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samedi 25 avril 2015

Utiliser la palette de toutes les pédagogies ?


Le syncrétisme pédagogique…

Jusqu’à peu, je croyais que le mot désignait une anomalie propre à certains mouvements religieux hétérodoxes. Mais le syncrétisme a gagné aujourd'hui le domaine de la pédagogie. Dire qu’on veut mélanger les pratiques d’enseignement selon les moments, les élèves ou l’humeur est devenu une sorte de banalité mondaine qui semble faire d’emblée consensus parmi les enseignants.

On nage donc en pleine confusion… Et on en est fier !




Sur un réseau social, une adepte de Freinet ayant des centaines de suiveurs affirmait hier : « Enseigner c'est comme peindre. Mais pour mélanger, il faut connaître toute la palette des pédagogies. » Wouah, génial !




Donc, je prends une palette (forcément constructiviste, car il n’y a rien d’autre sur le marché), sur laquelle je dispose des couleurs correspondant à diverses pratiques pédagogiques : une louche de Freinet, une cuillère à soupe de Montessori, de pédagogie institutionnelle, de classe coopérative, de twictée, de travail en groupe, de conflit sociocognitif, un doigt d’effet vicariant, un peu de classe inversée, etc. Et même – soyons fous ! – une pincée d’enseignement explicite (façon Bourdieu, pas Rosenshine : faudrait pas exagérer). Mais seulement pour les élèves en difficulté. Ceux que le grand Freinet appelait aimablement les « tarés ».

La seule couleur à proscrire est celle, infamante, de l’enseignement traditionnel. Car celui-ci rappelle les heures les plus sombres de notre Histoire, c’est-à-dire Vichy, pour tout dire Hitler et par conséquent la Shoah. Ce raccourci ad hitlerum est régulièrement pris par les militants constructivistes face à leurs contradicteurs. Avec certains, on atteint le point Godwin en deux temps trois mouvements. La tactique est simple : comme les partisans du constructivisme pédagogique ne peuvent s’appuyer que sur leurs croyances ou leur idéologie, ils se retrouvent très vite à court d’argument dans les joutes oratoires. Pour s’en sortir dignement, il leur faut cesser toute discussion et, d'un air dégoûté, dénoncer ceux qui les dénigrent comme des collaborateurs nazis et génocidaires. Non seulement cela les tirent d’une situation peu glorieuse, mais elle leur permet à l'inverse de revêtir le rôle du gentil progressiste bien-pensant et bienveillant, sauvant l’École moderne, les droits de l’Homme et les lendemains qui chantent. Ce stratagème éculé cache maintenant si mal la vacuité de la pensée éducative et l’indigence de la réflexion pédagogique que cela en devient pitoyable…


Quant à l’Enseignement Explicite, puisqu’il est défini comme instructionniste, il est considéré par la police des mœurs pédagogiques comme suspect, voire douteux. Dans le Daech pédagogique, il suffit qu’une mèche de cheveux dépasse de la burka constructiviste pour risquer la bastonnade publique. C’est comme cela : ils vocifèrent, il faut s’y faire.




Mais reprenons notre palette et apprêtons-nous à mélanger.

Auparavant une remarque. Avec la formation déficiente et univoque que subissent les enseignants depuis plusieurs décennies, force est de constater que bien peu connaissent « toute la palette des pédagogies ». À part le bourrage de crâne constructiviste, les instituts de formation en tout genre et successifs n’ont dispensé et dispensent toujours aucune autre alternative pédagogique. Donc la palette ne comptera pas beaucoup de couleurs à part celles des démarches par découverte. Et en tout cas, on ne trouvera pas les couleurs correspondant aux pédagogies efficaces : celles-ci ne figurent sur aucun programme de formation professionnelle, qu’elle soit initiale ou continue.

Par ailleurs, même avec cette palette en main, rares sont les enseignants qui sont capables de faire dans leur classe l’équivalent de La Joconde ou de Guernica. Ce n’est qu’au bout de plusieurs années de métier et d’expériences pédagogiques tantôt ratées tantôt réussies, que la plupart sont devenus des sortes de peintres du dimanche, chacun avec son style particulier. Grâce soit rendue à ces enseignants parce que ce sont eux qui tiennent encore l’École debout, vaille que vaille.

Mais il faut reconnaître aussi qu’avec cette « palette des pédagogies », certains s’emmêlent les pinceaux, pastissent les couleurs et obtiennent un immonde gribouillage laissant pantois leurs élèves… et surtout les parents de leurs élèves. Selon leurs propres confidences, les IEN disent en voir de toutes les couleurs dans les classes au cours de leurs inspections. Mais qui s'en soucie ?




Le problème, c’est que si sur une palette toutes les couleurs sont égales, les démarches pédagogiques, elles, ne se valent pas. Certaines sont efficaces, d’autres le sont moins, d’autres pas du tout, d’autres enfin sont même nocives. Depuis une quarantaine d’années, de multiples recherches processus-produit l’ont amplement démontré. Les données probantes qu’elles ont livrées - et livrent encore - s’accumulent, allant toutes dans le même sens : les démarches par découverte sont moins efficaces que les démarches explicites.

C’est donc une falsification de comparer les pédagogies aux couleurs d’une palette.

Il aurait plutôt fallu prendre comme analogie celle des vins de table, qui vont de la piquette au grand cru. Tous les vins ne se valent pas. Et mélanger du Bourgogne millésimé avec un gros rouge qui tache ne viendrait à l’esprit de personne.

Et pourtant, c’est ce que l’on fait en pédagogie.




Le syncrétisme pédagogique consiste donc à faire par moment de l’Explicite dans une pratique de classe globalement constructiviste.

La question sensée qui vient alors immédiatement à l’esprit est : pourquoi se contenter d’être efficace de manière épisodique au lieu de l’être tout le temps ?

Pourquoi s’acharner à « faire découvrir » aux élèves les connaissances et les habiletés ? Pourquoi ne pas les enseigner directement, pour des apprentissages rapides, solides et durables ?

Par peur de glisser sur la palette ?

mercredi 22 avril 2015

France 2 : Le nouveau jargon de l'Éducation nationale

JT 20 heures
20.04.2015





jeudi 16 avril 2015

Depuis des années, la formation continue des enseignants est totalement déficiente

La formation continue des enseignants

01.2015



Source : Le Monde

La Cour des comptes dénonce les carences du système de formation continue des enseignants


La formation continue des professeurs est-elle le parent pauvre du système scolaire ? La critique, formulée en boucle par les syndicats d’enseignants et bon nombre d’observateurs de l’école, se voit confortée dans un rapport de la Cour des comptes sur le sujet, publié mardi 14 avril.

C’est la deuxième fois en deux ans que les magistrats de la Cour dressent un réquisitoire à l’encontre de la politique de formation continue des enseignants. Dans un précédent rapport de 2013, ils la jugeaient « limitée en volume », « inadaptée » aux besoins de la profession et inefficace pour « assurer de façon satisfaisante l’amélioration de la qualité des pratiques professionnelles ».

Deux ans après, ils constatent que le « volume » de formation continue n’est toujours pas suffisant. 730 000 jours de formation par an pour les professeurs des écoles, 970 000 pour les enseignants de collège et de lycée, soit en moyenne trois jours et demi de formation par an : c’est autant que les autres fonctionnaires, mais « sensiblement inférieur » aux seuls agents de catégorie A (plus de quatre jours de formation), indique le rapport, et surtout très inférieur à la moyenne observée chez nos voisins.

Les enseignants des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) bénéficient en moyenne de huit jours de formation par an, selon l’enquête internationale Talis sur l’enseignement, publiée par l’OCDE en juin 2014. Soit plus du double que leurs homologues français.

Au-delà du quantitatif, la Cour se fait l’écho du « scepticisme, très majoritaire parmi les enseignants, sur l’aide que leur apportent ces formations ». Comme en 2013, elle considère que la formation continue est surtout utilisée comme un outil pour accompagner les réformes, plus qu’un moyen de répondre aux préoccupations quotidiennes des enseignants : la gestion de la classe, la prévention des conflits, la remise en cause des savoirs scolaires à l’heure d’Internet…

Ce décalage entraîne une « déception », soulignait le rapport de 2013, ainsi que de faibles taux d’assiduité aux formations. La Cour plaide aujourd’hui pour que la formation continue soit élargie à « l’accompagnement des enseignants tout au long de leur carrière », aux réorientations de carrière et au soutien aux projets professionnels « atypiques ».

Côté budget, pourtant, les fonds ne manquent pas. Avec un coût annuel « non négligeable » évalué à un peu plus d’un milliard d’euros, le ministère de l’éducation « dispose des moyens suffisants, mais mal mis en valeur et peu pilotés ». D’abord, les besoins en formation ne sont pas appréciés. Pour la Cour, ils ne pourront l’être tant que les enseignants seront évalués seulement tous les trois-quatre ans - jusqu’à sept ans dans le secondaire -, et tant qu’ils n’auront pas d’entretien annuel contrairement aux autres fonctionnaires. Ensuite, lorsqu’elles sont organisées, les formations ne sont pas prises en compte dans l’évolution de carrière.

Les magistrats de la Cour s’en prennent aussi au système de calcul des heures de formation dues aux enseignants, qui diffère d’une académie à l’autre, et au défaut de remboursement des frais de déplacement, de restauration et d’hébergement. « Cette situation, écrivent-ils, n’est pas conforme à la règlementation » et crée une « forte insécurité juridique » : « Dans l’éventualité où des enseignants engageraient massivement des procédures de recours, les académies seraient susceptibles de devoir verser des montants conséquents, non provisionnés à ce jour. »

En substance, on comprend que la formation continue n’est toujours pas la priorité du ministère de l’éducation, bien que toutes les études soulignent son rôle crucial pour réformer l’école. La réponse de Najat Vallaud-Belkacem à la Cour des comptes montre toutefois que des efforts sont faits : mise en place de « parcours de formation spécifiques » pour les formateurs, les professeurs de l’enseignement adapté, pour ceux de la mission de lutte contre le décrochage, séminaires organisés dans les écoles du professorat, création d’une plate-forme en ligne « M@gistère » pour diffuser les résultats de la recherche et les innovations...

Mais ces efforts restent insuffisants pour les syndicats qui, face à toutes les réformes en cours – rythmes scolaires, programmes, collège, etc. –, continuent à réclamer plus de formation continue. « Le ministère en parle beaucoup, mais les enseignants ne voient rien venir », déplorait le SNUipp-FSU, principal syndicat du primaire, le 14 avril. Or, « comment oserait-on faire croire à une refondation sans formation continue ? Il ne suffit pas de multiplier les annonces ou d’empiler les décrets pour faire avancer l’école. Encore faut-il accompagner les enseignants. »


Aurélie Collas

vendredi 3 avril 2015

Les manuels de “pédagogie explicite”




Au début du mois de février dernier, j'évoquais les ravages du constructivisme dans les manuels scolaires. Or, on commence à voir apparaître la mention “explicite” sur les catalogues Écoles 2015 que nous recevons en ce moment. 

Qu'en est-il exactement ?
-o-

Commençons par La Librairie des écoles, dont le catalogue 2015 constitue une ode aux “méthodes explicites” et aux “manuels efficaces” (couverture), avec même un encart central intitulé Qu’est-ce que la pédagogie explicite peut apporter à vos élèves ?. Cet éditeur, qui était franchement nostalgique de l'enseignement traditionnel à ses débuts, semble donc s'être converti à l’enseignement explicite. Tant mieux, pourrait-on croire à première vue. Ou plutôt à courte vue...

Car je dois rappeler, à ceux qui ne le sauraient toujours pas, que La Librairie des écoles est une émanation de SOS-Éducation. Jean Nemo, le fondateur de cette petite maison d'édition, n’est autre que le fils de Philippe Nemo, le maître à penser de cette nébuleuse catho-libérale. La Librairie des écoles, portée sur les fonds baptismaux par SOS-Éducation en 2007, s’est refait une virginité en devenant, en 2010, une filiale des éditions Magnard. 

Est-ce que les liens militants avec la “maison-mère” ont disparu ? On peut sérieusement en douter. Notamment en feuilletant les manuels d’histoire (p 22 du catalogue) où l'on retrouve la ligne idéologique traditionaliste de SOS-Éducation, plus proche de La Manif pour tous que de Condorcet.


Tout cela - on l’aura compris - rend de fait un très mauvais service à la diffusion de la Pédagogie Explicite en France. Puisqu'elle est revendiquée par La Librairie des écoles et SOS-Éducation, on ne s'étonnera pas que les constructivistes - proclamés “progressistes” - en tirent l'argument facile que cette façon d’enseigner est propre aux milieux les plus réactionnaires, à la fois opposés au service public d’éducation et favorables aux écoles hors-contrat, partisans du chèque-éducation et d'un ultra-libéralisme bénéficiant aux nantis et aux élites. 

C'est-à-dire tout l'inverse de la philosophie éducative dont s'inspire la Pédagogie Explicite. Celle-ci est en effet conçue pour offrir un enseignement efficace à tous les élèves, notamment à ceux issus de milieux socio-culturellement défavorisés qui n'ont pour s'instruire que les écoles publiques gratuites de leur quartier. Et c'est cela précisément qui constitue le moteur de mon engagement en faveur de l'Explicite depuis 2006, engagement situé aux antipodes des thèses de SOS-Éducation.

-o-

Passons à présent à une autre maison d'édition, Hachette, où la “pédagogie explicite” a fait cette année son apparition dans le catalogue Écoles 2015, avec une nouvelle collection : Maths explicites. 

Faute d'avoir reçu (comme directeur d'école ou comme webmestre de Form@PEx) un spécimen du manuel du CM1, je me suis donc contenté de consulter les pages 32 à 35 du catalogue.




La présentation des leçons semble tout à fait classique, avec le découpage habituellement utilisé dans tous les manuels. Y compris la partie intitulée “Découvrons ensemble” qui débute chaque leçon ! Malheureusement, cette façon d’aborder les notions n’a rien d’explicite. La pédagogie où on “découvre” est celle des constructivistes. Mes craintes sont confirmées avec l'apparition, pour chaque période, d'une double page de jeux, baptisés “Énigmathiques”. Or, chacun sait que l'approche ludique est un classique des démarches constructivistes. Aïe !

Il est vrai que nombreux sont ceux qui, en matière pédagogique, sont partisans de “mélanger les méthodes”. En croyant prendre le meilleur de chacune. Le problème, c'est qu'il y a des méthodes réputées efficaces, basées sur les données probantes, comme la Pédagogie Explicite, et d'autres méthodes moins efficaces ou inefficaces voire nocives, basées sur des croyances ou une idéologie, comme les démarches soi-disant “actives”. Pourquoi alors mélanger ce qui marche avec ce qui ne marche pas ? Pourquoi ne pas faire directement et seulement ce qui marche ?

Ceci dit, je ne doute pas que les responsables de la collection Maths explicites corrigeront ce défaut dans une prochaine édition. Et pour une fois qu'un grand éditeur fait un effort en direction de l'Enseignement Explicite, il nous faut faire preuve de bienveillance. 

D'autant que celle-ci est très à la mode depuis quelques mois...