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lundi 5 février 2018

Lexique sur le transfert de connaissances en éducation

CTREQ
2e trimestre 2017



Ce lexique propose des définitions de termes et d’expressions utilisés couramment en éducation et, plus précisément, lorsqu’il est question de transfert de connaissances en éducation. Son principal objectif est de fournir une référence pour éviter les déviations de sens. Destiné aux acteurs de la pratique, aux gestionnaires de l’éducation et aux professionnels travaillant dans les organisations, cet outil vise une compréhension commune des concepts associés au transfert de connaissances et l’adoption d’un langage commun.
Sans prétention scientifique, ce lexique propose des définitions tirées soit de la recherche, soit de la pratique. Celles-ci ont été sélectionnées en fonction de leur clarté et de leur pertinence et en raison de la facilité d’accès aux sources documentaires.


Extraits :


Bonne pratique
Une bonne pratique fait référence à une pratique qui a permis d’obtenir de bons résultats et qui, par conséquent, est recommandée ; il s’agit d’une expérience réussie, qui a été testée, validée et répétée, et qui mérite d’être partagée pour qu’un grand nombre de personnes puissent se l’approprier. L’expression « bonne pratique » est parfois remise en question par les intervenants, car elle laisse entendre que les autres pratiques ne le sont pas.

Degré de validité des résultats de recherches
Le degré de validité des résultats de recherches fait référence au degré de contrôle des facteurs qui peuvent biaiser les résultats des recherches. Le tableau qui suit est proposé pour aider les acteurs de l’éducation et autres praticiens à sélectionner les recherches en fonction de leur degré de validité et en fonction de l’usage qu’ils veulent en faire. Ainsi, les données probantes, au sens strict du terme, devraient être issues de recherches de niveau 1.

Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Meilleure pratique
L’expression « meilleure pratique » désigne une pratique (outil, méthode, approche) qui s’est révélée être la « meilleure » dans une situation particulière, c’est-à-dire :
• Une expérience réussie et validée qui justifie un transfert étendu ;
• Une expérience bénéfique et reproductible ;
• Une pratique adoptée par les praticiens qui l’ont expérimentée.
Comme dans le cas des bonnes pratiques, les meilleures pratiques peuvent être facilement transférées dans d’autres situations avec des objectifs similaires. L’expression « meilleure pratique » est contestée, car elle peut laisser entendre qu’aucune amélioration de cette pratique n’est possible.

Pratique basée sur des données probantes
La pratique basée sur des données probantes est une pratique qui répond à des critères d’efficacité, de transférabilité et de maintien des effets. Selon plusieurs études scientifiques, les pratiques basées sur des données probantes montrent des bénéfices pour les clientèles auprès desquelles elles sont appliquées.

Pratique efficace
Une pratique est dite efficace si, appliquée selon certaines prescriptions, elle démontre scientifiquement ou par la répétition de l’expérience et de son évaluation, sa capacité à atteindre les objectifs et les effets attendus, en tenant compte des besoins et des caractéristiques des clientèles ciblées.

Synthèse des connaissances (expressions similaires : recension des écrits, revue de littérature)
La synthèse des connaissances est une recension d’écrits publiés sur une question de recherche qui présente des résultats sous forme synthétique dans le but d’en faire une analyse critique. La synthèse des connaissances repose sur une question formulée clairement et fait appel à des méthodes systématiques et explicites pour trouver, sélectionner, examiner de manière critique et interpréter les données de la recherche pertinente.

lundi 30 mai 2016

En France, les sciences de l'éducation ignorent les preuves

Source : Atlantico

Entretien avec Franck Ramus 

SOS École : ces sciences de l'éducation qu'ignore superbement la France en se noyant dans un pédagogisme stérile





Coupée de la recherche scientifique internationale en matière de sciences éducatives, la France est à la traîne. Ceci se ressent d'ailleurs à travers ses mauvais résultats dans les différents classements évaluant ses performances éducatives. La conséquence notamment d’une insuffisance de la formation des enseignants qui n'ont pas accès à toute cette littérature publiée en anglais.

Atlantico : Lors d'une conférence organisée par l’université Paris Descartes, vous avez affirmé que la France avait un profond retard en matière d'éducation fondée sur des preuves. Qu'entendez-vous par cette expression “fondée sur des preuves” ?

Franck Ramus : C’est une traduction de l’anglais “evidence-based education”, démarche inspirée de la médecine fondée sur des preuves, “evidence-based medicine”. Une traduction plus juste et moins pompeuse serait “fondée sur des données factuelles”. En médecine, cette démarche s’est développée depuis le XIXe siècle et est maintenant généralisée (en particulier dans l’évaluation des médicaments). Sans elle, les médecins n’avaient aucune évaluation objective de l’efficacité de leurs pratiques, et beaucoup persistaient dans des pratiques inefficaces, voire dangereuses (comme la saignée). Seules des méthodologies rigoureuses (comme l’essai clinique randomisé contrôlé) ont permis de faire le tri entre les pratiques efficaces, qui améliorent objectivement la santé des patients, et les pratiques inefficaces ou équivalentes au placebo.
Mais cette méthode n’est en fait pas propre à la médecine : c’est juste la démarche scientifique appliquée à l’évaluation des pratiques. L’efficacité d’une pratique (médicale, éducative ou autre) est considérée comme une hypothèse, et cette hypothèse est testée en la confrontant à des données issues de l’observation ou de l’expérimentation, rigoureusement collectées et analysées. On peut ainsi conduire de véritables évaluations de l’efficacité de pratiques pédagogiques, et plus généralement, s’efforcer de faire de la recherche en éducation d’une manière totalement scientifique, en confrontant systématiquement les hypothèses et théories à des données factuelles.

Pourquoi ce retard est-il problématique ?

En France, la formation des enseignants est non seulement très insuffisante, mais ses contenus sont en plus très discutables. Les pratiques pédagogiques sont inspirées avant tout par de beaux discours, des philosophies très générales, et des arguments d’autorité (Vygotsky a dit…). Les données factuelles sur “ce qui marche” sont totalement ignorées. Leur existence et leur pertinence elles-mêmes sont ignorées ou dénigrées.
Du coup, les enseignants naviguent à vue. Certains ont du talent et réinventent par eux-mêmes la roue, convergeant rapidement vers des pratiques efficaces. D’autres pas. Certains, soucieux d’améliorer leurs pratiques, se transforment en chercheurs amateurs, tâtonnent pendant des années jusqu’à trouver des pratiques qui leur semblent efficaces. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas chercheurs et qu’ils n’ont pas les moyens d’employer une méthodologie rigoureuse leur permettant d’aller au-delà de leurs impressions subjectives et de tirer des conclusions valides. Ce n’est de toute façon pas à eux tous seuls de faire un tel travail.
Les victimes de tout cela, ce sont bien sûr les élèves. Les évaluations nationales et les comparaisons internationales sont là pour nous rappeler les piètres résultats de notre système scolaire, et le fait qu’il est possible de faire bien mieux. 

Vous avez aussi expliqué que le monde de la recherche était déconnecté du monde de l'éducation. À quoi cela est-il du ?

Il y a bien une recherche dans le domaine de l'éducation en France, mais elle est pour l’essentiel très peu scientifique. Elle produit du discours sur l’éducation, mais ne le met pas à l’épreuve des faits. À côté de cela, il y a de la recherche scientifique en psychologie et dans d’autres disciplines pertinentes pour l’éducation, mais les liens entre les disciplines sont ténus.
Les chercheurs en psychologie ne sont pas perçus comme légitimes pour parler d’éducation, et peu d’entre eux s’investissent dans une recherche appliquée à l’éducation. Cette situation évolue, mais très lentement.

L'éducation serait, toujours selon vous, trustée par des “gourous”. Qu'entendez-vous par là ? À qui faites-vous référence ?

Je fais référence à tous ceux qui parlent de l’éducation dans les médias, dans les conférences, dans les livres publiés en français, dans les cabinets ministériels, ceux qui guident les réformes éducatives, qui forment les formateurs, et qui pourtant n’ont même pas connaissance des travaux internationaux sur les sujets sur lesquels ils s’expriment.

Ce retard en matière “d'éducation fondée sur des preuves” est-il un mal typiquement français ? Y a-t-il des pays qui fonctionnent mieux sur ce plan-là, et si oui lesquels ?

Un problème clé est que la recherche internationale ne se publie qu’en anglais, ce qui est totalement accepté dans les sciences dites dures, mais qui, historiquement, rencontre des résistances dans les sciences humaines et sociales, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Du coup, en France, une bonne partie des sciences humaines et sociales vivent en autarcie vis-à-vis du reste du monde. Le domaine de l’éducation est particulièrement touché. Il en résulte que non seulement les travaux français dans ce domaine sont invisibles de la communauté internationale, mais aussi qu’ils ne sont même pas informés des travaux menés ailleurs, ce qui les rend non-pertinents et empêche toute diffusion des connaissances internationales vers les enseignants. Évidemment, les pays anglophones et de langues germaniques n’ont pas ce problème, alors que les pays de langues latines sont traditionnellement plus sous influence culturelle de la France. Les pays asiatiques, eux, ont récemment fait un grand bond en avant et sont maintenant totalement parties prenantes de la recherche internationale.

Comment faire pour pallier ce retard en matière “d'éducation fondée sur des preuves” ?

Il n’y a pas de recette miracle, les progrès ne pourront être que lents. Il faut graduellement relever le niveau d’exigence pour les recherches en éducation, pour le recrutement des enseignants-chercheurs (dans les ESPE comme dans les départements de sciences de l’éducation), pour le financement des projets, jusqu’à atteindre une masse critique d’enseignants-chercheurs en éducation formés à la recherche au niveau international, ce qui fera basculer l’ensemble du système. En attendant de rénover radicalement la formation initiale des enseignants, on pourrait tout de même améliorer leur information, par exemple en traduisant en français les principaux livres de vulgarisation de l’éducation fondée sur des preuves, en produisant des MOOC et autres formations alternatives accessibles à tous les enseignants motivés. Le lien vers les controverses de Descartes pourrait être utile pour ceux qui veulent en savoir plus. Également, le cours de Stanislas Dehaene sur les fondements cognitifs des apprentissages scolaires. 

dimanche 21 décembre 2014

Production et valorisation des savoirs scientifiques sur l’éducation (IFÉ)

Marie Gaussel

Dossier de veille de l'IFÉ, n° 97
12.2014 



« Les sciences de l’éducation doivent constamment justifier leur légitimité (…). Depuis que l’objet éducation est déclaré digne de recherche universitaire, il a accédé à un statut qui soulève plusieurs préoccupations. La première a trait à la terminologie qui encadre les sciences de l’éducation, principalement à cause des différentes disciplines qui les composent et de leurs interactions diverses. La deuxième source de perplexité provient de la nature scientifique, ou non, de critères et des méthodes de recherche retenus et donc de la légitimité de ces sciences. Une troisième interrogation porte sur l’impact sociopolitique que pourraient avoir les sciences de l’éducation et qui jusqu’ici fait défaut. C’est le manque de lisibilité, des problématiques insignifiantes, le manque de liens avec le monde des praticiens pour Avanzini qui en seraient la cause. Le chercheur va jusqu’à qualifier les sciences de l’éducation “d’objet disparate”. »
Après un tel constat initial, on s’attendrait à un éloge du courant de l’Evidence-Based Research qui répond de manière indiscutable aux trois préoccupations définies par l’auteur.

Or, sur les 28 pages du document, l’Evidence-Based Research est torchée en quelques lignes :
« Définir une recherche scientifique de qualité en éducation, soulève là aussi de nombreux débats un peu partout dans le monde occidental. Las du manque de crédibilité d’une science trop confuse, les décideurs souhaitent pouvoir s’appuyer sur des réponses fiables issues de la recherche en éducation. Pour cela, deux questions fondamentales sont soulevées : quels sont les principes d’une recherche en éducation de qualité ? Comment le savoir et les connaissances issus de ces recherches se thésaurisent-ils ? Avec l’avènement du mouvement Evidence-Based Research ou recherche basée sur la preuve (données probantes), les débats s’intensifient et dépassent les cercles scientifiques pour rejoindre les querelles politiques. »
Les données probantes réduites au domaine des « querelles politiques » !

Pour les lecteurs peu informés, un pavé résume en quelques lignes les bases de l’Evidence-Based Research :
« Les trois concepts de l’Evidence-Based Research : 
− baser les politiques et les pratiques éducatives sur les résultats (« preuves ») de la recherche ;
− améliorer pour ce faire la qualité scientifique de la recherche en éducation et en particulier sa capacité à fournir des résultats probants de nature causale sur les activités éducatives (telle intervention produit tel effet) ; 
− privilégier des méthodologies répondant à cet objectif, notamment les démarches expérimentales (ou quasi expérimentales) ainsi que les « revues systématiques de recherches » (ou méta-analyses). »
Et voilà tout…

Et comme l’IFÉ reste fidèle à sa ligne de toujours, le reste du document est une tentative de justification scientifique des travaux habituellement classés au niveau 0 ou 1 dans l’échelle d’Ellis et Fouts. C’est le niveau habituel des “recherches” qui prouvent le bien-fondé des pratiques constructivistes…

jeudi 17 avril 2014

Sciences de l’éducation en France : des discours plutôt que des recherches

Source : Le Café pédagogique 

Franck Ramus

Méthodes d’enseignement de la lecture : Huit années de perdues



Dans son article du 21 mars 2014 dans le Café pédagogique, Rémi Brissiaud fustige la prétention de Stanislas Dehaene à utiliser les connaissances issues des sciences cognitives pour influencer les contenus des programmes et les pratiques pédagogiques, notamment via le site moncerveaualecole.com. Si l'on ne peut qu'être d'accord sur la prudence indispensable au transfert des résultats scientifiques vers la salle de classe, et sur la pertinence limitée de la neuro-imagerie par rapport à la psychologie expérimentale, l'article de Brissiaud est tout de même révélateur de l'incapacité du monde éducatif français à utiliser la démarche scientifique pour faire progresser de manière rationnelle la qualité de l'enseignement.

Brissiaud rappelle en effet qu'en 2005-2006 avait eu lieu un débat sur les méthodes d'enseignement de la lecture [1], et que mes collègues et moi-même avions fait état des nombreux travaux scientifiques réalisés dans d'autres pays sur la question, et des préconisations qui s'ensuivaient. À l'époque, les chercheurs français en sciences de l'éducation censés être spécialistes de la lecture semblaient découvrir la Lune ! André Ouzoulias et Rémi Brissiaud avaient à cette occasion défendu les vertus de la méthode “naturelle” de Freinet sur la base d'arguments purement théoriques. Je leur avais répondu qu'en l'absence d'évaluation et de données factuelles sur cette méthode, on ne pouvait strictement rien en dire.

En 2014, Brissiaud défend à nouveau la méthode Freinet. Avec quels arguments nouveaux ? Une anecdote sur 10 enseignants ayant écrit au ministre, et ayant eu le soutien de certains de leurs inspecteurs. Ah, les belles preuves ! Il faut donc comprendre en creux qu'en huit ans, aucun résultat digne de ce nom n'est venu corroborer la méthode Freinet. Huit ans, c'est largement le temps nécessaire pour concevoir un projet de recherche, soumettre une demande de financement et l'obtenir (même en s'y reprenant à plusieurs fois), collecter des données à grande échelle, les analyser, et les publier dans une revue internationale en sciences de l'éducation [2]. Mais cela a-t-il été ne serait-ce qu'envisagé ? De même, sur la question du rôle des routines de comptage dans l'apprentissage du nombre, Brissiaud ne cite que sa propre opinion et celle de son collègue Jean-Paul Fischer. D'éventuelles données expérimentales permettant d'évaluer l'impact (positif ou négatif) de la routine de comptage, vous ne saurez rien [3].  Mais quelle légitimité peut-il encore y avoir à défendre des méthodes que l'on s'abstient obstinément, année après année, d'évaluer et de comparer rigoureusement avec d'autres méthodes ? Les sciences de l'éducation à la française se font fort de produire un discours savant sur l'éducation, mais ce serait visiblement trop leur demander que de mettre leur discours à l'épreuve des faits. Combien d’années de plus faudra-t-il attendre pour que la méthode Freinet (et les principales autres utilisées en France) soient évaluées ? Huit ? Seize ? Plus encore ? Le défi est à nouveau lancé.

Au-delà de l'inaction des chercheurs en sciences de l'éducation sur le terrain de l'évaluation expérimentale des pratiques, le plus inquiétant est peut-être que cette attitude semble être encouragée au plus haut niveau de l'éducation nationale. Ainsi, le rapport de l'inspection générale paru l'été dernier [4], après avoir fait le bilan de certaines expérimentations, concluait en jetant l'opprobre sur le principe même de telles recherches, en brandissant un argument prétendument éthique, à savoir que les élèves ne seraient pas des “cobayes”. Mais comment ces grands sages de l'éducation ne voient-ils pas qu'en l'absence de telles recherches, ce sont tous les enfants qui sont les “cobayes” de tous les enseignants ? À ne pas vouloir mener les recherches expérimentales permettant de tester rigoureusement l'efficacité des pratiques, on laisse les enseignants démunis, à la merci des modes, des idéologies et des arguments d'autorité, avec pour seul recours de tâtonner et de se baser sur leurs propres observations pour faire évoluer leurs pratiques. Autrement dit, on laisse chaque enseignant jouer au chercheur, sans pour autant lui donner une formation à la recherche ni les moyens de mener ses expérimentations rigoureusement, et donc d'en tirer des conclusions valides.

Ainsi, à tolérer que les sciences de l'éducation ne produisent que du discours plutôt que des recherches expérimentales rigoureuses, on maintient les enseignants dans l'ignorance au lieu de se donner les moyens de guider rationnellement leur liberté pédagogique, et on les laisse tâtonner à l’aveugle et reproduire des pratiques sous-optimales sur génération après génération de "cobayes". Il est là, le véritable manquement à l'éthique.

Franck Ramus
Directeur de recherches au CNRS
Institut d’Étude de la Cognition, École Normale Supérieure, Paris.





[1] . Que l’on peut encore retrouver notamment sur le site Éducation & Devenir ainsi que sur le mien.
[2] . J’insiste sur la publication dans une revue internationale, car il n’y a pas de recherche scientifique sans publication internationale, une évidence qui devrait faire méditer bien des chercheurs en sciences de l’éducation. Cf. Ramus, F. (2014) : Comprendre le système de publication scientifique. Science et pseudo-sciences.
[3] . Bien que je n’aie pas d’avis personnel sur les routines de comptage, qui ne relèvent pas de mon domaine d’expertise, je note que Dehaene, lui, a au moins le mérite de s’appuyer sur des études expérimentales rigoureuses publiées dans des revues internationales, et je serais très étonné d’apprendre que Brian Butterworth soit en désaccord avec ces résultats.
Ramani, G. B., Siegler, R. S., & Hitti, A. (2012). “Taking it to the classroom: Number board games as a small group learning activity”, Journal of Educational Psychology, 104(3), 661.
Laski, E., & Siegler, R. (2013). “Learning From Number Board Games: You Learn What You Encode”, Developmental Psychology.
[4] . Inspection Générale de l'Éducation Nationale. (2012). Évaluation de la mise en oeuvre, du fonctionnement et des résultats des dispositifs « P.A.R.L.E.R. » et « R.O.L.L. » (Vol. 2012-129). Paris, Ministère de l'Éducation Nationale. Voir cet article sur ce blog.

mardi 4 février 2014

Sciences de l'éducation : quelle utilité ?

Entre laboratoire et terrain : comment la recherche fait ses preuves en éducation

Olivier Rey

Dossier de veille de l'IFÉ, n° 89
01.2014 




L’IFÉ (ex-INRP) n’aime pas les instructionnistes, la pédagogie explicite et tout ce qui se réclame de l’efficacité en enseignement. Et le fait subtilement savoir à chaque nouvelle parution. Celle-ci n’échappe pas à la règle.

Dans cette étude, Olivier Rey part des résultats décevants du dernier PISA pour concéder qu’ « il devient dès lors stratégique de disposer d’une recherche en éducation forte, bien structurée et apte à fournir aux praticiens comme aux décideurs de politique publique des éclairages sur les questions cruciales d’éducation ». C’est bien notre point de vue.

Mais l’auteur ajoute aussitôt : « C’est là que le bât blesse… ». Car, comme tout le monde, il constate que « les sciences de l’éducation, cadre disciplinaire censé rassembler les recherches dans ce domaine, ont en effet une piètre réputation dans le monde universitaire comme dans de nombreux cercles politiques et médiatiques, et au sein même du système éducatif. »

Et pour illustrer cette mauvaise réputation, Olivier Rey rappelle «  la façon dont les IUFM ont été brocardés, puis “supprimés” dans un discours présidentiel, comme la dissolution de l’Institut national de la recherche pédagogique (INRP) dans l’indifférence générale en 2010, est symptomatique de cet état d’esprit ».

À qui la faute ?

Depuis une quarantaine d’années, les sciences de l’éducation sont la chasse gardée des constructivistes en tout genre, et surtout des plus radicaux. Les IUFM ne formaient les enseignants qu’à cette démarche pédagogique, et malheur à ceux qui ne s’y soumettaient pas. On parlait à juste titre de « formatage idéologique », sans le moindre rapport avec la réalité du métier, des classes et des élèves. Au terme de cette “formation”, les enseignants n’avaient plus qu’à tout oublier s’ils voulaient enfin être efficaces et il ne leur restait plus qu'à se former sur le tas… au détriment des cohortes d’élèves qui se voyaient sacrifiées dans les premières années de leur carrière. Un scandale absolu ! Aussi, lorsque les IUFM ont été supprimés, les seuls qui ont versé des larmes étaient les formateurs bien installés dans ce fromage. Mais je conviens que la suppression n’était pas la solution, loin de là. Quand un médecin a affaire à un malade, il ne doit pas lui venir en aide par l’euthanasie. Il fallait réformer les IUFM en commençant par virer tous les “formateurs” incompétents et par instaurer la pluralité dans l’apprentissage des démarches pédagogiques.

Quant à la dissolution de l’INRP, on peut dire que les mêmes causes engendrent les mêmes effets. Un discours à sens unique, systématiquement favorable au constructivisme, a fini par lasser tout le monde sauf une petite coterie de convaincus. Pourtant le “RP” du sigle signifie “recherche pédagogique” : on aurait aimé là aussi un peu plus de pluralisme et un peu moins de parti pris.

Remarque incidente en forme de consolation pour l'auteur : les IUFM et l’INRP ont certes été supprimés, mais les ESPÉ et l’IFÉ les ont fait renaître de leurs cendres peu de temps après. Et avec les mêmes !

Sur le terrain, les collègues instituteurs et professeurs des écoles ont, pour la plupart, été littéralement dégoûtés par les discours abscons entendus dans les animations pédagogiques ou à l’IUFM, que ce soit en formation initiale ou continue. Qui n'a pas connu les travaux en groupe où on nous laissait patauger en toute orthodoxie constructiviste ? Résultat : rien ne pouvait être réinvesti le lendemain dans sa salle de classe. Et si on essayait, cela foirait immanquablement. À de rares exceptions près : il paraît que maintenant certains formateurs se mettent à l’explicite, sans avoir peur d'être dénoncés !

Tout cela a abouti à un comble : les praticiens ne veulent plus entendre parler de pédagogie. Même lorsqu’on leur explique que certaines recherches en sciences de l’éducation peuvent servir, qu’il existe des chercheurs sérieux et des études performantes qui nous offrent une assise théorique solide et documentée. Cette allergie aux sciences de l’éducation et à la pédagogie, nous la ressentons vraiment avec Form@PEx dont l’objet est justement de mettre à la disposition de nos collègues praticiens ce que la recherche produit de plus intéressant et de plus efficace à mettre en œuvre en classe.

De son côté, Olivier Rey écrit : « Au-delà des procès idéologiques, une autre façon d’aborder la question est apparue plus récemment en France, consistant à opposer ce qu’on estime être la recherche traditionnelle en éducation et les “recherches scientifiques” qu’il faudrait développer ». Moi, j’aurais parlé de “recherches bidon” et de recherches sérieuses, en mettant des guillemets aux premières et pas aux secondes. Pour les distinguer les unes des autres, rien de plus simple : on utilise la taxonomie d’Ellis et Fouts (dont l’étude qui nous occupe ne pipe mot).

Olivier Rey connaît bien, lui aussi, la différence entre ces deux types de recherche : « Il y aurait d’un côté les recherches “scientifiques” qui reprennent très précisément les protocoles des sciences expérimentales et miment autant que possible la situation du laboratoire (avec groupe témoin, variables contrôlées, etc.), et de l’autre côté les recherches “idéologiques”, qui prôneraient des méthodes basées sur des convictions militantes sans “preuves” scientifiques ». Un bel exemple de ces recherches idéologiques basées sur des convictions militantes nous est offert par le travail d’Yves Reuter sur les miracles accomplis par la pédagogie Freinet dans un quartier de la banlieue de Lille.

Pour bien flétrir les recherches scientifiques, on parle de « positivisme ». Exemples : « on constate sur ces questions une tendance assez forte au positivisme », « une certaine dérive positiviste ». En ajoutant : « comme si certaines méthodes expérimentales offraient des raccourcis pour un accès immédiat au “réel”, débarrassé de toute valeur ou idéologie ». 

À ce stade, pour remettre les choses en ordre, je préfère laisser la parole à Gauthier et al. (2013) : 
« En éducation, il nous manque la plupart du temps des données, des preuves, des études rigoureuses ; conséquemment, chacun se laisse happer par l'air du temps, la mode, ce qui est populaire et dominant. À cet égard, on observe un phénomène assez courant que l'on appelle la “circularité des références”. Un certain nombre de penseurs de l'éducation, assez prolifiques et connus d'ailleurs, se citent mutuellement. Ce phénomène de citations en boucle crée une sorte d'effet de science et fait passer pour de la recherche ce qui n'est en réalité qu'une espèce de mantra pseudo-scientifique, c'est-à-dire de simples opinions reprises de multiples fois par ces stars de l'éducation et qui produisent, par leur récurrence, un effet de vérité trompeur. Par exemple, la plupart des auteurs francophones en éducation qui affichent l'étiquette “constructiviste” prennent appui sur les mêmes références, se renvoient l'ascenseur et se citent mutuellement. On cherche en vain des preuves empiriques et des données probantes et, au bout du compte, on en arrive progressivement à la conclusion qu'elles n'existent tout simplement pas. »
Pour Olivier Rey, « la recherche en éducation doit par conséquent toujours osciller entre chercher à s’approcher le plus possible du Vrai, scientifiquement étayé, et du Bien, qui est affaire de valeurs et d’éthique, sans se replier ni sur l’un ni sur l’autre ». Décryptons : nous avons le camp du Vrai (les instructionnistes) et le camp du Bien (les constructivistes). Hélas pour ces considérations simplistes, depuis le projet Follow Through, on sait que l’on peut faire à la fois du Vrai et du Bien grâce à une pédagogie explicite qui facilite les apprentissages et favorise la réussite, ce qui augmente mécaniquement l’estime de soi.

L’auteur définit parfaitement l’Evidence-Based Education (EBE) :
«  Le concept recouvre trois objectifs distincts bien qu’étroitement liés par les promoteurs de l’EBE :
− baser les politiques et les pratiques éducatives sur les résultats (« preuves ») de la recherche ;
− améliorer pour ce faire la qualité scientifique de la recherche en éducation et en particulier sa capacité à fournir des résultats probants de nature causale sur les activités éducatives (telle intervention produit tel effet) ;
− privilégier des méthodologies répondant à cet objectif, notamment les démarches expérimentales (ou quasi expérimentales) ainsi que les “revues systématiques de recherches” (ou méta-analyses). »

Il précise même, très justement, que « l’EBE est en effet le double produit d’une critique, souvent virulente, de la recherche en éducation traditionnelle et de l’ambition de reproduire dans le champ de l’éducation des méthodes utilisées dans le champ des sciences naturelles, et particulièrement de la médecine ». À ce propos, il rappelle ce que Slavin disait : « La révolution scientifique qui a profondément transformé la médecine, l’agriculture, les transports, la technologie et d’autres champs au cours du XXe siècle a laissé complètement intact le champ de l’éducation ». Hélas...

À la fin de son étude, Olivier Rey s’intéresse au problème de l’étanchéité entre le monde de la recherche et le monde des praticiens. Il essaie de répondre à la question de savoir d’où viennent les convictions des enseignants. Selon lui, « les enseignants agissent plus sur la base de croyances fondées sur leur expérience que de connaissances produites par la recherche ». Et pour cause ! Ils ont une indigestion de « connaissances produites par la recherche » qui ne leur ont servi à rien dans la pratique concrète de leur métier... ou qui les a noyés dans des pratiques complètement inefficaces dans le pire des cas. Quand la recherche conduit au burn-out, on évite de s’y intéresser !

Le malheur, c’est que les enseignants jettent le bébé avec l’eau (sale) du bain. Les données probantes validées par des travaux sérieux, solides et tangibles, sont ignorées. Beaucoup “bricolent” leurs solutions avec quelques recettes glanées sur Internet. Sans se poser la question de la philosophie éducative (constructivisme ou instructionnisme ?), sans donner de la cohérence à leur pédagogie en fonction de ce choix initial (en mélangeant des pratiques traditionnelles et de découverte), sans pouvoir justifier la base théorique des démarches qu’ils mettent en œuvre en classe (ni auprès de la hiérarchie, ni auprès des parents d’élèves).

Le site Form@PEx entend faire un travail de diffusion et de vulgarisation des résultats de la recherche sur l’efficacité en enseignement. Il joue donc le rôle d’intermédiaire entre recherche et praticiens. De fait – comme nous l’apprend cette étude – avec Form@PEx, nous assumons 8 missions :
« − faciliter les relations entre les différentes parties prenantes en recherche et en éducation ;
− accroître la visibilité des résultats de la recherche ;
− améliorer l’accessibilité des recherches par des formats adaptés ;
− accroître l’implication dans la recherche par différents modes ;
− influencer les politiques publiques ;
− développer la capacité à intégrer les recherches ;
− aider l’implantation des résultats de recherche et le développement organisationnel. »

Du moins, nous essayons…