Renouveler la pédagogie avec un enseignement explicite et structuré, instructionniste, vraiment moderne et efficace. Faire connaître et reconnaître le nouveau courant de la Pédagogie Explicite.
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vendredi 4 mars 2022
jeudi 10 février 2022
vendredi 11 octobre 2019
La pédagogie Freinet : un modèle obsolète
Jean-Pierre Terrail, du
GRDS [1],
aborde dans un article récent la question de la pédagogie Freinet et de la pertinence de son
actualité.
Il faut bien admettre à cet égard que les pédagogies alternatives ont placé la “formation de l’homme” au centre de leur attention, en s’intéressant beaucoup moins à la transmission des savoirs. (…) L’objectif de ce pédagogue, dans le monde social qui était le sien, n’était pas d’introduire ses élèves aux difficultés et aux embûches d’études prolongées, mais de former des paysans, des ouvriers, des employés disposés à l’action coopérative et disposant des moyens (notamment en matière de narration écrite) d’occuper leur position sociale en citoyens libres et solidaires. Le monde a changé, et du même coup ce que sont les présupposés d’une politique scolaire démocratique. Les héritiers de Freinet ont-ils intégré ces nouvelles exigences historiques ? Il est vrai que les effets pratiques des scolarités effectuées dans le cadre des pédagogies alternatives ont rarement été mesurés. Mais le peu que l’on en sait concernant le mouvement Freinet laisse perplexe. Ce que l’on en sait : il s’agit de cette école de ZEP de la banlieue de Lille [2] pratiquant la pédagogie Freinet. La comparaison systématique menée par une équipe universitaire entre les performances des élèves parvenus en fin de CM2, et celles de leurs homologues de l’école voisine dans la ZEP, ainsi que d’une autre école proche, mais hors ZEP et socialement hétérogène, montre que les élèves de l’école Freinet sont aussi à l’aise en narration libre que ceux de l’école hors ZEP, mais que leur maîtrise formelle de la langue écrite et leurs résultats dans toutes les autres matières ne les différencient guère de l’autre école ZEP. Ils n’ont que très partiellement acquis, si l’on préfère, le bagage de ces fameux “savoirs fondamentaux” qui leur serait nécessaire pour poursuivre sans trop de problèmes une scolarité secondaire et supérieure. Qui plus est, on ne sache pas que la publication de cette recherche ait suscité au sein du mouvement Freinet le besoin d’un aggiornamento passant par une meilleure prise en compte des contraintes de la “propagation des connaissances”…
jeudi 15 août 2019
Les conceptions pédagogiques des enseignants du Primaire
Le numéro d’Éducation
et Formations de novembre 2018 contient un article révélateur de Jacques
Crinon et de Georges Ferone, intitulé “Savoirs et conceptions professionnelles
des enseignants” (pp 39-50).
« Au
travers d’une enquête menée auprès d’une centaine d’enseignants de l’école
primaire en France, nous explorons les conceptions sur les manières
contemporaines de faire la classe. »
De cette
enquête, les chercheurs ont tiré les conceptions les plus consensuelles, celles
qui sont dominantes.
Ainsi :
« Le savoir est à faire émerger des réponses des élèves : l’accent est mis fortement sur l’activité de l’ensemble de la classe, le dernier mot laissé
aux élèves, la réticence à donner trop vite le savoir pour privilégier les démarches de
recherche, et même à communiquer des savoirs qui apporteraient les clés d’une recherche collective. L’enseignant reporte à plus tard la leçon, plutôt
que d’apporter directement le savoir. À l’inverse, les items qui donnent à l’enseignant
un rôle de dispensateur de savoirs ou un rôle modélisant sont très peu choisis.
L’enseignant n’enseigne pas directement, mais favorise un apprentissage des élèves
passant par leur propre activité de recherche collective, tâtonnante, impliquant dans
certaines disciplines la manipulation et dont il importerait de ne pas interrompre le tâtonnement
en apportant des informations. »
« Il s’agit bien ici de faire
participer, parler, argumenter le maximum d’élèves, de les rendre actifs et de
s’appuyer sur leurs représentations et leurs réponses pour introduire les
savoirs. »
Cela me rappelle mes formateurs de l’école normale d’instituteurs,
à la fin des années 1970, qui, chronomètre en main, comparaient les temps de
parole du maître et celui des élèves. Et gare à l’élève-maître qui parlaient
plus que les élèves !
Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, voici la
conclusion de l’étude :
« Pour
les enseignants interrogés, le savoir doit émerger des réponses des élèves, en
particulier grâce à des discussions collectives faisant participer le plus
grand nombre d’élèves. Ils soulignent également les bienfaits de la
différenciation. Ces résultats sont en cohérence avec de précédentes recherches
et peuvent étayer l’existence d’un corpus de conceptions communes sur la manière
de faire la classe aujourd’hui, assez différentes de la pédagogie transmissive
d’antan. Rayou (2000) montre ainsi comment historiquement le concept de
l’enfant au “centre” s’est imposé à l’école ainsi que dans les familles,
favorisant un modèle éducatif basé sur l’expression de l’enfant. Daguzon et
Goigoux (2007) relèvent chez les jeunes enseignants une grande homogénéité́ des
conceptions basées sur un modèle pédagogique d’inspiration socioconstructiviste
organisé selon trois principes
interdépendants : les élèves doivent être actifs, ils doivent être motivés et
doivent prendre la parole. »
Cela fait
une cinquantaine d’années que les formateurs, les experts, les conseillers
pédagogiques, les inspecteurs, les syndicats majoritaires disent aux
instituteurs d’enseigner de cette façon. Toutes ces croyances
socioconstructivistes, qui ne reposent sur aucune donnée probante, sont
devenues au fil du temps des certitudes stratifiées, pratiquement impossibles à
déliter. C’est la raison principale de l’échec durable de notre École :
quand les enseignants s’y prennent de travers, il ne faut pas s’étonner des
résultats obtenus. Et ces enseignants n’y sont pour rien : on leur a dit de
faire comme cela et ils le font. Le malheur, c’est que la plupart sont maintenant convaincus de bien faire…
Voir aussi Convictions et pratiques pédagogiques (TALIS, 2015)
jeudi 16 mai 2019
Encore du constructivisme explicité !
Tiré de la revue Recherche & formation (2018/1, n° 87, pp 97 à 107), un article
de Patrick Rayou a été mis en ligne le 12 mars 2019. Comme il est intitulé “ Pédagogie explicite”, il a attiré mon attention.
de Patrick Rayou a été mis en ligne le 12 mars 2019. Comme il est intitulé “ Pédagogie explicite”, il a attiré mon attention.
Qui est Patrick Rayou ? C’est un sociologue,
ex-professeur en sciences de l’éducation, et membre du laboratoire Escol. Trois indications
à charge. Les sociologues en éducation ont toujours été favorables au
constructivisme pédagogique pur et dur (la seule exception qui vaille et que je
connaisse est Nathalie Bulle). Les sciences de l’éducation sont, en contexte français, dans une situation catastrophique car les aspects scientifiques
qu’elles donnent aux travaux sont systématiquement tordus afin de correspondre point par point à
l’idéologie constructiviste dominante. Et enfin, le laboratoire Escol se targue
de produire des travaux qui « visent
pour l’essentiel à étudier et mieux comprendre le renouvellement des processus
de production des inégalités sociales et sexuées en matière de scolarisation et
d’accès aux savoirs et aux modes de travail intellectuel », donc
encore des sociologues de l’éducation qui glosent sur les inégalités et qui en
déduisent qu’il faut faire de l’explicite, mais dans le cadre contraint des
pratiques constructivistes ou socioconstructivistes. Autrement dit, au vu du pedigree de Patrick Rayou, il faut s’attendre à un article de plus sur ce
fameux constructivisme explicité, apparu il y a peu, et qui prétend être le
propriétaire de l’expression “pédagogie explicite”, en oubliant que le
modèle de l’enseignement explicite a été réalisé dans les années 1980, qu’il a
été amené dans le monde francophone dans les années 2000… et qu’il n’a
rien à voir avec la contrefaçon constructiviste proposée en France au
motif « d’enseigner plus explicitement ».
Tout cela se confirme en consultant la
quarantaine de références mises en bibliographie. Rien sur les travaux de Barak
Rosenshine. Et une seule mention relative à un article de Clermont Gauthier et
Martial Dembélé, “Qualité de l’enseignement et qualité de l’éducation. Revue
des résultats de recherche”. Un article de 2004, alors que les travaux sur l’Enseignement
Explicite – l’authentique – n’ont pas cessé ces dernières années et que les
publications d’ouvrages ou d’études se sont, depuis, multipliées.
En lisant l’article de Rayou, on observe en
creux une critique des pratiques constructivistes. C’est le paradoxe insensé de
ce nouveau courant du constructivisme explicité qui constate que les
pédagogies de découverte noient les élèves, notamment ceux les plus en
difficulté, et qu’il faut, en même temps, contrebalancer cette défaillance ontologique par de l’explicitation.
On aboutit ainsi à une “découverte explicitée”, qui a autant de signification
que “glace chaude” ou “feu froid”. Où est le tâtonnement cher à Freinet dès lors
qu’on se permet d’expliquer ? Cette contradiction ne gêne pas
les tenants de cette nouveauté pédagogique car on n’est plus à une
approximation près en matière de pédagogie constructiviste.
Je parlais de critique en creux des pratiques
de découverte. Ainsi, Rayou parle des « difficultés récurrentes à lutter efficacement contre les inégalités
scolaires », ce qui interroge « les pédagogies car les enseignants peuvent, avec les meilleures
intentions du monde, contribuer à les perpétuer, voire à les augmenter. »
C’est un fait aujourd’hui solidement établi que le constructivisme pédagogique
est encore plus élitiste que la pédagogie traditionnelle fustigée par Bourdieu.
Seuls les « héritiers » parviennent à s’en sortir dans cette École “nouvelle”,
puisque les parents peuvent rattraper le soir ce qui n’a pas été fait ou mal
fait à l’école dans la journée. L’école constructiviste est « une école qui ne fait pas qu’enregistrer en
son sein les inégalités sociales, mais peut participer à leur renforcement. »
L’auteur nous livre même une piste : « Les élèves en difficulté scolaire sont souvent ceux qui confondent la
manipulation nécessaire à l’apprentissage avec l’apprentissage lui-même ou
l’habillage destiné à donner du sens à l’exercice avec l’exercice lui-même. »
Et « lorsque les préconisations pédagogiques,
insistant sur la mise en activité des élèves, peuvent amener à confondre
l’habillage des leçons et exercices avec leurs finalités. » Voilà un
des travers – il y en a beaucoup d’autres – caractéristique des pédagogies de
découverte. Plus loin, on lit aussi que « le cadre même de l’activité dont il est essentiel qu’il soit commun aux
enseignants et aux élèves. Car si ceux-ci ne partagent pas le projet de
l’adulte, leurs actions ne viennent s’encastrer [sic !] que localement dans celui-ci. Peuvent
alors s’ensuivre de nombreux malentendus, notamment lorsque les élèves prennent
pour des concours de devinettes les demandes des professeurs dont ils ne
saisissent pas l’intention. » Eh oui ! Il arrive souvent que les
actions des élèves ne « s’encastrent » pas avec l’intention de l’enseignant
dans les classes de l’École “moderne”. Admirons au passage le verbiage dont font
preuve les sociologues, à
croire qu’il n’est là que pour masquer la vacuité du propos. Pas étonnant, dès
lors, que parmi les élèves « certains
s’acquittent des tâches pour avoir la paix ou se perdent dans les anecdotes de
la séquence de classe. » Inutile d’en rajouter plus, tout le
monde aura compris…
À cela s’ajoute, en filigrane, le mépris pour
les élèves issus des couches populaires. Ceux qui sont accusés de contrarier
les pratiques constructivistes en n’y entrant pas et en restant obstinément en
échec scolaire. Or, c’est justement pour eux que, dans les années 1970 et la massification de l’enseignement, on avait changé les pratiques pédagogiques. Car on
pensait que ces nouveaux publics, qui accédaient à des degrés d’instruction
auxquels ils ne parvenaient pas auparavant, étaient probablement trop bêtes
pour profiter d’une pédagogie classique. Ainsi : « L’entrée, dans le second degré et dans
l’enseignement supérieur, d’élèves et d’étudiants issus de catégories sociales
qui en avaient longtemps été exclues a mis en évidence l’existence d’implicites
qu’il n’était pas nécessaire d’objectiver lorsque les socialisations familiale
et scolaire étaient dans une relation de continuité. » D’où les pédagogies
de découverte, où le jeu remplace l’effort. Mais comme cela ne fonctionne pas,
l’auteur recommande donc de « dissiper
les obscurités qui peuvent expliquer que les élèves socialement moins bien
dotés ne comprennent pas ce qu’on leur enseigne. » Il faut donc « anticiper les processus de diffraction des
savoirs [sic !] qui apparaissent
lorsque les élèves ne sont pas accommodés à la culture scolaire. »
On
peut y ajouter une accusation en incompétence des enseignants, stratégie
habituelle des constructivistes qui renvoient sur le dos des enseignants l’incurie
des pratiques pédagogiques qu’ils imposent : « Les prescriptions des enseignants ne prennent spontanément en compte ni
les différentes modalités d’interprétation des tâches scolaires dans les
familles populaires ni les véritables didactiques familiales qui peuvent y
parasiter la réalisation attendue des devoirs. » Air connu : si
cela ne marche pas, c’est la faute des enseignants !
Dès lors, il convient d’« expliciter ce qui, dans les attentes de
l’école, pénalise les enfants de milieux populaires. » Voilà la
solution du constructivisme explicité.
Mais qu’est-ce que cette fameuse « pédagogie explicite » pour Rayou ?
Autant les principes d’instruction de Barak Rosenshine sont clairs et nets,
autant les prescriptions des partisans d’« enseigner plus explicitement »
sont floues. Mais on peut les résumer : il faut expliquer les consignes au début, puis
laisser patauger les élèves, et enfin les faire expliciter leurs trouvailles en
espérant qu’ils ne se soient pas noyés en cours de route. Voilà la grande
solution du constructivisme explicité.
Mais, comme je le disais, les explications sont
beaucoup plus nébuleuses. L’auteur commence par dire que « s’il est assez facile de s’entendre sur ce
principe d’explicitation, il est beaucoup moins évident de le mettre en œuvre. »
En effet, puisqu’on ne sait pas trop ce qu’il faut faire précisément. Rayou se
lance alors dans une démonstration qui, sans le vouloir, devient ridicule :
« Vouloir tout expliciter rencontre
en effet rapidement une impossibilité logique. Car remplir un tel programme
supposerait qu’on explicite les termes par lesquels on explicite, puis ceux
grâce auxquels on a explicité et ainsi de suite selon une régression à
l’infini. » Régression surtout de l’argumentation : qui irait se
perdre à expliciter à l’infini ? Conclusion : « Il faut donc respecter un principe de
réticence, au détriment d’une explicitation totale. » Quelle est donc
cette « explicitation totale » ? Attention au niveau
scientifique de ce qui suit. L’explicitation totale, c’est « l’effet Topaze, dans lequel, par exemple,
la restitution exhaustive de la graphie des mots : les moutonsses étaieuennt...
» (n’ayons pas peur des pagnolades). C’est aussi « l’effet Jourdain, dans lequel l’enseignant donne, sans qu’elle soit
jouée, le gain de la partie à l’élève, (…) à la manière du maître de philosophie
du Bourgeois gentilhomme qui valide comme « prose » des propos triviaux de son
élève. » Pourtant, les évaluations constructivistes sont célèbres pour
leur générosité, sous couvert d’un vernis de bienveillance et d’une réalité de
laxisme. L’effet Jourdain permet de masquer aux élèves, aux parents et au
système éducatif, la réalité des apprentissages misérables et fragiles menés dans
les classes par découverte. L’évaluation constructiviste est l’équivalent dans
le domaine éducatif des fameux villages Potemkine.
Pour l’auteur, il n’est pas question de
revenir sur les pratiques inefficaces qui ont mis l’école française à genoux.
Ainsi, « si l’enseignant possède les
informations nécessaires à la production de stratégies d’apprentissage
gagnantes de la part de l’élève, il ne peut néanmoins les lui communiquer car
celles-ci doivent être proprio motu. » Proprio motu, et rien d’autre :
« Si le professeur peut bien
expliciter les finalités d’un exercice, il ne peut expliciter tout ce qu’il en
attend au risque de stériliser son intérêt et son pouvoir de développement des
élèves. » Allez comprendre, si l’enseignant ne peut expliciter ce qu’il
attend d’un exercice, il peut expliciter ses objectifs (ce qui pour moi est exactement la
même chose) : « Les enseignants peuvent assez facilement
expliciter les buts de l’enseignement, le fait que c’est un travail de longue
durée, qu’on apprend de ses erreurs, etc. Ils peuvent aussi expliciter les
objectifs et les points nodaux d’une séance. » Il faudrait savoir !
Dans cette perspective, expliquer les
stratégies (ce qui est le rôle majeur de l’enseignant Explicite) est une tâche
qui incombe aux élèves ! « Il
devient de plus en important que les élèves prennent conscience de ce que leur
propre explicitation des manières de réfléchir rend leurs activités plus
efficaces et permet que les procédures conscientisées soient transférables sur
d’autres objets. » Avec un peu de socioconstructivisme, c’est encore
mieux : « Construire à l’école
des savoirs problématisés semble possible si l’activité des élèves est
contrainte par des dispositifs (moments de débats, mais aussi écritures
individuelles et collectives, analyses de caricatures sur ce thème) qui
poussent à construire des argumentations et à passer de savoirs doxiques
[sic !] à d’autres susceptibles
d’expliquer non seulement pourquoi les choses sont ainsi mais aussi et surtout
pourquoi elles ne peuvent pas être autrement. » Les croyances, les
constructivistes se les réservent pour eux. Les élèves n’y ont pas droit…
On lit aussi cette remarque stupéfiante :
« Si s’expliciter à soi-même semble
une condition sine qua non des apprentissages scolaires contemporains, encore
faut-il que la conduite de la classe amène les élèves à devoir rendre compte de
ce qu’ils font quand ils agissent et à ne pas se satisfaire de réussir la tâche
demandée. » À quoi sert la métacognition si elle ne mène pas à la
réussite ? Pour un Explicite, la réussite dans les apprentissages est la
priorité numéro Un. Pas pour les constructivistes.
Mais l’auteur nous met en garde : « Les multiples appels contemporains à un enseignement
plus explicite peuvent paradoxalement devenir très vite cacophoniques si ne
sont pas distingués les niveaux et les moments d’une telle explicitation. »
Pour éviter la « cacophonie », Rayou propose deux solutions ultimes :
recourir à la didactique et à la sociologie (on n’est jamais mieux servi que
par soi-même !) : « Les
arrière-plans des apprentissages sont nombreux et le recours à des approches
comme la didactique ou la sociologie peut aider à les expliciter. » Et,
comme les choses sont très compliquées, il convient de se nourrir « par des analyses didactiques qui éviteraient
d’attribuer prioritairement au relationnel les difficultés des élèves et par
des approches sociologiques relatives aux conditions contemporaines de
l’enseignement massifié. » Et c’est tellement important que c’est dit
en conclusion. Si on en est réduit à se tourner vers les didacticiens
(majoritairement constructivistes) et vers les sociologues (majoritairement
constructivistes), on n’est pas sorti du sable !
Reste le passage inévitable sur les promoteurs
du véritable Enseignement Explicite.
D’abord en matière d’apprentissage de la
lecture :
« Une des voies préconisées consiste à faire expliciter par l’enseignant les procédures supposées par la tâche à accomplir. Dans le cas, très vif dans l’école française, de l’apprentissage de la lecture, certains chercheurs insistent sur la nécessité d’enseigner systématiquement le code. Faute de le posséder, les enfants de milieu populaire en particulier se trouvent en effet mis face à des tâches de niveau trop complexe qui supposent à tort la possibilité d’une approche « seconde », réflexive, de textes qu’ils peinent à déchiffrer. Les recherches mettent alors l’accent sur la nécessité d’une acquisition encadrée, au sein de l’institution scolaire, de la fluidité préalable au passage aux compétences de niveau supérieur qui permettent de traiter un texte comme un objet de réflexion. »
Puis sur les chercheurs canadiens :
« À partir d’une réflexion sur l’importance de l’« effet maître » dans la réussite des élèves, plus significatif encore pour les élèves d’origine modeste et d’ethnie minoritaire, s’est développé un courant dit d’« instruction directe » qui vise précisément à expliciter de façon systématique les connaissances et les procédures à apprendre en classe. Pour ces auteurs, à l’inverse des pédagogies par découverte dont l’efficacité n’est pas établie, qui manquent de clarté opérationnelle et sont hors de portée des enseignants ordinaires (Gauthier et Dembélé, 2004), l’instruction directe permet une appropriation supérieure, visible dans les résultats des élèves qui en bénéficient. Une première étape, le « modelage », consiste à enseigner quoi faire, comment, quand et pourquoi le faire, une deuxième, la « pratique guidée », vérifie ce que les élèves ont compris grâce à des tâches à réaliser proches de celles effectuées lors du modelage, une troisième, la « pratique autonome » amène l’élève à réinvestir seul ce qu’il a compris et appliqué lors des étapes précédentes. »
Si ce n’est que les travaux sur l’Explicite n’ont
pas démarré d’une « réflexion sur l’effet-maître », mais d’une
recherche sur l’efficacité en enseignement. Notons encore la mention du terme « instruction
directe » qui se veut péjorative, mais qui est une erronée puisqu’elle
correspond au Direct Instruction d’Engelmann et non à l’Explicit Teaching de
Rosenshine.
Rayou ajoute que « les controverses scientifiques autour de cette pédagogie reposent sur
le sens donné à la notion d’apprentissage. Car si cette méthode semble
pertinente pour construire des procédures de base évaluées par des questions
fermées ou semi-ouvertes, elle ne donne pas les mêmes résultats lorsqu’il
s’agit de résoudre une situation inédite et les enseignants les plus efficaces
jugés à l’aune des évaluations inspirées par la pédagogie par objectifs le sont
beaucoup moins lorsque l’évaluation est celle des compétences. » Si j’ai
bien compris, l’enseignement explicite marche pour tout ce qui est simple mais
ne marche pas pour ce qui est compliqué, dans une « situation inédite ».
Sur quelle étude se fonde une telle affirmation ? Mystère, on doit prendre
cela comme argent comptant. Le malheur pour Rayou, c’est que le projet Follow
Through qui « est aujourd'hui
considéré comme la plus vaste et la plus dispendieuse étude expérimentale
jamais menée dans le monde de l'éducation » (voir cet article) prouve exactement le contraire :
« Les résultats obtenus clans le cadre du projet Follow Through sont clairs : les données recueillies montrent la supériorité de l'efficacité d'une approche, à savoir le Direct Instruction (DI). Seul le modèle du DI obtient des résultats positifs dans les trois domaines évalués, à savoir les domaines scolaires, cognitifs et affectifs, en plus de présenter les résultats les plus élevés pour les trois mesures (Adams, 1996). Cette approche fait usage de séquences d'enseignement hautement structurées qui indiquent à l'enseignant les détails précis du déroulement des leçons. Avec cette approche très directive, l'enseignant est formé pour l'utilisation du matériel qui s'élabore autour de séries de questions/réponses suivies des procédures de correction. Quelle que soit l'analyse effectuée, les élèves évoluant dans les groupes du DI ont fait les plus grands gains d'apprentissage comparativement aux élèves des autres modèles évalués dans le projet Follow Through. »
Quand la sociologie finit par ressembler à l’astrologie…
dimanche 14 avril 2019
Études flamandes sur la pédagogie Freinet
Jerissa de Bilde
Jerissa de Bilde, Jan Van Damme et al. (2011). The impact of alternative education in
Flanders on children’s early non-cognitive development., Université catholique
de Louvain.
Jerissa de Bilde (2011) et Jan Van Damme, ainsi
que leur équipe, ont réalisé une étude comprenant un échantillon de 6000 élèves
inscrits dans 190 écoles primaires de Belgique. Selon les chercheurs, si les
enfants des écoles actives montrent des aptitudes plus positives au début de
leur apprentissage, il a été remarqué qu’en fin de parcours les résultats scolaires
étaient meilleurs parmi les élèves des écoles traditionnelles. Par ailleurs,
l’étude a également démontré que l’enthousiasme et l’intérêt des élèves pour l’école
étaient similaires entre les élèves des différentes écoles.
Le Soir, article du 21.02.2013 :
« Un enfant qui a suivi sa scolarité dans une école proposant de la pédagogie active de type Freinet, Montessori ou Steiner obtient de moins bons résultats en mathématiques au sortir de l’école primaire que celui qui a suivi un cursus traditionnel. C’est la conclusion à laquelle arrive l’étude de Jerissa de Bilde (KUL) qui porte sur un échantillon de 6 000 élèves répartis dans 190 écoles primaires. Selon la chercheuse de la KUL, alors que les enfants des écoles “alternatives” montrent de meilleures aptitudes durant les premières années d’apprentissage que leurs camarades plongés dans l’enseignement traditionnel, la tendance s’inverserait par la suite, non seulement en mathématiques mais aussi en lecture et orthographe. Jerissa de Bilde observe par ailleurs que les enfants qui suivent un enseignement construit sur le modèle “actif” montrent un enthousiasme similaire à celui de leurs camarades du “traditionnel” alors que l’autonomie et la liberté constitutives de la pédagogie active seraient des gages de plus d’adhésion. »
Jerissa de Bilde, Jan Van
Damme, Carl Lamote & Bieke De Fraine (2013). “Can alternative education increase children’searly school engagement? A longitudinal study from kindergarten to third grade.”,
in School Effectiveness and School
Improvement – An International Journal of Research, Policy and Practice, Volume 24, 2013 - Issue 2: Educational
effectiveness approaches in early childhood research across Europe
Cette étude examine l'impact de l'éducation
alternative sur un échantillon de 2776 enfants d’écoles flamandes
traditionnelles et alternatives (Freinet et
Waldorf), élèves qui ont été suivis de la maternelle jusqu’au CE2. Elle montre
qu’il n’y a pas d'effet positif de l'éducation alternative sur l'engagement
scolaire. En revanche, il a été constaté que dans l'éducation alternative, les
enfants agissaient de manière moins indépendante que dans les écoles
traditionnelles.
samedi 30 mars 2019
L'évolution des performances en calcul des élèves de CM2 à trente ans d'intervalle (1987-2017)
Auteurs : Léa Chabanon, Jean-Marc Pastor
Note d'information, n° 19.08
03.2019
« En 2017, la reprise d’une enquête initiée en 1987, portant sur le calcul en fin de CM2, permet de comparer les performances des élèves à trente ans d’intervalle. Cette enquête donne des résultats à quatre temps de mesure : 1987, 1999, 2007 et 2017. »
Les graphiques illustrant cette enquête
parlent d’eux-mêmes. On peut constater le résultat de 30 ans de constructivisme
pédagogique mis en œuvre dans les classes, depuis le triomphe de ces pratiques promues par la loi Jospin de 1989…
Stop ou encore ?
Cliquer sur l'image pour l'agrandir
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dimanche 10 mars 2019
Dossier sur le constructivisme explicité
Voici ce que j’écrivais dans un article de ce blog en mars 2016 :
« Avec cette récupération de l’Explicite, on retrouve toutes les manœuvres habituelles des constructivistes : lorgner une bonne pratique, y récupérer ce qui est nouveau pour en faire quelque chose d’indigeste et d’inefficace, disqualifier le reste en le traitant de “direct”, ignorer et mépriser ceux qui ont fait connaître cette bonne pratique (Rosenshine et nos amis canadiens), battre le rappel des idiots utiles sur les réseaux sociaux pour faire la promotion de la “nouveauté”, en parler dans le Café pédagogique et sans doute bientôt dans les Cahiers pédagogiques, obliger les formateurs à s’aligner sur le nouveau dogme, faire de l’œil à la hiérarchie intermédiaire, se mettre un ministre incompétent dans la poche. Et le tour est joué ! »
Tout était prémonitoire, y compris la mention
d’un dossier à paraître dans les Cahiers
pédagogiques.
Le seul élément qui a disparu est le ministre
incapable d’alors, Najat Vallaud-Belkacem. Mais que les “pédagogues
progressistes” en chambre se rassurent, il y en aura d’autres dès que la gauche
reviendra au pouvoir. Cette gauche abandonnée par les pauvres et qui plaît tant
aux riches.
Il y a un an environ, le CRAP annonçait à son
de trompe son intention de publier un dossier sur “L’enseignement explicite”.
Début février de cette année, voilà qui était fait. Mais le titre avait changé.
Il était question d’“Expliciter en classe”. Ce qui – point positif – sonne déjà
moins comme une escroquerie.
Rappelons tout de même – point négatif –, que
notre amie Céline Clément, de l’université de Strasbourg, avait proposé pour ce
dossier un article qu’elle avait écrit avec Maria-Antoneta Popa-Roch pour
parler vraiment d’enseignement explicite, le vrai, l’authentique, qu’elle connaît
parfaitement. Mais le comité de rédaction des Cahiers pédagogiques a refusé de le publier sous un prétexte
fallacieux. C’est dire l’ouverture d’esprit de ces progressistes d’opérette !
Car, même s’ils ne cochent aucune des cases de
cet article, les constructivistes français parlent d’explicite, en revendiquent
même l’invention et son usage exclusif. Peu leur importe si le constructivisme
explicité est aussi incongru que pourrait l’être un enseignement explicite par
découverte. Un machin aussi cohérent que glace chaude ou feu froid.
Pour ceux qui ne sauraient pas ce qu’est le
constructivisme explicité, voici en quoi cela consiste. Il faut expliquer la
consigne en début de séance, puis laisser les élèves “construire leur savoir”
devant une situation complexe, et les faire “expliciter” ce qu’ils ont
découvert pendant qu’ils pataugeaient, se noyaient ou surnageaient (selon leur
niveau initial). Voilà ce qu’est devenu l’enseignement explicite en version
constructiviste. Rien de bien nouveau donc, sauf un effort initial de l’enseignant
pour expliquer la consigne… bien que toute explication soit absolument contraire
au dogme.
Avec cette histoire d’explicitation, les
constructivistes veulent donc ajouter un manche à leur couteau qui n’a toujours
pas de lame. Quel progrès !
La parution du dossier avait été précédée de
peu, sur le site du CRAP, par un article de Jean-Pierre Fournier, un
ex-enseignant en collège devenu formateur (!), intitulé “Explicite… c’est pas clair !”, publié
début février. Excellent titre qui, bien qu’en français approximatif, avoue que
pour les constructivistes, l’enseignement explicite est loin d’être un modèle clair. Pour
cet auteur, il s’agit de « faire
que, dans la tête des élèves du secondaire, l’image de l’orchestre se substitue
à celle du grand bazar peut rendre plus clair un ensemble passablement confus ».
La solution pourtant simple qui échappe à l’auteur est qu’il suffirait d’abandonner au plus
vite toute pratique de découverte. Mais non. En conclusion de cet article, on
lit que « démocratie et efficacité
vont de pair ». En effet, depuis le temps que les instructionnistes le
répètent !
Comme on pouvait s’y attendre, le dossier “Expliciter
en classe” est totalement dénué d’intérêt. On y sert la soupe constructiviste
habituelle et on y retrouve sans surprise les “pédagogues progressistes”
autoproclamés, comme Patrick Rayou, Yves Reuter, Jean-Michel Zakhartchouk,
Sylvain Connac et d’autres moins connus. Bref, les thuriféraires accoutumés,
les compagnons de route, les idiots utiles et des chercheurs qui ne voient pas
plus loin que le bout de leur Freinet. Avant même qu’ils parlent, on sait déjà leurs
conclusions…
Ce qui est nouveau, c’est qu’ils reconnaissent
(enfin !) les limites de leurs pratiques pédagogiques. Ainsi, on peut lire
sous la plume de Laurent Lescouarch, que la « dimension implicite des apprentissages à réaliser est difficile à
appréhender pour certains élèves, ceux dont l’environnement social offre moins
de ressources d’étayage des apprentissages (…). De ce fait, les approches par l’activité
peuvent relever d’une forme d’élitisme involontaire ». Bravo pour la
découverte de cette réalité qui s’offre depuis une quarantaine d’années dans
toutes les écoles de France et de Navarre. Quel remède nous est alors proposé ?
« L’enjeu d’autonomisation implique
que des formes actives et constructivistes soient bien présentes dans les
activités proposées aux élèves, afin de permettre la construction de compétences
plus complexes et transférables » ! Ainsi, on constate que
quelque chose ne marche pas mais qu’il faut continuer à faire comme
auparavant, en pire si possible. Avec sans doute le secret espoir que les élèves
apprennent enfin, comme par magie. Inutile donc d’aller plus loin dans notre
lecture.
Publié sur le site du CRAP à la fin du mois de
février, l’épisode se termine par un entretien avec les deux coordinatrices du
dossier, Andrea Capitanescu-Benetti et Sylvie Grau (qui sont, bien sûr, des
formatrices !). Celles-ci reconnaissent que « quelles que soient les pédagogies utilisées dans les classes, des
plus directives aux plus actives, l’explicitation est de mise » et qu’il
faut être « attentifs à l’importance
de l’étayage ». Et c'est tout.
Elles concluent : « Nous souhaitions montrer que les enjeux
d’explicitation se jouent durant toute la scolarité et cela pour que l’école
soit plus juste pour tous. » Avec les solutions contenues dans leur
dossier, ce n’est pas encore demain qu’elle le sera... plus juste pour tous.
dimanche 9 décembre 2018
Les constructivistes découvrent "l'explicitation"
Supposons d'emblée que l'effort d'explicitation suggéré au cours d'une formation par le Centre Alain Savary s'adresse d'abord et surtout aux enseignants. Ce sont en effet les enseignants qui doivent être explicites dans leur pratique. Et non seulement les élèves dans leurs apprentissages, selon la dernière version (contrefaçon) constructiviste où l'enseignant reste un “animateur” pendant que les élèves s'échinent à expliquer comment ils ont “construit leur savoir”.
Si cette ambiguïté (de taille !) est levée, il s'avère que le Centre Alain Savary semblerait enfin comprendre ce qui caractérise l’Enseignement Explicite, tel qu’il a été modélisé par Barak Rosenshine. Miracle !
Si cette ambiguïté (de taille !) est levée, il s'avère que le Centre Alain Savary semblerait enfin comprendre ce qui caractérise l’Enseignement Explicite, tel qu’il a été modélisé par Barak Rosenshine. Miracle !
Pour autant, nous ne sommes pas encore arrivés au point où les procédures constructivistes sont abandonnées pour adopter vraiment des pratiques
efficaces. Loin de là. Mais tout petit progrès est à encourager, surtout lorsqu’on est parti de très bas.
Voici ce qu’on peut lire sur la page Expliciter les consignes en mathématiques :
« “Enseigner plus explicitement” est un levier efficace pour les apprentissages de tous les élèves, et particulièrement ceux les plus scolairement fragiles, les plus dépendants de l’action du maître, si on en croit les textes en vigueur dans l'Institution scolaire, mais aussi plusieurs courants de la pédagogie ou de la recherche malgré la polysémie de ce terme. L’“explicitation” cherche à réduire les inégalités scolaires. Encore faut-il savoir de quoi on parle et comment on fait dans la classe... À quoi ressemblerait une consigne explicitée de manière à ce que tous les élèves comprennent ce qu’il y a à faire ? Comment concilier l'explication de ce qu'il faut faire avec “l'explicitation” qui vise la mise en activité intellectuelle de l'élève, de tous les élèves ? Suffit-il d’expliciter une consigne pour que tous les élèves entrent dans le travail cognitif ? Même lorsque l'élève sait reformuler la consigne, a-t-on la garantie qu'il a compris le sens de la tâche ? »
Le tout illustré par :
Le constructivisme pédagogique étant de plus en plus
explicité, il est donc fort logiquement de moins en moins constructiviste. Où
est passé le “Tâtonnement expérimental” cher à Freinet lorsque, dans une
démarche par découverte, on explique aux élèves ce qu’ils doivent découvrir ?
Serait-on en train de boucher un à un les trous de la passoire constructiviste pour la
faire enfin flotter ?
C'est possible, bien que le Centre Alain Savary ne pipe
toujours pas mot sur les travaux de Barak Rosenshine ou sur ceux de Clermont Gauthier, Steve Bissonnette et Mario Richard.
mercredi 5 décembre 2018
La politisation des méthodes de lecture
Source : Démocratisation-scolaire.fr
Jean-Pierre Terrail
GRDS - Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire
En matière de méthode d’apprentissage de la lecture, c’est
un fait : si vous insistez sur le déchiffrage vous êtes de droite, par
contre manifester votre préoccupation pour la compréhension vous vaudra
immédiatement un label de progressisme pédagogique et politique.
Particulièrement prégnante, cette politisation de la question déborde largement
les rangs de ceux qui ont un minimum de compétence instruite en la matière.
Elle prend naissance dans les années 1960, quand les enfants des classes
populaires commencent à entrer en masse dans le secondaire. Pédagogues et
responsables du système éducatif sont alors convaincus (ils le sont toujours,
pour l’essentiel) que les apprentissages qui conviennent à ces enfants doivent
faire une large part au concret et au ludique. Les difficultés rencontrées par
la réforme des « maths modernes », dans la première moitié des années
70, viendront renforcer ce présupposé d’une incapacité des enfants du peuple à
s’approprier les savoirs abstraits. C’est à ce titre que la méthode syllabique
sera désormais récusée, et les instructions officielles de 1972 portant réforme
de l’enseignement du français à l’école élémentaire en prononceront le
bannissement : elles seront accueillies avec réticence par la droite, et
massivement soutenues par la gauche. La syllabique n’a cessé depuis lors, aux
yeux de cette dernière, de faire office de figure parfaitement emblématique de
l’esprit réactionnaire et des pédagogies d’inculcation autoritaire.
Que l’affrontement entre pédagogie traditionnelle et
pédagogie rénovée, entre le transmettre et l’apprendre, se soit cristallisé sur
la question de la lecture n’est guère surprenant, sachant le caractère crucial
de l’accès à la culture écrite – sorte de seconde entrée dans le langage – dans
une société comme la nôtre. Il reste que l’étiquetage politique des méthodes
d’apprentissage est totalement inapproprié. C’est ce que l’on attend de l’école
– qu’elle respecte les hiérarchies sociales, ou qu’elle sélectionne les plus
méritants, ou bien qu’elle se préoccupe prioritairement de formation
professionnelle et d’employabilité, ou bien encore qu’elle transmette à tous
une culture commune de haut niveau, etc. – c’est cela qui ressort pleinement
d’une visée d’ordre politique. La pertinence des méthodes d’apprentissage, pour
sa part, dépend de leur adéquation à la mission de l’institution
scolaire : qui prône l’accès du grand nombre aux savoirs élaborés de la
culture écrite jugera ces méthodes sur leur efficacité cognitive, et non sur
leur supposée couleur politique.
La politisation des méthodes de lecture est foncièrement
dommageable en ce sens qu’elle fonctionne comme un argument d’autorité, un
véritable interdit de penser : la chose est jugée d’avance, inutile d’en
débattre. L’attitude de la gauche pédagogique à l’égard de la dynamique Blanquer
est claire à cet égard : le médiocre rendement actuel de notre système
éducatif est oublié, les résultats convergents de la recherche internationale
sont ignorés, aucune réflexion de fond n’est engagée, le seul argument qui
vaille est celui de la défense de la liberté pédagogique des enseignants (comme
si depuis la loi Guizot de 1833 le pouvoir d’État s’était jamais désintéressé
du pilotage à distance de l’activité des enseignants dans leur classe !).
Mais cette posture « de gauche » est redoutable pour
ceux qui l’adoptent : ne les fait-elle pas apparaître comme ceux qui ne
veulent rien changer à un état des choses pourtant démocratiquement
indéfendable, le ministre de droite faisant dès lors, lui, figure de
progressiste ? La critique adressée à Blanquer par R. Goigoux, expert
écouté par les syndicats du primaire, illustre ce paradoxe, en reprochant au
ministre… une trop grande ambition en matière de réussite des apprentissages au
CP : « Depuis quand un pays
donne-t-il à son école l’objectif d’atteindre les performances habituelles des
30% des meilleurs élèves ? ». On se frotte les yeux : mais,
après tout, est-il si illogique que ceux qui défendent l’ordre pédagogique
existant défendent aussi les résultats qu’il produit ?
mardi 9 octobre 2018
L’école devenue folle
Source : Le Devoir
Louis Cornellier
En 1918, après la révolution, les bolcheviques entreprennent
de réformer l’école russe afin de façonner le nouvel être communiste. Les
manuels, les livres de grammaire et les dictées sont bannis. On décrète qu’il
ne faut enseigner que des choses directement utiles — l’histoire, la
philosophie et les langues anciennes passent à la trappe —, en utilisant une
pédagogie active. Les enseignants doivent se soumettre à une rééducation en ce
sens et les réfractaires, qualifiés de réactionnaires, sont expulsés du
système. En 1924, un instituteur soviétique témoigne. « On a fait beaucoup de théâtre, on a dessiné, on a chanté, fait du
modélisme, dit-il, mais on n’a pas appris à lire et à écrire. »
Cet épisode oublié de la révolution russe est raconté par
Réjean Bergeron dans L’école amnésique ou les enfants de Rousseau (Poètes de
brousse, 2018, 168 pages). Le professeur de philosophie au collégial a trouvé
cette histoire dans un livre de l’historien Wladimir Berelowitch et a tout de
suite fait le lien entre cette expérience et notre réforme de l’éducation.
Dans les années 1930, note-t-il, constatant les « résultats catastrophiques » de ces
méthodes pédagogiques, les dirigeants soviétiques ont imposé le retour à un
enseignement plus traditionnel. Ne serait-il pas temps, propose Bergeron, que
le Québec, aujourd’hui, fasse de même et en finisse avec une réforme dont les
fondements sont inspirés par des «
courants de pensée simplistes, farfelus, mais surtout irrationnels et
obscurantistes en matière de pédagogie » ?
On dira peut-être que Bergeron, qui allait déjà en ce sens
dans son excellent Je veux être un esclave ! (Poètes de brousse, 2016),
s’acharne, mais comment lui donner tort ? L’école québécoise, en effet, est en
proie à la folie. Des parents militent pour l’abolition des exercices — exposés
oraux, évaluations — qui, disent-ils, traumatisent leurs enfants. Des
niaiseries comme « l’aménagement flexible » — coussins et divans remplacent
chaises et bureaux dans la classe — sont présentées comme des idées géniales.
Des légendes pédagogiques — formes d’intelligence, styles d’apprentissage,
Brain Gym —, pourtant mises à mal par Normand Baillargeon, pullulent. L’école,
dans cette dérive, « est en voie
d’oublier sa mission fondamentale qui consiste à faire œuvre de transmission
», se désole Bergeron.
Le professeur, qui constate la faiblesse de trop de ses
étudiants en lecture et en écriture, ainsi que leur inculture historique, prône
un retour à l’école traditionnelle, inspirée par une « conception humaniste de l’éducation ». Il se réjouit, notamment, de
voir le ministre français de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, présider au « retour d’une école de la transmission des
savoirs, de la culture et de la maîtrise des fondamentaux que sont lire, écrire
et compter à l’aide d’un enseignement explicite et structuré ».
On pourrait croire que cela va de soi, mais ce n’est pas le
cas. Il y a, dans le monde de l’éducation, des obsédés de l’innovation à tout
prix qui ne cessent de discréditer l’école traditionnelle. Cette dernière,
selon ces militants qui se réclament d’une « pédagogie renouvelée, active et
contemporaine », serait dépassée et inadaptée aux enfants d’aujourd’hui.
Partisans d’une pédagogie par le jeu, par projets, branchée
sur les intérêts des enfants et inspirée par la révolution numérique, ces
technopédagogues répètent que l’essentiel est d’« apprendre à apprendre »
puisque le monde change vite et que les connaissances sont toujours dépassées.
On dirait un programme scolaire conçu par un maniaque de jeux vidéo.
Bergeron retrouve, dans ces lubies, une version au goût du
jour des idées pédagogiques du philosophe Jean-Jacques Rousseau. Dans Émile ou
De l’éducation, en 1762, le promeneur solitaire plaidait déjà pour une
pédagogie de la découverte, axée sur des savoirs utiles et dirigée par un
maître jouant le rôle d’accompagnateur. Nos nouveaux pédagogues n’y ont ajouté
que des ordinateurs.
S’en remettre aux intérêts des enfants et à leur curiosité
naturelle pour les éduquer revient à les abandonner, affirme Bergeron. Par
lui-même et au contact des autres, l’enfant peut développer des « habiletés
cognitives primaires » — manipuler des objets, marcher et parler. Or, continue
Bergeron, lire, écrire, compter et se cultiver sont des habiletés cognitives
secondaires et s’apprennent grâce à un enseignement structuré.
On n’est pas libre de choisir ce qui nous intéresse quand on
ne connaît presque rien. La liberté n’est pas un fait de nature, c’est une
quête. C’est en connaissant qu’on développe le goût de connaître. L’école qui
libère doit donc être une école dans laquelle ceux qui ont de la culture la
transmettent à des élèves qui ne savent pas encore qu’ils en ont besoin pour
devenir libres.
dimanche 30 septembre 2018
À propos de La riposte, dernier livre de Meirieu
Source : Le Figaro
Le Calimero de la Rue de Grenelle
Éric Zemmour
Le pape du pédagogisme Philippe Meirieu persiste et signe : il publie La Riposte,
pamphlet contre Blanquer et plaidoyer pro domo. Dans lequel il se moque du
monde.
On s'était donc trompé. On croyait avoir affaire à un bourreau alors que c'était une victime. On croyait tenir le Staline de l'éducation nationale, détruisant tout de son idéologie totalitaire ; on avait le François Bayrou du pédagogisme. On croyait qu'il trônait Rue de Grenelle, tyrannisant ministres et profs ; on le découvre timidement assis sur un strapontin, que personne n'écoute : « J'ai été amené, comme d'autres, à faire des propositions de réforme. Mais […] aucune des propositions auxquelles j'ai travaillé n'a été étudiée sérieusement ni reprise par le ministère de l'Éducation nationale. »
Philippe Meirieu se moque du monde. Il joue au sentimental à la larme facile ; il se pare des atours de Rousseau brocardé dans les salons, tandis qu'il nous fait plutôt penser à Calimero [1]. Il écrit un pamphlet anti-Blanquer, en conservant une posture objective. Il veut faire croire que le combat se situe entre les réacs antipédagogistes qui rejettent toute expression des enfants et les hyper-pédagos qui refusent toute autorité. Lui est au milieu : un modéré, un centriste.
Tout le livre est construit autour de ce faux clivage, qui lui permet de mettre à
égale distance, comme deux extrémismes également condamnables, le
spontanéisme de l'élève qui « construit seul son savoir » et le cours magistral.
Faux clivage, fausse opposition, faux extrêmes. Fausse objectivité mais vraie
idéologie. Le passage le plus intéressant se situe au début de l'ouvrage lorsque,
plantant le décor, Meirieu retrace la généalogie des pédagogistes, plongeant dans l'histoire des adeptes des méthodes éducatives nouvelles (Maria Montessori, Célestin Freinet et d'autres moins connus) « pédagogues (qui) se sont bien souvent retrouvés en pleine tourmente, n'accédant que fort rarement à un strapontin universitaire, victimes d'attaques tous azimuts, payant très cher en invectives de toutes sortes la petite notoriété à laquelle ils parvenaient parfois ».
Au-delà du baragouin victimaire, on comprend bien que le pédagogisme est,
comme toute idéologie, dépendant des conditions historiques de sa naissance, en l'occurrence les années 1920, après la Première Guerre mondiale : le pédagogisme sera donc pacifiste, humaniste, internationaliste, socialiste. Ses adversaires seront la guerre, l'armée, la discipline, l'autorité, la nation, la France, le drapeau, le patriotisme. Il sera avec les pacifistes des années 1930 (dont la plupart finiront dans la Collaboration en 1940 au nom de la paix et de l'Europe), avec les communistes en 1945 et les antiracistes depuis les années 1980. Trois pacifismes, trois universalismes, qui se jettent, comme le fleuve se jette dans la mer, dans l'alliance avec trois totalitarismes, noir, rouge, vert.
Meirieu a raison de brocarder ses contempteurs qui situent l'acte de naissance du pédagogisme en Mai 68. Il avait pris le pouvoir dès 1945 avec la mainmise
communiste sur l'éducation nationale, incarnée par le fameux rapport Langevin-
Wallon, que Meirieu révère encore aujourd'hui. Notre auteur nous résume son
principe avec obligeance : « école unique pour l'organisation, éducation nouvelle
pour la pédagogie ».
On ne peut être plus clair : nos pédagogistes, selon la bonne vieille logique
mafieuse, ont fait de l'entrisme Rue de Grenelle, noyauté les principaux postes et, profitant admirablement de la centralisation administrative française, diffusé leurs « méthodes nouvelles » dans tout le corps du mammouth !
De la belle ouvrage. Quand le général de Gaulle revenu au pouvoir en 1958 s'est
aperçu de la catastrophe, il a tenté de revenir en arrière (si on en croit les
Mémoires de son conseiller pour l'éducation, Jacques Narbonne), mais n'a jamais réussi à se faire obéir de ses ministres, aux mains des syndicats. Avant même Mai 68, de Gaulle lui-même a cédé, comme on le comprend en relisant les propositions très « modernistes » de son ministre de l'Éducation, Alain Peyreffite. Mai 68 n'est pas l'origine du pédagogisme, mais son triomphe : plus personne ne résiste aux nouveaux maîtres de l'école. L'objectif est bien l'annihilation de toute autorité et de tout enseignement des grandes œuvres françaises. Le mot d'ordre est alors de « détruire la culture bourgeoise ».
Le succès sera total. Dans la deuxième partie de son livre, Meirieu retrouve son
naturel ennuyeux et jargonnant. Il confond obéissance et soumission, sélection et inégalité, noyant la transmission des savoirs dans « un collectif qui travaille
vraiment », exaltant « l'école inclusive », mettant dans le même sac la mixité
culturelle dans les lycées internationaux et dans les maternelles de banlieue «
avec des bénéfices intellectuels et sociaux considérables pour les intéressés ». On comprend qu'il se moque de la culture dont il fait l'éloge hypocrite : « Que la
connaissance en soi ne fascine plus, et c'est peut-être alors l'infinie richesse des
miroitements du connaître qui pourra mobiliser nos élèves. Que la culture en tant que telle ne soit plus attractive n'est peut-être pas une mauvaise chose. »
Il nous explique que le but de toute éducation est de se « dégager de l'emprise du capitalisme pulsionnel promu par le néolibéralisme triomphant ». Il n'a pas lu les travaux de l'Américain Christopher Lasch qui avait analysé avec une rare finesse comment les industriels américains, passant d'un capitalisme de production à un capitalisme de consommation, avaient délibérément sapé toutes les structures qui enserraient l'individu roi : famille, patriarcat, église, patrie. Comme par hasard, cette mutation anti-autoritaire datait des années 1920, années de naissance des « méthodes éducatives nouvelles » chères aux pédagogistes à la Meirieu ! Ce dernier rejette aussi avec véhémence la démonstration, faite de livre en livre, par Jean-Claude Michéa, de l'alliance entre libéraux et libertaires, pour abattre toute discipline, toute autorité, toute transmission, dans la famille, comme dans l'école, afin que règne le seul individualisme, et cette fameuse « emprise du capitalisme pulsionnel » que Meirieu dénonce avec des larmes dans les yeux. Larmes de crocodile. On rit pour ne pas pleurer. On est passé de Calimero au Docteur Folamour.
[1] . Calimero, seul poussin noir dans une portée de jaunes, il porte sur la tête sa coquille d'oeuf à moitié brisée. L'expression « c'est vraiment trop injuste » peut éventuellement faire référence à ce personnage.
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