans en attendre ce salaire qu'est la ressemblance. »

Invariant n° 28 : «  On ne peut éduquer que dans la dignité. Respecter les enfants, ceux-ci devant respecter leurs maîtres est une des premières conditions de la rénovation de l’École. »
Tout à fait d’accord. Avec un bémol toutefois sur la “rénovation de l’École” qui a servi de prétexte à toutes sortes de fadaises pédagogiques.

Invariant n° 29 : « L’opposition de la réaction pédagogique, élément de la réaction sociale et politique est aussi un invariant avec lequel nous aurons, hélas ! à compter sans que nous puissions nous-mêmes l’éviter ou le corriger. »
Peut-être que Freinet se souvient de Saint-Paul de Vence où la municipalité – de droite – a obtenu sa mutation en s’appuyant sur une sombre histoire de toilettes bouchées qui n’avaient pas été nettoyées. Il reconnaît que plusieurs de ses partisans sont critiqués, dénigrés, calomniés parce qu’ils « veulent aller de l’avant, parce qu’ils s’efforcent d’être de vrais éducateurs ». Pour Freinet, ce sont les martyrs de la cause…

Invariant n° 30 : « Enfin un invariant qui justifie tous nos tâtonnements et authentifie notre action : c’est l’optimiste espoir en la vie. »
Freinet précise : « Plus l’individu est jeune et neuf, plus il éprouve le besoin d’avancer avec témérité. Quand l’autorité brutale croit l’avoir stoppé dans son élan, le voilà qui prend clandestinement des voies de traverse pour dépasser les obstacles et reprendre ensuite sa marche en avant. » C’est précisément ce que font les enseignants explicites dans des systèmes éducatifs complètement soumis aux dictats constructivistes, depuis les formateurs jusqu’à la hiérarchie en passant par les “experts” dont les médias raffolent. Leur lobby est toujours puissant mais l’espoir a désormais changé de camp.
Il était temps…


[1] . Que Freinet, se prenant pour Érasme, appelle dédaigneusement “la scolastique”.
[2] . « C’est une nouvelle gamme des valeurs scolaires que nous voudrions ici nous appliquer à établir, sans autre parti pris que nos préoccupations de recherche de la vérité, à la lumière de l’expérience et du bon sens. » (Introduction)
[3] . Les invariants n° 10bis, 10ter, 18 et 28.
[4] . Selon l’expression de Jean-Paul Brighelli, dans un de ses pamphlets paru en 2008.
[5] . Ailleurs, Freinet n’hésitait pas à parler d’« individus retardés, ou tarés » (Pour l’école du peuple).
[6] . Hitler et Staline ne disaient pas autre chose.

mercredi 21 novembre 2012

Professeurs des écoles : le burn-out des débutants


La Lettre de l’éducation publie une interview de Laurence Bergugnat, maître de conférences en sciences de l’éducation. Celle-ci parle d'une étude menée sur l’épuisement professionnel des enseignants débutants par sept chercheurs en sciences de l’éducation et en psychologie de l’université de Bordeaux II-IUFM d’Aquitaine. Ces derniers ont suivi une cohorte d’enseignants débutants pendant 3 ans, de la fin de leur formation à l’IUFM en 2008 à la fin de leur 2e année d’affectation. Soulignons qu’il s’agit donc d’une cohorte qui n’a pas subi de plein fouet la masterisation, la désastreuse réforme du ministre Chatel (on peut donc légitimement penser que les résultats obtenus pour ceux de 2008 seront bien pire pour les cohortes suivantes). L’échantillon initial se composait de 744 stagiaires de tous les IUFM de France, dont 45 % de professeurs des écoles, qui ont été interrogés six fois au cours de la période. Le travail est allé en se simplifiant pour les chercheurs puisque il ne restait que 84 “survivants” à l’arrivée. Soit une déperdition de près de 90 % de l’effectif initial ! On comprend que le ministère ne donne aucune statistique sur les abandons des (jeunes) enseignants. La question des démissions, année après année, reste l’objet d’une véritable omerta…

Voici ce que dit Laurence Bergugnat (passages mis en gras par nous) : 
« Notre étude montre des signes plutôt élevés d’épuisement professionnel, puisque 9,14 % des enseignants sont en burn-out au cours leur première année d’exercice. Ce phénomène se caractérise par trois symptômes : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation de la relation avec les élèves - l’enseignant ne supporte plus l’élève ; il est incapable de lui manifester de l’empathie, de la bienveillance, et développe une attitude cynique, de rejet ou d’humiliation. Le troisième symptôme est le non-accomplissement : l’enseignant ne se réalise plus dans son travail. Ce sont les professeurs des écoles qui souffrent le plus d’épuisement émotionnel : 54,80 % d’entre eux sont concernés, contre 39,40 % des professeurs de collège et de lycée, 37 % des professeurs de lycée professionnel. »
Il est intéressant de noter que « c’est en agissant en amont, sur les sources de stress – telles que la surcharge de travail, la difficulté scolaire, le décrochage, l’hétérogénéité des classes, les dysfonctionnements de l’institution, le manque de valorisation, les conflits relationnels et le manque de respect des élèves - que l’on construit un climat scolaire de qualité. » Donc les sources de stress sont bien connues et inventoriées, même si rien n’est fait de sérieux pour y remédier au sein de l’Éducation nationale.

D’après Laurence Bergugnat, « les enseignants en burn-out font souvent le récit d’un enseignement traditionnel, qui exclut, isole, exige des élèves qu’ils restent tranquilles ». Ce qui n’est sans doute pas faux parce que  «  les enseignants en burn-out amènent leurs élèves à se sentir plus compétents ». Ils ont donc le souci de l’efficacité de leur enseignement : «  Le burn-out est corrélé à des antécédents personnels, en particulier le sentiment d’efficacité et les représentations du métier. » Par conséquent, les enseignants constructivistes sont moins victimes de burn-out, puisque dans les pédagogies “actives” l’efficacité de l’enseignement est loin d'être un enjeu crucial.

D’ici à ce que les chercheurs recommandent aux jeunes instituteurs de prendre leur métier avec moins de sérieux, d’exigences et d’ambition, il n'y a qu'un pas. À titre prophylactique bien sûr…

samedi 17 novembre 2012

Professeurs des écoles : de lourdes obligations de service


Le décret de juillet 2008 fixe les obligations de service des instituteurs et des professeurs des écoles à 27 heures par semaine (les professeurs agrégés : 15 heures ; les professeurs certifiés : 18 heures).

Ce temps de service hebdomadaire se décompose en 24 heures d’enseignement  plus 3 heures de service. Sur les 36 semaines de l’année scolaires, cela donne 864 heures d’enseignement plus 108 heures de service (soit un total de 972 heures par an).

Les 108 heures de service se répartissent en :
- 60 heures pour l’aide personnalisée aux élèves en difficultés (interventions et préparation) ;
- 24 heures pour les conseils des maîtres, les relations avec les parents d’élèves, les réunions d’équipe éducative pour les élèves handicapés ;
- 18 heures d’animations pédagogiques prévues par l’IEN ;
- 6 heures de participation obligatoire aux conseils d’école.

Par ailleurs, rappelons que les enseignants du Primaire doivent être présents 10 minutes avant, le matin et l'après-midi, pour accueillir les élèves. Ils doivent aussi assurer le service de surveillance des élèves pendant les récréations. Et en maternelle, il n'est pas rare d'être contraint d'attendre les parents qui arrivent en retard pour récupérer leur enfant. On le voit : les obligations de service ont plutôt tendance à s'alourdir dans le quotidien des classes.

Selon les calculs de l’OCDE, les enseignants du primaire donnent 918 heures de cours par an, alors qu’il n’y a que 642 heures au collège et 628 au lycée. D’où une forte disparité entre enseignants du Primaire et du Secondaire appartenant à la même catégorie A de la fonction publique.

De plus, les enseignants du primaire français font nettement plus d’heures que la moyenne des enseignants de l’OCDE (779 heures).



Graphique


Pour être complet, il faudrait ajouter les temps de préparation des cours, de correction des travaux des élèves, de documentation personnelle et d’auto-formation. Ce qui fait des semaines de 40 heures au moins. À quoi s’ajoutent une vingtaine de jours de vacances par an que les enseignants consacrent à leur métier, selon une enquête menée en 2002 par l’Éducation nationale pour le Second degré mais qui vaut également, selon moi, pour le Premier degré.

Le tout pour un salaire médiocre, nettement inférieur aux autres fonctionnaires de la même catégorie et nettement inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE, que ce soit en début, au milieu ou en fin de carrière.

Et l’on s’étonne d’une “crise des vocations” ?

samedi 27 octobre 2012

Visite au musée - La pédagogie intuitive


On entend parfois parler de pédagogie intuitive en référence à un article du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, que certains thuriféraires considèrent toujours comme la Bible de l’enseignement plus d’un siècle après sa parution !


Dictionnaire pédagogique

Cette pédagogie intuitive est disputée à la fois par des partisans de l’enseignement traditionnel et par les tenants des pédagogies “nouvelles”. Ce sont d’ailleurs ces derniers, par le biais de l’IFÉ (Institut Français de l’Éducation, ex-INRP), qui ont mis en ligne les articles de ce dictionnaire décrit comme un « mythe bibliographique » alors qu’il n’est qu’un « lieu de mémoire ». Une mémoire de l’enseignement tel qu’il était conçu en 1887 (1ère édition) ou en 1911 (2e édition), c’est-à-dire il y a bien longtemps…

Dans l’article Intuition et méthode intuitive, Buisson nous livre d’abord la définition du mot intuition : « On entend en général par intuition un acte de l'intelligence humaine, le plus naturel, le plus spontané de tous, celui par lequel l'esprit saisit une réalité, constate un phénomène, voit en quelque sorte d'un coup d'œil une chose qui existe en lui ou hors de lui. Il l'aperçoit, non parce qu'il s'y applique, mais parce qu'il ne peut pas ne pas l'apercevoir ; cette vue ne lui coûte ni effort ni réflexion, elle n'entraîne aucune hésitation, elle ne prend pour ainsi dire aucun temps appréciable, tant elle se fait aisément et naturellement. » Autrement dit, l’intuition permet de deviner une réalité alors qu’on ne l’a pas encore vraiment analysée.

Ce danger de la devinette est une composante essentielle du constructivisme pédagogique : on place un élève devant une situation complexe, à lui d’en tirer tous les enseignements qu’il pourra. Donc essentiellement par intuition.

Cette démarche intuitive, au sens de deviner, est confirmée par ce que dit Buisson au sujet de l’apprentissage de la lecture : « En lecture, au lieu de lui faire passer en revue toutes les lettres et toutes les syllabes vides de sens, on lui donne, dès qu'il sait deux ou trois lettres, de petits mots qui occupent sa pensée, satisfont son imagination, aiguisent sa curiosité pour les questions suivantes, chaque leçon portant pour ainsi dire sa récompense en elle-même : l'ordre logique peut en souffrir, et il faut que l'enfant plus d'une fois supplée par une sorte de divination ou d'intuition [souligné par nous] à ce qui lui manque rigoureusement pour être en état de déchiffrer le mot, mais c'est là précisément qu'est le plaisir pour lui ; l'obstacle est franchi, il a le sentiment de la conquête qu'il vient de faire ; il n'est pas encore â l'âge où l'on tient à se rendre compte minutieusement et consciencieusement des procédés qu'on a suivis, et il ne demande qu'à poursuivre. » Voilà une belle justification des méthodes à départ global chères aux constructivistes d’aujourd’hui. Remarquons que Buisson lui-même utilise le mot de « divination » !

Pourquoi Buisson insiste-t-il autant sur cette nouvelle méthode ? Nous en trouvons la réponse dans deux passages de cet article : « c'est l'application non de telle ou telle recette plus ou moins mécanique » et plus loin « on l'instruit [l’élève] par intuition (…) toutes les fois qu'au lieu de lui faire suivre passivement son maître et répéter docilement une leçon toute faite, on le provoque à chercher, on l'aide à trouver, on le met sur la voie ». C’est donc bien une critique de l’enseignement tout ce qu’il y a de plus traditionnel, c’est-à-dire un enseignement qui dispense les savoirs de manière magistrale, qui multiplie les exercices d’application sans faire de rétroaction immédiate, qui punit les erreurs, qui se moque de la métacognition et qui ignore les apports des sciences de l’éducation.

On comprend mieux pourquoi les constructivistes ont ajouté cette méthode intuitive à l’arbre généalogique de leur pensée pédagogique. Quant aux partisans de l’enseignement traditionnel qui la revendiquent, ils sont complètement à côté de la plaque. Probablement que pour eux tout est bon pourvu que ce soit antérieur à 1960, année où leur école s’est écroulée...

Quel est l’intérêt de la pédagogie intuitive pour un enseignant explicite d’aujourd’hui ? La réponse est claire et nette : aucun intérêt.

Et cela pour une bonne raison : la méthode intuitive fait appel à l’intuition des élèves, à leur capacité de deviner ce qu’on veut leur enseigner. Par expérience, nous savons que certains vont y arriver. Plus facilement s’ils viennent de milieux socioculturels favorisés, plus difficilement pour les autres. On pourrait donc s’en contenter. Mais que fait-on des élèves qui n’ont pas l’intuition, qui ne devinent pas ou qui devinent de travers ?

La pédagogie intuitive ne sert qu’à découvrir les talents dans les classes, à découvrir les élèves doués. Ce n’est pas l’objectif que se fixe l’enseignement explicite : nous avons le souci de tous les élèves qui nous sont confiés, et plus particulièrement de ceux qui ont des difficultés. Nos principes de base reposent sur la compréhension, l’entraînement et le maintien en mémoire des concepts et des habiletés que nous enseignons aux élèves. Parvenir à l’automatisation des tâches subalternes permet à ceux-ci de consacrer leur intelligence à la résolution des situations complexes qu’ils seront amenés à rencontrer dans leur scolarité. En pédagogie explicite, si un élève n’a pas appris c’est qu’on lui a mal enseigné. Aussi, nous ne recourons pas à l’intuition et encore moins à la divination…

mercredi 24 octobre 2012

La pédagogie, source d'inégalité des chances à l'école

École Polytechnique



Un collectif de jeunes polytechniciens ont consacré leur mémoire de 2e année à une recherche portant sur l’inégalité des chances à l’école, menée sur un échantillon de pays dont la France. Cette recherche révèle qu’il y a une plus grande égalité des chances dans les pays où la pédagogie dominante est plus explicite et transmissive. Elle vient d'être publiée sur le site de la Revue Skhole.

C’est bien de le dire une fois de plus…

Toutefois, je relève dans le texte publié un certain nombre d’éléments sur lesquels je souhaite réagir.

Comme c’était prévisible, les auteurs évoquent Bourdieu et l’enseignement explicite qu’il défendait (« malgré des recommandations développées par Bourdieu en faveur d’un enseignement explicite, et reprises par ses disciples actuels »). Il s’agit donc d’un enseignement compréhensible et structuré, découlant de la pratique d’un enseignant clair dans ses explications. C’est l’enseignement explicite au sens large. Il ne s’agit donc pas de la Pédagogie Explicite (avec des majuscules pour la distinguer), telle qu’elle a été définie par Barak Rosenshine, avec ses différentes étapes structurant la progression des apprentissages : modelage, pratique guidée, pratique autonome.

Par ailleurs, les auteurs vont chercher Lev Vygotski pour défendre les pratiques explicites. Rappelons à ceux qui ne le sauraient pas que le fameux psychologue russe est l’inventeur du “conflit sociocognitif” et de la “zone proximale de développement” qui sont à l’origine du socioconstructivisme pédagogique. Voici l’extrait :
« Un autre courant de la pensée éducative, porté en particulier par le psychologue russe Lev Vygotski, place au contraire le savoir explicite au cœur de la formation de l'esprit. Le langage développe la pensée, la soutient, la précise. De la même manière, dans tous les domaines, les savoirs structurés soutiennent le raisonnement logique et enrichissent la pensée. En appelant supérieures les fonctions mentales à l'origine de la pensée réflexive humaine et symétriquement inférieures les fonctions mentales associées au “raisonnement naturel”, spontané, non réflexif, intuitif, de la pensée, Vygotski soutient que l'esprit ne passe pas continûment, comme dans la visée constructiviste des pédagogies modernes, des fonctions mentales inférieures aux fonctions mentales supérieures. Au contraire, une rupture intervient dans le développement humain, aux fondements du développement de structures conceptuelles dans l'esprit - qui provient de la mise en œuvre d'outils de pensée transmis. Dire que cette rupture permet aux fonctions mentales supérieures de “prendre en compte” l'observation naturelle initiale implique que cette même rupture, intervenant avec les apprentissages dits théoriques ou conceptuels, permet l'acquisition de compétences de l'individu. En fin de compte, Vygotski renverse le processus constructiviste puisque l'élément déclencheur de la pensée est l'apport du concept, des construits sociaux, c'est-à-dire des savoirs hérités. »
Admettons que Vygotski ait été jusqu’à maintenant injustement récupéré par les constructivistes et que sa réputation en ait été ternie, à tort. Soit. Mais pourquoi aller chercher des justifications si loin dans le temps (Vygotski est mort en 1934 !), sans dire un mot des travaux récents et particulièrement éclairants de David C. Geary sur la théorie évolutionniste, et la distinction qu’il opère entre les connaissances biologiquement primaires et les connaissances biologiquement secondaires. Ou sur les travaux, menés dans les années 2000, par John Sweller sur les conséquences pédagogiques de la théorie de Geary. La recherche en psychologie cognitive a fait bien du chemin depuis les années 1930 ! Je suis pour le moins très surpris que des jeunes et brillants élèves de Polytechnique n’en aient pas été informés.

L’inefficacité des pratiques constructivistes a été amplement prouvée par Paul A. Kirschner, John Sweller et Richard E. Clark dans une étude de 2006 : Why Minimal Guidance During Instruction Does Not Work: An Analysis of the Failure of Constructivist, Discovery, Problem-Based, Experiential, and Inquiry-Based Teaching (Pourquoi un enseignement peu guidé ne fonctionne pas : une analyse de l’échec de l’enseignement constructiviste, et autres pédagogies par découverte, par situations problèmes, par expériences et enquêtes). Pourtant cet article ne figure pas dans la courte bibliographie des polytechniciens.

Quant à l’efficacité de l’Enseignement Explicite (avec des majuscules), elle a également été démontrée par plusieurs travaux tout aussi récents qu’on peut aisément retrouver sur le site Form@PEx.

Terminons sur une note positive avec un extrait de la conclusion proposée par nos cinq polytechniciens :
« En conclusion, plus les enseignants d'un pays adoptent des méthodes “by exposition”, c'est-à-dire “transmissives” ou encore “centrées sur le maître”, plutôt que “by discovery”, ou empiriques, “centrées sur l’élève”, plus l'inégalité des chances dans ce pays est faible. Ces liens entre orientations pédagogiques et inégalité des chances nous conduisent à penser que l'augmentation observée de l'inégalité des chances en France pendant la dernière décennie est due à l'évolution des pratiques pédagogiques constructivistes, associée aux réformes des programmes et horaires. »
Espérons qu’ils s’en souviendront lorsqu’ils accèderont aux hautes responsabilités que la formation d’excellence qu’ils suivent leur offrira…

vendredi 5 octobre 2012

Refondons l'école de la République - Le rapport de la concertation

5 octobre 2012


Dans le paragraphe intitulé “Refonder la pédagogie”, on peut lire :
« La refondation sera pédagogique ou ne sera pas. Dans tous les ateliers, sur tous les sujets ou presque, la volonté de faire entrer les pratiques innovantes dans les classes a été maintes fois exprimée. Or, malgré de nombreuses expériences pionnières, malgré l’investissement et l’imagination de très nombreux personnels de direction et d’enseignants, l’école est restée dans l’ensemble fidèle à une pédagogie frontale traditionnelle : un maître face à un groupe d’élèves suivant le programme au même rythme. Pourtant, les résultats de ces expériences, les exemples étrangers comme les enseignements de la recherche nous montrent que d’autres pédagogies – les petits groupes, le tutorat, les projets – sont plus efficaces, en particulier, face à la difficulté scolaire. »

Lecture optimiste :
Nous allons enfin tenir compte des résultats des expériences (si possible, celles qui sont menées à grande échelle) et des enseignements de la recherche pour définir les pratiques d’enseignement efficaces. Sans le moindre doute, c’est l’enseignement explicite qui l’emporte dans toutes ces études et recherches. Donc, la refondation de l’école passera par l’introduction de modules de formation (initiale et continue) en pédagogie explicite dans les futures ESPE (Écoles supérieures du professorat et de l’éducation) qu’appelle de ses vœux le nouveau ministre, Vincent Peillon. Cela permettra de faire reculer les pratiques vieillottes de l’enseignement traditionnel évoquées par le passage cité, ainsi que les pratiques inefficaces de l’enseignement constructiviste à propos desquelles le passage cité ne pipe mot.

Lecture pessimiste :
Nous ne sommes pas allés assez loin dans l’application du constructivisme pédagogique malgré les injonctions et les menaces qui se sont succédé depuis une quarantaine d’années. La preuve, c’est que « l’école est restée dans l’ensemble fidèle à une pédagogie frontale ». Par conséquent, nous allons changer tout cela en nous appuyant sur des recherches de niveau 1 dans l’échelle d’Ellis et Fouts dans le meilleur des cas. Ou encore mieux, car c’est une spécialité française, sur des écrits ne reposant que sur des convictions éducatives sans fondement, sur des croyances idéologiques d’un autre temps, ou sur des marottes répétées à l’infini. Au nom de ces “travaux”, nous allons imposer la pédagogie différenciée, les travaux de groupes, les situations-problèmes, les projets et les contrats en tout genre, surtout les plus loufoques. Il faut donc impérativement accentuer les causes du désastre éducatif, comme on ne cesse de le répéter depuis la loi Jospin de 1989.

D’après vous, qui va l’emporter ? Les pédagogues efficaces de l’enseignement explicite ou les pédagogues “actifs” des mouvements de l’École “nouvelle” vieille d’un siècle ?

Je vous laisse trouver la réponse que les plus perspicaces d’entre vous avaient déjà dès le lancement de cette fameuse concertation. Au lieu de refonder l’école, nous allons assister à son enterrement…




Franz Xaver Messerschmidt