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dimanche 17 février 2019

Direct Instruction : Un nouveau bilan à méditer

Mon commentaire : La coïncidence a voulu que l'article de Normand Baillargeon reproduit ci-dessous ait paru le lendemain de la mort de Siegfried “Zig” Engelmann, le fondateur du Direct Instruction américain, survenue le 15 février 2019. Ce texte rend ainsi involontairement et fort opportunément hommage à son œuvre.


Source : Le Devoir

Normand Baillargeon

Direct Instruction

Un nouveau bilan à méditer




Avant toute chose, une mise en garde : je vous emmène aujourd’hui sur un terrain miné. Ce dangereux territoire a pour nom “méthodes pédagogiques”. S’il est à ce point périlleux, c’est qu’il est le lieu de virulents débats : conceptuels, méthodologiques, mais aussi idéologiques.

Pour circuler avec une certaine sûreté sur ce territoire, une boussole sera fort utile. Je suggère celle qui permet de distinguer d’une part des méthodes pédagogiques centrées sur l’élève et, d’autre part, des méthodes pédagogiques centrées sur l’enseignant.
En première approximation, les premières miseront surtout sur la participation active de l’élève, invité par exemple à découvrir ce qu’on veut lui faire apprendre. Les deuxièmes miseront plutôt sur un enseignant prenant les commandes et présentant de manière séquencée, systématique et précise le contenu à faire apprendre.

Ces dernières méthodes comprennent toutes ces pratiques qu’on regroupe sous l’appellation de méthodes instructionnistes. Parmi elles, il en est une appelée “instruction directe” (ID) — DI, ou Direct Instruction, en anglais, puisque cette approche provient des États-Unis, où elle est apparue il y a une cinquantaine d’années.

L’ID en quelques mots

L’ID a été développée par Siegfried Engelmann (1931), un philosophe de formation, puis en collaboration avec des collègues. Les idées fondamentales sur lesquelles elle repose sont les suivantes.

Tous les enfants peuvent apprendre si on utilise la bonne méthode d’instruction et s’ils maîtrisent les connaissances préalables nécessaires pour acquérir une nouvelle connaissance.

Pour respecter ces principes, l’enseignant présente son contenu de manière séquencée et non ambiguë : l’élève peut alors correctement inférer ce qu’il doit apprendre. Il le pratique ensuite jusqu’à la maîtrise et possède dès lors un nouvel outil dans son répertoire cognitif : il pourra en user pour acquérir de nouvelles connaissances.
Engelmann et ses collaborateurs ont rédigé plus de cent programmes d’instruction directe fondés sur ces principes.

Notons que rien de tout cela n’interdit que l’enseignant puisse aussi utiliser des stratégies qui sollicitent la participation des élèves — il peut, et même doit poser de brèves questions pour s’assurer que telle chose a été comprise, par exemple.
Peu de temps après sa création, l’ID a été testée dans le cadre de Follow Through, qui est la plus longue étude longitudinale jamais réalisée en éducation. On y comparait sur plusieurs plans diverses méthodes pédagogiques. La grande gagnante, sur tous les plans ? L’ID.

Elle a été testée de nombreuses fois depuis lors. Avec quels résultats ? Une méta-analyse qui se penche sur toutes ces mises à l’épreuve réalisées depuis un demi-siècle est parue en 2018.

La récente méta-analyse

Par méta-analyse, pour le dire en un mot, on désigne des méthodes statistiques qui synthétisent des résultats de recherche portant sur un objet commun en cherchant à repérer des schèmes, des désaccords et des tendances alors perçues comme plus ou moins lourdes.

Les résultats rapportés par la méta-analyse The Effectiveness of Direct Instruction Curricula — ils concernent la lecture, les mathématiques, la langue et bien d’autres sujets — vont dans le sens de ceux de Follow Through. Les auteurs rapportent les inévitables limitations de leur travail et demandent qu’on poursuive les recherches. Je vous invite à lire l’article pour en savoir plus. Mais il reste que les effets des programmes d’ID sont décrits comme « constamment positifs » et même, pour la plupart des critères étudiés, « grandement positifs ».

Des réflexions en revenant du champ de mines

Presque rien de toute l’abondante littérature de l’ID (programmes, ouvrages théoriques, articles…) n’est offert en français. Et même dans le monde anglo-saxon, la méthode reste largement méconnue et sous-utilisée. Les auteurs concluent d’ailleurs leur texte en évoquant cela comme une manière d’énigme : « Malgré le fait qu’une très imposante quantité de travaux de recherche en montre l’efficacité, l’ID n’a été ni largement diffusée ni utilisée à grande échelle. »

Cela, suggèrent-ils, pourrait être dû à la popularité du constructivisme en éducation et à la méconnaissance de ce qu’est réellement l’ID. Souvent, en tout cas, elle est condamnée d’avance, typiquement considérée comme malsaine, contraire à la nature, à ce qui vaut mieux pour l’enfant, et ainsi de suite.

Peut-être. Mais cette méconnaissance et cette sous-utilisation d’une pratique que la recherche recommande restent troublantes.

À ce propos, je dois dire qu’une des lectures troublantes que j’ai faites en éducation est justement un ouvrage de Siegfried Engelmann paru en 1992, dans lequel il soulevait précisément cette énigme.

Engelmann avançait quelques hypothèses pour la résoudre. Mais le titre de son livre (War Against the Schools’ Academic Child Abuse) ne laissait aucun doute sur les effets auxquels, selon lui, conduisent cette méconnaissance et cette sous-utilisation : à de la maltraitance d’enfants par le milieu de l’enseignement.


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