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dimanche 20 septembre 2015

Quel est l'intérêt pédagogique du Plan numérique ?

Source : OCDE




Le rapport intitulé Students, Computers and Learning: Making The Connection indique que même les pays qui ont considérablement investi dans les technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable de leurs résultats aux évaluations PISA de compréhension de l’écrit, de mathématiques et de sciences.

D’après l’OCDE, le fait de s’assurer que chaque élève atteigne un niveau de compétences de base en compréhension de l’écrit et en mathématiques contribuera davantage à l’égalité des chances dans notre monde numérique que le simple fait d’élargir ou de subventionner l’accès à des services et des appareils de haute technicité.

En 2012, 96 % des élèves de 15 ans des pays de l’OCDE ont déclaré posséder un ordinateur à la maison, mais seuls 72 % ont déclaré en utiliser un à l’école. Dans l’ensemble, les élèves utilisant modérément les ordinateurs à l’école ont tendance à avoir des résultats scolaires légèrement meilleurs que ceux ne les utilisant que rarement. Mais les élèves utilisant très souvent les ordinateurs à l’école obtiennent des résultats bien inférieurs, même après contrôle de leurs caractéristiques socio-démographiques.  

Le rapport a constaté que l’écart entre les élèves favorisés et défavorisés en compréhension de l’écrit électronique était très analogue aux différences de résultats à l’évaluation PISA traditionnelle de la compréhension de l’écrit, bien qu’une grande majorité d’élèves utilisent des ordinateurs, et ce quel que soit leur milieu d’origine. Ce constat laisse penser que pour réduire les inégalités en matière de compétences numériques, les pays doivent commencer par renforcer l’équité de leur système d’éducation.

Pour évaluer leurs compétences numériques, le test demandait aux élèves de 31 pays et économies * de se servir d’un clavier et d’une souris pour naviguer dans des textes à l’aide d’outils comme les hyperliens et les boutons de navigation ou de défilement, afin d’accéder à l’information, mais aussi pour créer un graphique à partir de données ou utiliser des calculatrices à l’écran.

Les meilleurs résultats ont été obtenus par les élèves de Singapour, de Corée, de Hong-Kong (Chine), du Japon, du Canada et de Shanghai (Chine). Ils correspondent étroitement aux résultats qui avaient été obtenus en 2012 à l’évaluation de la compréhension de l’écrit sur papier, ce qui semble indiquer que bon nombre des compétences utiles à la navigation en ligne peuvent également être enseignées et acquises au moyen de techniques de lecture analogiques classiques.

Cependant, le rapport met en évidence des différences frappantes. Les élèves de Corée et de Singapour obtiennent des résultats bien meilleurs en ligne que leurs pairs ayant des résultats similaires en compréhension de l’écrit sur papier dans d’autres pays, comme l’Australie, le Canada, les États-Unis, Hong-Kong (Chine) et le Japon. En revanche, les élèves de Pologne et de Shanghai (Chine), excellents en compréhension de l’écrit sur papier, réussissent moins bien à transférer leurs compétences de lecture sur papier à un environnement en ligne.

* Pays et économies participants : Australie, Autriche, Belgique, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Corée, Danemark, Émirats arabes unis, Espagne, Estonie, États-Unis, Fédération de Russie, France, Hong-Kong (Chine), Hongrie, Irlande, Israël, Italie, Japon, Macao (Chine), Norvège, Pologne, Portugal, République slovaque, Shanghai (Chine), Singapour, Slovénie, Suède, Taipei chinois.

lundi 7 septembre 2015

« Il y a une instrumentalisation politique de l’apprentissage de la lecture »

Source : Libération

Des méthodes dites progressistes, censées lutter contre les effets des inégalités sociales, les renforcent au contraire. C’est le constat édifiant établi par deux sociologues dans Réapprendre à lire, un essai qui vient de paraître. Un enjeu qui dépasse la querelle entre anciens et modernes pédagogues.




Réapprendre à lire. De la querelle des méthodes à l’action pédagogique,
de Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, Seuil, “Liber”, 352 p., 22 €.


C’est une sévère critique des méthodes actuelles d’apprentissage de la lecture. Dans Réapprendre à lire, qui vient de paraître au Seuil, deux sociologues, Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, démontrent que des méthodes dites progressistes, basées sur de nobles objectifs (autonomie du jeune lecteur, sens du texte, contenu littéraire) accentuent les clivages sociaux au lieu de les diminuer. À partir d’une enquête de terrain menée durant trois ans dans plusieurs écoles primaires, ces spécialistes en sciences de l’éducation proposent une manière plus égalitaire d’apprendre à lire, centrée notamment sur l’entraînement et la répétition en partie délaissés. Quand le réalisme reprend le dessus sur l’idéologie ?

Pourquoi des méthodes de lecture progressistes se montrent, selon vous, inégalitaires ?
Depuis la fin des années 70 jusqu’à maintenant, des convictions pédagogiques formulées par des experts ont été, dans le domaine de la lecture, transformées en dogmes : le déchiffrage est nocif pour les élèves, ils ne doivent pas lire à voix haute pour apprendre à lire mais doivent apprendre sur de “vrais textes”, non sur des manuels avec une progression organisée pour l’apprentissage, etc. On n’en est plus là maintenant heureusement mais cela survit sous d’autres formes : récemment, a été imposée l’idée que l’apprentissage de la lecture devait se faire à partir de textes littéraires alors qu’il ne s’agit que d’une conviction qui rend très difficile le déchiffrage pour les élèves : en fait, ces supports sont de vrais livres pour la jeunesse qui ne sont pas conçus pour l’apprentissage ! Certes, les experts argumentent leurs méthodes au nom de principes valorisants, comme ceux du sens, de la construction d’un “sujet lecteur”, etc. Mais ces méthodes, mises en avant dans la formation des enseignants, sont élaborées à partir de raisonnements logiques et théoriques issus de la linguistique ou de la “didactique de la littérature” : elles ne sont pas assez centrées sur l’apprentissage progressif de la lecture. Elles mettent ainsi en échec des élèves désavantagés socialement et culturellement. Par la suite, ces élèves consultent pendant des années des orthophonistes, et sont même, dans le pire des cas, “orientés” vers des filières de relégation car ils sont objectivement placés en situation de handicap. Les enseignants qui, eux, sont confrontés à ces difficultés, auront plutôt tendance à mettre en cause l’élève et ses capacités, ses pathologies éventuelles plutôt que l’inadéquation entre une méthode et un enfant qui n’a pas encore développé certaines aptitudes intellectuelles (comme la mémoire de travail).

Le problème dépasse donc le débat classique des méthodes, globale ou syllabique, classées l’une à gauche et l’autre à droite ?
Absolument. Nous préférons d’ailleurs parler, au lieu de syllabique, de méthode “explicite” car derrière la promotion du “syllabique” on retrouve souvent des positionnements politiques conservateurs qui débordent la question de la lecture et dans lesquels nous ne nous reconnaissons pas (critique du collège unique, prises de position en faveur du redoublement, etc.). Mais en même temps, il ne suffit pas de s’opposer au passé pour produire de la réussite. Nous considérons qu’il y a une instrumentalisation politique de la question de l’apprentissage de la lecture. Nous avons observé, à partir de données empiriques, que l’enseignement explicite est une chose, certes, favorable aux élèves en lecture mais qu’il ne fait pas tout : il faut aussi renforcer l’appropriation de la lecture par un travail spécifique d’entraînement, d’autant plus nécessaire que les élèves sont moins avancés. [Note personnelle : Contrairement à ce qui semble être affirmé, l’entraînement jusqu’au surapprentissage est un élément fondamental de l’Enseignement Explicite, tel qu’il a été défini par Barak Rosenshine.] D’après nos résultats d’enquête, ce serait une illusion que de considérer que la seule méthode explicite suffirait à supprimer les inégalités.

Sur quoi appuyer une pédagogie rationnelle pour apprendre à lire ?
Le dispositif, que nous avons élaboré durant notre enquête de terrain, s’est appuyé sur une méthode moderne d’enseignement explicite de la lecture au lieu de partir des conceptions savantes ou philosophiques sur le “projet de lecteur”, la “construction du sujet”, le “système langue”, etc. comme le font souvent les méthodes actuelles. Des temps d’entraînement ont été institués pour les élèves les moins avancés, en dehors de la classe (pris sur le temps scolaire). Le fait d’être en petit groupe permet concrètement à ces élèves d’avoir un temps de lecture et d’écriture bien plus important qu’en groupe classe.
Des plans de travail et de révision ont aussi été fournis aux parents, en particulier avant les vacances scolaires (y compris d’été), avec des explications précises. Un travail a aussi été réalisé en grande section de maternelle pour apprendre aux élèves à déchiffrer des syllabes simples, à composer de petits mots : sans qu’il ne s’agisse d’un apprentissage de la lecture, c’était plus une préparation. Donc 4 “piliers” pour apprendre à lire : méthode explicite pour toute la classe, entraînement, travail avec les parents, préparation en grande section de maternelle et non pas seulement une question de méthode explicite.

Vous mettez en cause la pédagogie par le jeu ou différenciée qui se veut là aussi progressiste ? Pourquoi ?
Le détour ne conduit pas toujours à l’essentiel. Les élèves n’échouent pas parce qu’ils seraient “différents” des autres mais parce qu’ils ont moins développé des aptitudes qui nécessitent un entraînement, que certains enfants ont eu dans leur famille. À force de faire des détours, on perd l’objectif. Des activités simples sont souvent les plus efficaces, à condition d’être systématiques. En classe, les enseignants ne peuvent pas passer vingt minutes à faire lire à voix haute un élève qui n’a pas encore développé sa mémoire de travail puisqu’ils ont le reste de la classe à gérer. Un entraînement intense en dehors de la classe, à partir de la même leçon et du même outil que les autres élèves, va rendre possible une action ciblée, ce qui permettra à l’élève de profiter de plus en plus de ce qui se fait en classe. En classe même, la différenciation pédagogique peut difficilement consister à faire autre chose qu’à adapter les tâches aux difficultés de l’élève et donc à faire autant de niveaux différents que de type de difficulté. Cela renforce plutôt les inégalités.

Pourquoi dites-vous que l’échec scolaire a tendance à être médicalisé, ou “psychologisé” ?
C’est une tendance massive, comme le montrent aussi d’autres travaux qui portent sur l’école et les classes populaires. Quand des démarches prescrites ne produisent pas les effets escomptés, les enseignants tendent très massivement à expliquer l’échec par tout un ensemble de dysfonctionnements familiaux et/ou psychologiques. Il y a aussi des professionnels de la psychologisation de l’échec scolaire ou des troubles divers des apprentissages. Les enseignants s’en prennent hélas aux parents plutôt qu’à la manière dont on ne les forme pas suffisamment à faire ce qui fonctionne avec tous les élèves.

L’exemple de la lecture peut-il être transposé à tout autre apprentissage ?
À beaucoup d’entre eux, certainement. On pense à l’orthographe, dont l’apprentissage gagnerait à être systématiquement poursuivi au collège, alors que c’est un domaine qui a été dévalorisé. En mathématiques aussi, il y a des choses à automatiser, comme le calcul, etc. C’est un échec partiel, mais on a au moins gagné le collège unique, c’est quand même un progrès énorme à actualiser plus encore (alors qu’il est attaqué). On peut faire autrement que de se référer à un passé idéalisé ou à la course aux statistiques de réussite (au baccalauréat ou à la licence). On peut travailler sérieusement à expérimenter ce qui améliore réellement les apprentissages des élèves et ce dans tous les domaines. Et déconstruire le mythe de l’innovation, qui règne partout. Il n’y a aucune corrélation nécessaire entre innovation et démocratisation, ni entre tradition et réussite ! Cela se passe ailleurs.

Recueilli par Cécile Daumas


samedi 5 septembre 2015

À propos du livre Réapprendre à lire




Réapprendre à lire. De la querelle des méthodes à l’action pédagogique,
de Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, Seuil, “Liber”, 352 p., 22 €.



Réapprendre à lire avec l'enseignement explicite ?



Votre livre revient sur 50 ans de réformes et de réflexions sur l'apprentissage de la lecture. Une période où vous condamnez beaucoup d'acteurs et qui est présentée comme un champ de bataille. Est-ce vraiment le cas ?
C’est hélas le cas quand on lit la tonalité de certains propos dans les médias dès qu’il est question de lecture ! Cela étant, notre propos n’est pas de condamner les acteurs qui ont eu une influence décisive dans les années 1970-1980 mais davantage de montrer que leurs conceptions sont fondées sur des croyances qui ont laissé des traces profondes et qui mettent enseignants et élèves en difficulté.
Cela étant, la polémique ne nous intéresse pas : quand on vient de passer trois ans de notre vie avec des enseignants motivés et compétents - comme il y en a tant- ; avec des enfants dits “fragiles” ou en “en difficultés”, en réalité avides d'apprendre s'ils sont reconnus et encouragés, les querelles idéologiques nous semblent dérisoires...

Vous dites qu'on a “intellectualisé” l'apprentissage de la lecture. C'est-à-dire ?
Nous avons voulu montrer que quelques acteurs, qui étaient en position favorable dans les années 1970-1980, ont fait un usage instrumental et politique des apports de la linguistique dans le domaine de l’apprentissage de la lecture, quelques formateurs d’école normale en particulier.
Ce que nous appelons intellectualiste est le fait de défendre des conceptions qui “fonctionnent” théoriquement, elles peuvent être défendues logiquement, mais elles ne sont pas mises à l’épreuve du réel. Par exemple, on a dévalorisé la lecture à voix haute, sous prétexte qu’elle ne correspondait à aucune “fonction du langage” (au nom des découvertes linguistiques sur les “fonctions du langage”), alors que la lecture à voix haute est très utile pour l’apprentissage, on a voulu plaquer le modèle du lecteur expert, alors que précisément c’est l’apprentissage qui permet de développer l’expertise, etc. On a excessivement déprécié les étapes et la progressivité, alors qu’elles sont nécessaires, négligé le rôle de l’entraînement pour mettre l’accent sur “de vrais textes”, donc inaccessibles techniquement.
Plus récemment, on a prétendu qu’il était nécessaire que l’entrée dans l’écrit se fasse par de vrais textes littéraires (albums jeunesse) qui ne devaient pas être faits pour l’apprentissage de la lecture. Concrètement, comment les élèves, et tout particulièrement ceux qui sont les plus distants de la culture scolaire et qui n’apprennent pas à lire (ou même quelques rudiments de la lecture) chez eux, font-ils pour lire des textes issus de la littérature jeunesse, dont les tournures de phrases sont complexes et dont les mots sont eux-mêmes composés de graphèmes complexes ? C’est un héritage ou une séquelle de cette période de l’histoire : il faut partir de vrais textes qui comprennent déjà tous les éléments auxquels est confronté le lecteur expert. C’est très bien pour noyer les élèves, mais est-ce le but ?

Une autre accusation, c'est qu'on a dépouillé les enseignants de leur savoir. Que voulez-vous dire ?
On dit plutôt qu’on leur impose trop souvent des choses qui sont de l’ordre de la croyance, de la conviction, de l’impossible à tenir ou de l’inutile. Par exemple, certains inspecteurs vont être attachés à ce que les enseignants fassent des Programmes Personnalisés de Réussite Éducative (PPRE) alors que cela peut se faire au détriment du temps passé à aider l’élève et que cela ne garantit absolument rien, l’important étant ce que les enseignants font avec les élèves. On leur demande aussi de différencier la pédagogie, tout en leur reprochant de le faire par un “ajustement à la baisse” des exigences. Mais les élèves ayant un niveau déjà très inégal à l’entrée du CP (et sans doute avant), leur demander de différencier la pédagogie dans le cadre de la classe et sans leur apporter de forces supplémentaires, c’est de fait les placer dans une situation où ils ne peuvent qu’adapter les attentes et le travail de l’élève à son niveau, donc à creuser les inégalités, ce qu’on leur reproche aussi de faire.

Vous dites aussi qu'on les a laissés seuls, livrés à eux-mêmes. N'est-ce pas contradictoire ? 
Ce n’est pas contradictoire, puisqu’on les laisse seuls avec des prescriptions impossibles à tenir. Les enseignants avec qui nous avons travaillé pendant trois ans (et avec qui nous poursuivons le travail) ont pu, suite à la mise en pratique d’un dispositif expérimental, conscientiser et verbaliser la difficulté dans laquelle ils sont mis à cause de ces prescriptions. Ils ont pu nous dire qu’ils se perdaient dans la différenciation pédagogique, qu’ils ne pouvaient pas accrocher tous les élèves et que certains étaient très rapidement “largués”, ce qui était logique puisque les outils érigés comme légitimes ne sont pas adaptés à des élèves non lecteurs. Ils sont laissés seuls parce qu’on ne leur apprend pas souvent à réduire les écarts de niveau trop importants entre les élèves. Par ailleurs, on leur demande beaucoup de choses aujourd’hui à travers toujours plus de nouvelles missions, ils ne peuvent pas résoudre tous les problèmes de la société, tout en enseignant ce dont les élèves ont besoin pour réussir.

Vous présentez une démarche appuyée sur une approche sociologique : c'est à dire des apprentissages différents selon les classes sociales ?
Surtout pas ! Il ne faut pas avoir une lecture réductrice de Bourdieu, qui a été mal compris et suspecté de nourrir une vision déficitariste des classes populaires. Au contraire, à la fin de leur ouvrage, La Reproduction, Bourdieu et Passeron formulent l’idée de la possible mise en œuvre d’une “pédagogie rationnelle”, c’est-à-dire efficace pour tous les élèves et qui permette à ceux qui sont les moins dotés en capital culturel et scolaire, de pouvoir combler les inégalités scolaires d’origine sociale (qu’on ne peut nier). Et justement, c’est l’hypothèse de la possible mise en œuvre d’une pédagogie rationnelle que nous avons souhaité tester et mettre en œuvre. Ce qui varie en effet, c’est le temps d’entraînement : en étant en plus petit groupe pendant les “ateliers lecture”, on permet aux élèves rencontrant des difficultés de pouvoir plus s’entraîner (concrètement 15 minutes de lecture par élève, 30 minutes d’encodage). Ce point n’est pas insignifiant, au contraire, il est fondamental puisque ces élèves ne passent pas leur temps à essayer de rattraper un retard impossible à combler puisque dans l’ensemble des dispositifs habituellement mis en œuvre, pendant que les élèves en difficultés sont pris en charge, le reste de la classe poursuit ses apprentissages, apprend de nouvelles choses. Ici, ce n’était pas le cas et nous insistons dessus : tous les élèves travaillaient la même chose (même graphème, même page de manuel), mais le temps de lecture par élève était bien supérieur pour ceux pris en “atelier lecture”.

Vous défendez un enseignement explicite de l'apprentissage de la lecture. Mais ce n'est pas ce que font les enseignants ?
Non, parce que les supports mêlent apprentissage explicite des syllabes, mots à mémorisation par cœur (qu’on appelle “mots outils”) et devinettes, appelées officiellement anticipations. Cependant, nous ne nous limitons pas à défendre un enseignement explicite de l’apprentissage de la lecture. Ce qui est fondamental, c’est d’articuler enseignement explicite et ce que nous avons appelé “incorporation” de l’apprentissage, possible grâce à un temps d’entraînement important.
Exposer de façon explicite à un élève les correspondances graphèmes-phonème, ne suffit pas, loin de là. Il faut lui permettre de s’entraîner, de se tromper, de s’autocorriger, avec un adulte. [Note personnelle : Contrairement à ce qui semble être affirmé, l’entraînement jusqu’au surapprentissage est un élément fondamental de l’Enseignement Explicite, tel qu’il a été défini par Barak Rosenshine.] Et il vrai que le temps collectif de la classe ne permet pas aux élèves qui sont les moins avancés, de s’entraîner suffisamment. C’est pour cela que le dispositif mis en œuvre consiste à prendre des petits groupes de 3 élèves sur 45 minutes en plus d’un enseignement explicite et d’un travail avec les parents. Le temps de lecture et d’encodage par élève est donc considérablement plus important que lorsque sur ces 45 minutes, il y a 25 élèves à faire lire et écrire.
Ce n’est pas parce qu’il y a 5 syllabes ou 5 mots à “décoder” sur la page du manuel, que l’enseignement est explicite et systématique. Les enseignants rétorqueraient qu’ils ne se limitent pas au manuel, en effet. Ils créent des “cahiers de syllabes et de mots”. Mais en quelle quantité et surtout, arrivent-ils d’une manière ou d’une autre à permettre aux élèves, qui ne peuvent pas s’entraîner chez eux, d’avoir un temps d’entraînement suffisamment important ? En transposant le dispositif dans une école dont le recrutement est très populaire, et bénéficiant du dispositif “plus de maîtres que de classe”, nous avons pu voir qu’une telle ressource permettait à ces élèves d’incorporer les apprentissages et de pouvoir suivre en CE1.

Mais quelle place donnez-vous alors au sens ? Peut-on apprendre à lire sans maîtriser le sens ?
L’opposition entre déchiffrage et la compréhension fait justement partie de ces croyances héritées des années 1970-80. Ce n’est pas le déchiffrage qui empêche de comprendre, c’est un déchiffrage de mauvaise qualité. Nous accordons au sens toute son importance. La différence, c’est que nous faisons une différence entre les différents usages de la lecture et les différents degrés du sens : le sens littéral (qui est tout de même le plus courant dans la vie quotidienne) et la compréhension des inférences. Nous ne disons pas qu’il ne faut pas travailler sur la compréhension du sens littéral et sur la compréhension des inférences. Ce que nous disons, c’est qu’il n’est pas possible d’accéder au sens littéral d’une phrase et plus encore à son sens caché si on ne lit pas correctement et de manière suffisamment fluide. C’est bien l’articulation entre justesse et vitesse du décodage (ne pas ânonner) qui permet l’accès au sens, littéral. Une fois que les automatismes sont bien incorporés par l’élève, on peut travailler avec lui sur la compréhension des inférences à partir d’un texte écrit. Jusque-là, il est bien sûr possible de les travailler à l’oral. Ce qui importe, c’est bien la qualité et la vitesse de lecture. Une fois que l’élève est “déchargé” cognitivement du déchiffrage, il peut accéder au sens. Cela étant, il y a des petites techniques qui aident les élèves à faire le lien entre le sens d’un mot qu’ils connaissent à l’oral et le mot écrit : par exemple, une fois qu’il sait déchiffrer, on lui demande de “recoller ses syllabes” et de relire plus vite le mot précédemment déchiffré.

Votre étude repose sur un échantillon limité. Peut-on vraiment en étendre les conclusions ?
Nous n’empêchons personne de faire la même chose sur de plus grands effectifs, bien au contraire ! Nous donnons toutes les clés, théoriques et pratiques ! La question de l’échantillon est d’ailleurs un faux problème car nous ne nous sommes pas limitées à aller voir une fois 4 classes de CP. Nous y avons consacré de longs temps d’observation participante et d’investigation en faisant passer des tests de fluence afin d’objectiver les résultats. Nous avons également eu le souci de pouvoir mettre en place le dispositif construit dans deux écoles socialement différenciées et de pouvoir les comparer à partir d’écoles témoins, socialement comparables.
Grâce au dispositif, nous avons pu constater que des élèves de milieu très populaire obtenaient de meilleurs résultats que des élèves plus dotés socialement et dont l’apprentissage de la lecture n’était ni explicite, ni systématique. On peut alors réduire considérablement les inégalités, ce qui est selon nous, le véritable enjeu de l’école de demain.

Dans quelques jours Roland Goigoux rendra compte d'une étude plus vaste sur les pratiques d'apprentissage de la lecture. Quelle place pour la vôtre alors ?
Il s’agit de deux recherches différentes et toutes deux légitimes, même si nos moyens étaient infiniment plus réduits et nos hypothèses sociologiques. Roland Goigoux et son équipe ont observé les pratiques usuelles et vont sans doute apporter une somme considérable de connaissances sur ces pratiques, leurs différences et leurs effets. De notre côté, nous avons cherché à tester l’hypothèse sociologique d’une pédagogie qui réduirait les inégalités, en suscitant à partir de pratiques non usuelles, mais généralisables dans des conditions ordinaires, par exemple avec un dispositif plus de maîtres que de classe. Pourquoi l’une des recherches devrait-elle invalider l’autre ?

Propos recueillis par François Jarraud



Sandrine Garcia est professeure de sciences de l'éducation à l'université de Bourgogne et Anne Claudine Oller est maître de conférences à l'Université Paris Est Créteil.

dimanche 30 août 2015

Parution : Réapprendre à lire (Sandrine Garcia et A.-C. Oller)

Source : Le Monde du 28.08.2015

École primaire : la fabrique des dyslexiques





Réapprendre à lire. De la querelle des méthodes à l’action pédagogique,
de Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, Seuil, “Liber”, 352 p., 22 €.


Professeur en sciences de l’éducation, Sandrine Garcia signe, avec Anne-Claudine Oller, Réapprendre à lire. Cette enquête sur l’acquisition de la lecture met en cause les méthodes actuelles, pourtant issues d’une volonté de contrecarrer la reproduction sociale. Cette charge sévère et ­argumentée, donnée par une ­universitaire qui a travaillé avec Pierre Bourdieu, est inattendue – et à méditer.

Sandrine Garcia, en quoi a consisté votre enquête ?
Nous avons entrepris un travail de trois ans dans une école de ville moyenne. Nous avons vite constaté que la meilleure façon de résoudre les difficultés d’apprentissage n’est pas nécessairement d’emprunter “des chemins différents”, comme le prescrit une forme dominante de “pédagogie différenciée”, mais d’investir plus de temps dans l’entraînement. Notre observation a mis en évidence que, malgré des enseignants excellents et très investis, l’existence de deux professionnels du Rased (réseau d’aide spécialisé aux élèves en difficulté) et nos propres efforts (nous participions, la première année, aux dispositifs de soutien pour les élèves en grande difficulté), les résultats étaient décevants. La méthode de lecture utilisée par les enseignants, méthode très courante, reposait en grande partie sur des « devinettes », un système déductif qui mettait en échec beaucoup d’enfants, des mots à mémoriser par cœur (alors que certains élèves n’ont pas à cet âge la mémoire suffisante pour le faire) et des syllabes explicitement enseignées.

Qu’avez-vous proposé ?
Nous avons recommandé, pour l’ensemble des élèves, une méthode dite “explicite” d’apprentissage de la lecture grâce à laquelle tous les élèves maîtrisaient les relations entre les graphèmes et les phonèmes (lettres et sons). Tous les éléments permettant le déchiffrage étaient explicitement enseignés. Pour les dix élèves les plus “faibles”, un renforcement a été instauré, une fois par semaine, à partir du manuel de la classe : ils étaient entraînés en ­petits groupes (trois par adulte), à établir les relations graphèmes-phonèmes, à la fois en décodant (déchiffrage) et en encodant (écriture). Le fait de savoir déchiffrer facilitait considérablement l’écriture. L’enseignement dit “explicite” nous est apparu profitable à tous les élèves, mais tout de même souvent insuffisant pour une partie d’entre eux. Apprendre le revers au tennis ne veut pas dire savoir le faire en action, sans entraînement : de même, une fois le déchiffrage acquis, il faut s’entraîner à lire pour obtenir de la fluidité. [Note personnelle : Contrairement à ce qui semble être affirmé, l’entraînement jusqu’au surapprentissage est un élément fondamental de l’Enseignement Explicite, tel qu’il a été défini par Barak Rosenshine.À la fin de l’année, avec ce dispositif, tous les élèves savaient lire tout en comprenant et surtout sans ânonner péniblement. C’est la première étape, celle qu’il ne faut pas brûler, surtout pour les élèves, nombreux, qui n’ont pas appris à lire chez eux ou qui ne sont pas les plus “disposés” socialement.

Le succès repose donc ­sur la ­répétition et l’entraînement ?
Oui. Sur l’enseignement explicite et sur l’entraînement renforcé de certains élèves et ce, dès le début de l’année, avant que les difficultés ne se cristallisent. L’idée était surtout de ne pas produire une catégorie d’élèves nécessitant un enseignement spécifique, souvent en abaissant les attentes, au nom de la “pédagogie de la réussite”. Les élèves qui échouent ne sont pas d’une autre nature que les autres : ce sont simplement des élèves qui ont besoin de plus d’explicitation et d’entraînement pour arriver à une lecture fluide, parce qu’ils ont peut-être grandi dans un ­milieu où certaines aptitudes étaient moins sollicitées. On reprenait le manuel et on les faisait beaucoup répéter. C’est tout ­simple – ce qui ne veut pas dire facile –, mais efficace.
Pourtant, on préfère souvent mettre en avant les perturbations psychologiques supposées ou réelles de ces enfants, ce qui ­conduit à un évitement du travail scolaire et à un renforcement des inégalités. À force d’éviter l’enseignement explicite et l’entraînement (nous insistons encore sur cette dimension), on fabrique des dyslexiques.
Dernier point important : nous avons transmis aux parents des élèves qui étaient pris en renforcement des techniques d’accompagnement à l’apprentissage, que d’autres parents connaissent et utilisent. Là aussi afin que les écarts ne se creusent pas entre les familles.

Peut-on échapper au clivage “républicains” à l’ancienne ­contre modernes “pédagogues” ?
Nous ne nous reconnaissons pas dans ce débat. Nous avons seulement constaté que le dispositif testé améliorait, et pas seulement dans le court terme, les ­aptitudes à lire de tous les élèves, les moins avancés et les autres. L’apprentissage de la lecture a été excessivement politisé et repose sur des croyances que l’on ne peut remettre en cause sous prétexte qu’elles ne seraient pas conformes au progressisme politique tel que défini par des acteurs qui s’en ­considèrent comme les dépositaires. On aboutit à ce constat que le progressisme n’est pas toujours associé à ce qui fait progresser les élèves, mais à ce qui a été construit et imposé comme « pédagogiquement de gauche ». L’impensé de tout cela, c’est la multiplication des situations de handicaps et la généralisation de la mainmise du milieu médical sur l’école, ce qui pourrait nous interroger.

Propos recueillis par Julie Clarini

dimanche 19 juillet 2015

Le Cameroun passe à l’Enseignement Explicite


Source : UNESCO


Cameroun

Le Ministère des Enseignements Secondaires (MINESEC) et l’UNESCO ont organisé du 25 août au 5 septembre 2014, deux ateliers de renforcement des capacités des inspecteurs pédagogiques à la gestion des apprentissages.

Le premier atelier, en faveur des inspecteurs pédagogiques chargés de l'enseignement normal s’est déroulé du 25 au 29 août. Le second atelier quant à lui s’est tenu du 1er au 5 septembre et concernait les  inspecteurs pédagogiques chargés des sciences et technologie du tertiaire.
  
Quel processus enseignement-apprentissage est le plus efficace pour implanter les programmes rédigés selon l’approche par les compétences (APC)? C’est la principale question qui a guidé les travaux des assises.

Pour orienter la recherche de la réponse à cette question, le Pr Clermont Gauthier commis par l’UNESCO et principal animateur des ateliers, a commencé par rappeler que les recherches scientifiques examinant les réformes éducatives font ressortir que leurs impacts sont plus grands quand elles se rapprochent du lieu où se passe la relation enseignement-apprentissage, c'est-à-dire la salle de classe. Ainsi, il a été question d’identifier parmi les cinq principaux modèles d'enseignement-apprentissage (les modèles transmissifs, la pédagogie par objectifs, les modèles pédagogiques structurés, la pédagogie du projet, la pédagogie de l'apprentissage) relevés par le rapport de l'UNESCO-BIE (2008) sur les réformes curriculaires selon l’APC dans une trentaine de pays africains, celui qui semble donner plus de résultats et dont la recherche a confirmé son efficacité.

À l’issue des cinq jours de travaux, au regard des preuves irréfutables démontrant l’efficacité des modèles pédagogiques structurés, tous les participants ont adopté l’enseignement explicite qui est l’une de des variantes. À cet effet, une nouvelle fiche de préparation de la leçon pour les enseignants, une nouvelle grille d’observation des enseignants et un guide d'utilisation des nouveaux programmes ont été élaborés. Tous les participants ont alors recommandé que l'enseignement explicite soit retenu comme modalité d'implantation des programmes par compétences au Cameroun.

samedi 20 juin 2015

Livre : Vers une pédagogie institutionnelle (Vasquez et Oury)




Bien peu d’enseignants sont capables de dire précisément en quoi la pédagogie institutionnelle se distingue des autres pédagogies “actives” devenues incontournables depuis les années 1960-70.

Wikipédia nous apprend, à propos de la pédagogie institutionnelle, que « son but est d'établir, de créer, et de faire respecter des règles de vie dans l'école, par des institutions appropriées – à l'opposé des écoles casernes. Si l'enfant perçoit le lieu classe comme un endroit de repères, de sécurité, de vie, où l'on peut régler des questions, il va progressivement prendre en charge sa vie d'écolier. Il va garder ou retrouver le goût d'apprendre, à travers son engagement, ses initiatives… »

Son fondateur est l’un des auteurs du livre : Fernand Oury (1920-1998). Instituteur, il rejoint après la guerre le mouvement de l’École moderne puis il se brouille avec Freinet en 1961 à cause d’un article que ce dernier avait pris comme une critique. Comme quoi, le monde de la pédagogie reste un lieu de confrontation, même chez les “actifs”.

Aïda Vasquez, quant à elle, est une psychologue et psychanalyste vénézuélienne.

Qu’est-ce que ce livre fondateur nous apprend de plus ?


L’école caserne

Pour les pédagogues “actifs”, le modèle qui sert de repoussoir est celui de l’école traditionnelle. Freinet parlait de « scolastique », Oury parle d’« école-caserne ».

Cette école-caserne serait peuplée d’instituteurs plus ou moins malades mentaux. Ainsi, « l’École caserne voue les maîtres à l’impuissance, au caporalisme, à l’irresponsabilité et souvent aux troubles mentaux (chez les enseignants 74 % des congés de longue durée ont pour motif la maladie mentale en 1964) » (p 265). Une véritable épidémie : « Le nombre d’enseignants soignés pour maladie mentale est suffisant pour qu’on soit en droit de s’interroger sur le nombre de malades mentaux en exercice » (p 239).

Dans cette école-caserne, on pratique le Drill and Kill : « Peut-être pouvons-nous, à présent, nous dispenser des situations scolaires traditionnelles : exercices, devoirs imposés par le maître, motivation individuelle exacerbée par un système concurrentiel ? L’autoritarisme, les sanctions, les classements, deviennent inutiles ? » (p 44).

Pourtant, selon Oury, la solution est simple : « La plupart des faits qui, habituellement, provoquent de la part des éducateurs jugement et sanction, se révèlent à l’analyse être des conséquences, non de fautes, mais de défauts d’organisation, de manque d’espace et de matériel » (p 87). Il suffit donc de s’organiser, d’avoir des classes spacieuses et des moyens matériel. Ce qui est exact… à condition d’avoir une pratique pédagogique efficace.

Ce qui ne semble pas être forcément le cas des pédagogies dites nouvelles, du moins pour ses réprobateurs cultivés : « Celui-ci [le lecteur cultivé] ayant été habitué (…) à opposer à l’école traditionnelle, rigide, sérieuse et en apparence ordonnée, une classe nouvelle paradisiaque, sorte de maternelle prolongée où de jeunes « Émile » circulent en liberté » (p 76).

Le gros problème de ces pédagogies “nouvelles” a toujours été une gestion de classe précaire : « On a parlé de classe-atelier, de chantier, parfois même de classe-usine ; l’organisation complexe de ces milieux de travail nécessitait entre eux une discipline de travail, « une discipline de navire » dit Freinet, qui n’a rien à voir avec l’ubuesque discipline apparente de l’école-caserne » (p 75-76). Pour que règne un ordre qu’ils souhaitent harmonieux, les pédagogues “actifs” transforment leurs classes en « ateliers » ou en « usine ». Ce faisant, ils reproduisent de fait les conditions d’exploitation de la classe ouvrière sur son lieu de travail. On se retrouve donc avec d’un côté « l’ubuesque discipline » de l’école traditionnelle… et de l’autre, des élèves pris pour des ouvriers (Oury) ou des matelots (Freinet). Où est le progrès ?



 Le modèle pédagogique

Puisque l’école traditionnelle est une école-caserne, que propose la pédagogie institutionnelle ?

« La Pédagogie Institutionnelle est un ensemble de techniques, d’organisations, de méthodes de travail, d’institutions internes, nées de la praxis de classes actives. Elle place enfants et adultes dans des situations nouvelles et variées qui requièrent de chacun engagement personnel, initiative, action, continuité. Ces situations souvent anxiogènes (…) débouchent naturellement sur des conflits qui, non résolus, interdisent à la fois l’activité commune et le développement affectif et intellectuel des participants. De là cette nécessité d’utiliser (…) des outils conceptuels et des institutions sociales capables de résoudre ces conflits par la facilitation permanente des échanges matériels, affectifs et verbaux. » (p 245)

Donc, en résumé, il faut une classe dite active. Mais, comme souvent dans ce contexte pédagogique, activité rime avec agitation, on met en place des “institutions” pour résoudre le problème de la gestion de classe.

Voyons cela plus en détail.

Tout d’abord, Oury assume pleinement l’héritage des pédagogies dites nouvelles : « Ses mots d’ordre sont la libération de l’individu, l’exaltation des forces naturelles et de la spontanéité créatrice, la révolte contre tout formalisme, l’exaltation des forces inventives dans la démarche empirique » (p 195). Bref, que de bonnes et belles choses. La preuve : « La confiance manifestée envers la nature humaine – qui justifie l’abandon de la contrainte – paraît caractériser l’Éducation nouvelle » (p 196)

Avec un bémol de taille toutefois : « Par leurs formulations, les pédagogues « nouveaux » ont pu laisser croire souvent que la spontanéité enfantine (…) était la base de leur pédagogie. (…) Dans la pratique de classe, certains maîtres se réclamaient de l’éducation nouvelle pour justifier leur désintérêt vis-à-vis de rigueurs intellectuelles qu’ils croyaient dépassées » (p 196). Tout le monde n’a pas bien compris…

Sans parler de ce projet totalitaire propre à toutes ces pédagogies “nouvelles” : « En 1966, l’éducateur « nouveau » s’efforce de former l’homme de demain » (p 197). Et : « L’homme de demain se forme actuellement, chaque jour, dans un certain milieu sur lequel nous pouvons partiellement agir : le futur viendra non d’une volonté idéale, d’un désir, mais du milieu actuel » (p 264). Pour les constructivistes, la mission de l’École est d’abord de forger l’Homme nouveau des lendemains qui chantent ! On sait sur quoi ce genre de projet a débouché avec les pires dictatures du XXe siècle. D’ailleurs, on en a une illustration au détour d’une phrase : « Dès 1925, Freinet avait pris contact avec la pédagogie soviétique, lors d’un voyage d’un mois au cours duquel il avait été reçu par Kroupskaïa » (p 210). Rappelons à ceux qui ne le sauraient pas que Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa, pédagogue de métier, fut la compagne de Lénine dont le goût pour la démocratie était limité.

Mais comme on n’est pas à une contradiction près, rendons justice à Oury qui écrit ailleurs : « Il est puéril de croire qu’en changeant même profondément notre classe, nous changeons le monde » (p 107). C’est puéril, mais on y croit quand même…

Oury fait le tour des pédagogues “actifs” :
- Dewey : Selon Dewey, « il n’y a pas de vérité en soi, seule l’efficacité sert de critère, doit être estimé le plus vrai ce qui est le plus efficace » (p 204) ; le grand pédagogue – et ses thuriféraires – auraient mieux fait de se cantonner à cet excellent principe.
- Decroly : c’est un génie apparemment indépassable : « L’art du maître devient nécessaire et tous n’ont pas le génie de Decroly » (p 40). Rappelons toutefois que Decroly est l’initiateur de la méthode globale qui a considérablement sinistré l’apprentissage de la lecture…
- Freinet : on sent une certaine tension : « On n’est pas surpris de constater que ses textes manquent parfois de clarté et de rigueur » (p 200). Oury se fait même l’écho de méchancetés : « Freinet n’est plus un “utopiste dangereux”. On parle, en haut-lieu de “Saint-Freinet” » (p 266).
- Carl Rogers : il est considéré comme un idéaliste un peu benêt : « Après deux guerres mondiales en moins d’un siècle, la multitude de petits conflits qui agitent le monde, après Hiroshima et Nagasaki, nous ne sommes pas persuadés que l’homme soit bon, ni que les philosophes idéalistes auxquels nous avons pensé en lisant Rogers aient raison, ni le bon sauvage, ni le petit Émile ne font partie de notre expérience pédagogique quotidienne » (p 222) ; et « Instituteurs populaires, quotidiennement confrontés avec la misère, la rareté, la violence et l’oppression, il nous est difficile de partager l’optimisme rogérien. Notre position sociale explique peut-être notre manque d’enthousiasme pour les bons apôtres » (p 223).

Tout n’est donc pas merveilleux chez les pédagogues “actifs”. Même à la base : « On peut fort bien être sensible à la fraîcheur, à la spontanéité, au charme et à l’authenticité de l’enfant, sans pour cela vouer un culte à l’enfance (…). Les adorateurs du Petit Prince sont une des plaies des mouvements d’éducation nouvelle » (p 203). Ce qui provoque des tiraillements : « Il semble bien que très souvent apparaissent, d’une façon imprévisible, des tensions incompréhensibles entre des personnes, animées du même idéal, dont les buts sont communs » (p 253).

La modèle intangible et indépassable reste la classe coopérative, héritage de Freinet : « Nous pourrions terminer par une proclamation du type : « AU XXe SIÈCLE, TOUTE ŒUVRE, POUR ÊTRE ÉDUCATIVE, DOIT ÊTRE COOPÉRATIVE » [caractères utilisés dans le livre] » (p 67). Cette classe coopérative, parée de toutes les vertus, pourrait même révolutionner l’école : « À partir de cette analyse, en apparence anodine, de la classe active coopérative, certains pourraient remettre en question la validité des actuelles structures de l’institution scolaire : repenser l’école. (…) Et pourquoi pas un ministère qui cordonnerait et favoriserait l’action de ces coopératives ? » (p 108). Un ministère des coopératives scolaires ! Le rêve…

La coopérative est à la base de ces fameuses “institutions” : « Nous ne donnerons qu’un exemple : le Conseil de Coopérative que nous considérons un peu comme la clé de voûte du système puisque cette réunion a pouvoir de créer de nouvelles institutions, d’institutionnaliser le milieu de vie commun » (p 82).

Parlons de ces “institutions” : « Qu’entendons-nous par « institutions » ? La simple règle qui permet d’utiliser le savon sans se quereller est déjà une institution. L’ensemble des règles qui déterminent « ce qui se fait et ce qui ne se fait pas » en tel lieu, à tel moment, ce que nous appelons « les lois de la classe », en sont une autre. Mais nous appelons aussi « institution » ce que nous instituons : la définition des lieux, des moments, des statuts de chacun suivant son niveau de comportement, c’est-à-dire selon ses possibilités, les fonctions (services, postes, responsabilités), les rôles (présidence, secrétariat), les diverses réunions (chefs d’équipe, classes de niveau, etc.), les rites qui en assurent l’efficacité, etc. » (p 81-82)

Enfin, dans cette classe coopérative, l’enseignant est considéré comme l’égal des élèves : « Face à un objet connu, visible, à des difficultés communes, le maître et les élèves coopèrent » (p 43). Cela tombe bien, car « en atelier, l’image du maître se rapproche de celle du moniteur de colonie de vacances » (p 91). Et, plus loin : « Les instituteurs sensibilisés aux méthodes actives veulent introduire en classe les activités d’expression et d’épanouissement de la personnalité totale, expérimentée avec succès en colonies de vacances » (p 216). La colonie de vacances comme modèle d’enseignement, selon la vieille conception constructiviste : l’enseignant ne doit pas enseigner, il doit animer. « Quelle satisfaction pour le professeur ! Le Maître apprend à écouter, à se taire, et les enfants parlent, travaillent » (p 222). On comprend pourquoi certains enseignants peu enclins au travail se soient précipités sur les pédagogies “nouvelles”.

Comment faire concrètement ?

Aïda Vasquez rappelle en préalable que « malgré les apparences, ce livre ne se veut ni catalogue de recettes pédagogiques ni description d’un quelconque modèle. (…) Ce que l’instituteur cherche, (…) ce sont moins des modèles que des techniques éducatives utilisables » (p 33).

Quelles sont donc ces techniques utilisables ? Celles qu’on trouve chez Freinet : la correspondance scolaire et interscolaire, le journal scolaire et la sortie-enquête.

« C’est la vie extérieure qui doit entrer dans la classe et pas seulement sous forme d’échantillons ou de documents » (p 198). Une cinquantaine d’années plus tard, on sait que ce n’est pas la vie extérieure qui est entrée dans les écoles, mais bien les problèmes extérieurs qui sont venus plomber le climat scolaire. À trop vouloir une école ouverte, on a eu une école où soufflent tous les vents mauvais de la société.

L’imprimerie chère à Freinet « transforme la classe en une manufacture où la division du travail est suffisante pour que chaque enfant ait un travail à sa mesure mais non exagéré : le travail n’est pas émietté, chaque tâche garde un sens et une certaine unité, « l’ouvrier » voit facilement comment son action s’insère dans l’œuvre commune » (p 48). Remarquons encore l’image de l’ouvrier qui travaille dans sa manufacture. De plus, « La complexité du travail d’imprimerie (…) crée une micro-société de coopérateurs (au sens réel du terme) dont les lois sont strictes et motivées par le travail commun » (p 54).

Heureusement que cette histoire d’imprimerie est aujourd’hui totalement dépassée…

Pour le reste, « l’enfant écrit ce qu’il veut, comme il peut. (…) Il écrit quand il veut et où il veut » (p 45). L’école comme une nouvelle abbaye de Thélème : “Fays ce que vouldra”. L’acquisition de l’indispensable sens de l’effort se fera une autre fois et ailleurs…

Certaines matières fondamentales sont même considérées comme nuisibles : « L’enseignement de la grammaire théorique est inutile, voire nuisible à l’école primaire pour l’apprentissage de la langue écrite » (p 51). À dégager !

Pour l’évaluation, c’est simple. On a recours aux fameuses ceintures, système toujours largement diffusé (quand ce n’est pas recommandé) aujourd’hui : « Nous déterminons six niveaux dans chacune des quatre matières : lecture, écriture, orthographe, problème. À chaque niveau est attribuée une couleur (le système est directement inspiré du judo) » (p 78). Les constructivistes, qui sont si soucieux du traumatisme que constitue une mauvaise note, ne semblent pas s’inquiéter de la stigmatisation provoquée par l’obtention d’une ceinture jaune pendant que les autres en sont à la ceinture marron. Allez comprendre…

Venons-en à des exemples de réussites citées dans le livre. La teneur de certains commentaires m’a laissé pantois : où est passée la bienveillance dont se targuent tous les pédagogues “actifs” ?
- Patrice : « Ce garçon bègue, parfois muet, débile mental, hydrocéphale (?) » (p 110)
- Jean-Michel : « Ma façon de l’accueillir consiste simplement à le flanquer dehors avec son sac et son imperméable. » (p 128)
- Daniel : « Dans ma classe, j’ai dix enfants paralysés dont quatre allongés et deux sur fauteuil. Du point de vue scolaire, quatre débiles sont au niveau Maternelle. Les six autres, dont Daniel, font un cours préparatoire. » (p 135)
- Janot : « Il fait penser à un chien efflanqué, son père est croque-mort. » (p 146)
- Sophie : « Sophie ne semble pas concernée par la vie de la classe et n’y participe pas. » (p 160)
- Alice : « Ma classe “Techniques Éducatives” en est à ses débuts prudents et cette enfant bizarre me gêne. » (p 168)

Pour finir sur une bonne impression, à un moment, Oury pose cette question essentielle dès 1966 : « L’élaboration d’une théorie, à partir de la pratique empirique, permettra-t-elle d’accéder à une pratique scientifique, comblant ainsi le fossé qui s’élargit, semble-t-il, entre les généreuses professions de foi et la réalité scolaire ? » (p 204). La réponse à cette question arrivera dix années plus tard avec la première formalisation, par Barak Rosenshine, des techniques d’enseignement explicite.



 La dictature du groupe

Dans cette présentation de la pédagogie institutionnelle, un élément déterminant apparaît rédhibitoire : la véritable dictature qu’exerce le conseil de Coopérative, instance de contrôle et de règlements de compte. Ou on suit, ou on est mis au ban !

Voici quelques exemples qui font froid dans le dos :
- « Les enfants, même « caractériels », réalisent que ces contraintes sont nécessaires au fonctionnement de la « classe-atelier » et qu’on ne peut pas les refuser sans refuser du même coup la participation au groupe » (p 54).
- « Dans la rue, sur le quai, dans le train, dans l’usine, les « lois » sont respectées. Une désobéissance entraînerait la mise hors du groupe du « saboteur ». Deux désobéissances provoqueraient le retour immédiat à l’école » (p 56).
- « La coopérative donne son opinion sur chaque enfant : aide ou gêne le groupe » (p 75).
- « Nous avons été étonnés de constater à quel point des enfants, mêmes jeunes ou débiles, se souviennent des décisions prises » (p 88).
- « Les sanctions ne sont plus proposées par le maître, mais par le groupe » (p 88).
- « La seule sanction qui se révèle finalement efficace (…) est le rejet, et même l’exclusion du groupe » (p 88).
- « Bientôt on se plaint de ceux qui se plaignent, et on critique ceux qui critiquent » (p 90).
- « La vie coopérative et le conseil épurateur ont opéré une sélection : les gêneurs apparaissent à présent comme des cas pathologiques » (p 100).

Quelle violence dans les rapports à travers ces quelques lignes !

Le conseil de Coopérative ordonne et les élèves exécutent : « Comment dit-on Conseil en russe ? » (p 83). Soviet ?

Heureusement, Oury nous dit que « le Conseil n’est pas nécessairement un tribunal » (p 89). On apprécie le « nécessairement »…

Dans un tel climat, on n’est pas surpris qu’il y ait des “incidents” : « Il suffit que le savon change de place pour qu’il y ait incident » (p 76). De la même manière, ceux qui ne sont pas apprécié du groupe en font les frais : « Certains, dits malchanceux, sont rarement élus » (p 50). Leurs textes passent à la trappe. Difficile ensuite de rattraper les dégâts : « Il peut être utile d’expliquer certains échecs, mais il est aussi facile de les minimiser en prévoyant l’utilisation des textes non élus qui présentent un intérêt » (p 46).

Quant à l’enseignant, dans le système coopératif,  il est théoriquement l’égal des élèves : « La classe est gérée par le groupe des élèves et du maître. Les transformations, les aménagements, les changements de disposition sont décidés en Conseil de Coopérative » (p 71). Plus loin : dans le conseil de Coopérative, « le maître tend vers la non-directivité. Il devient un citoyen « comme les autres » (…). Cependant, responsable du groupe, il conserve le droit de veto » (p 83). Drôle d’égalité ! Tout cela semble très hypocrite.

En réalité, l’enseignant a de fait un statut différent, assez éloigné des bons principes initiaux. Ainsi, « quand le groupe a pris conscience que l’agité, le traînard, l’opposant étaient véritablement des gêneurs, quand chacun est convaincu que le gêneur, puisqu’il ne peut être éliminé, doit être guéri, que les punitions ne résolvent rien ; on enregistre des prises en charge spontanées ou suggérées par le maître » (p 92). Le maître “suggère”, avec tout son poids d’adulte bien sûr. On apprend aussi que « la non-directivité, la non-intervention n’empêchent pas le maître d’exister, de faire autorité » (p 86). De faire autorité ! Pas étonnant, dans ces conditions, qu’il y ait des dérives : « La désignation d’un bouc émissaire peut être une sanction très efficace contre un enfant particulièrement dominateur, mais l’utilisation inconsidérée de ce procédé, véritable manipulation de groupe, peut conduire à une forme particulière de dictature qui, sous des apparences démocratiques, satisfait l’autoritarisme du maître avec la complicité du groupe » (p 98). Autre moyen de pression assez perfide : « Si le maître doit surveiller, il ne peut pas travailler, donc autodiscipline ou abandon du projet » (p 58). Ce qui ressemble beaucoup à une punition collective…

Oury constate avec regret (et on le comprend !) : « La littérature pédagogique est assez discrète sur les questions dites de “discipline” » (p 95)



 Les limites de cette pratique

Curieusement, Oury nous fait part d’un assez grand nombre de remarques relatives aux dysfonctionnements du système pédagogique qu’il préconise.

Florilège :
- « On a pu voir de jeunes enfants (…) se désintéresser non seulement du correspondant, mais de la correspondance… et de l’apprentissage de l’écriture et de la lecture, à la suite d’un échec dans un échange de cadeaux. » (p 41)
- « Il peut arriver qu’il y ait conflit, qu’un texte élu se révèle impubliable (contenu traumatisant, immoral ou a-social). » (p 47)
- « Des critiques ont parfois été faites pour de plus grands élèves : les textes sont longs et le travail de composition, pour des enfants qui ont dépassé le stade d’intérêt pour l’analyse des mots, peut paraître assez fastidieux et inutile. » (p 48)
- « Lorsque le maître les [les élèves] juge capables d’écrire, il diminue puis supprime son aide ; l’enfant se trouve alors placé devant la difficulté et, si celle-ci lui apparaît trop forte, il risque de renoncer à écrire. » (p 49)
- « Chaque enfant prend un texte quand il veut et le prépare. Il sait que chaque jour il doit être capable de présenter à ses camarades un texte bien lu. (…) Il doit lire correctement sinon il risque de se faire renvoyer à sa place par la classe. » (p 51)
- « L’idée que les enfants et les maîtres pourraient « se promener » au lieu d’être en classe, provoque dans certains milieux de travailleurs de telles réticences que nous préférons appeler « sortie-enquête » ou « visite-enquête » « la classe promenade ». » (p 54)
- « Il est évident que ce travail [d’analyse après enquête] demande du temps : si l’instituteur a les mains liées par un programme (…), il est préférable qu’il renonce aux enquêtes… » (p 57)
- « Il s’agit de faire travailler en même temps [des] élèves qui s’agitent s’ils sont inoccupés et se découragent quand ils échouent. » (p 66)
- « Il faut un œil exercé pour déceler derrière le désordre apparent, une organisation très minutieuse, condition nécessaire au fonctionnement de la classe active. » (p 75)
- « Le travail individualisé, solution parfaite sur le plan théorique, a peut-être monopolisé l’attention des chercheurs. On en connaît très vite les limites pratiques : importance du matériel, temps de préparation. L’individualisation suppose aussi que chaque enfant a le désir et la volonté de progresser. » (p 77)
- Répartition des tâches : « Avec des petits ou des enfants difficiles, les inconvénients pratiques d’une telle liberté de choix apparaissent vite : ateliers encombrés ou vides, refus de collaboration aux travaux jugés fastidieux, spécialisations abusives et surtout conflits quotidiens sans intérêt éducatif. » (p 79)
- « Cette méthode de travail libre par groupes serait davantage utilisable dans les réalisations moins scolaires : jeux dramatiques, certaines enquêtes ou dessins. Elle nous paraît assez difficile à utiliser à des fins scolaires tant que les enfants ne possèdent pas des moyens de communication suffisants : l’aide du maître (…) demeure indispensable. » (p 80)
- « La classe vivante effraie et déçoit le visiteur de passage. » (p 81)
- « La structuration de l’espace et du temps, l’organisation du travail et le système des médiations ont évité, provisoirement, les tensions, les éclats. Mais ce qui n’est pas apparu, jour. Invisible, le désordre est là et peut-être l’éparpillement et l’éclatement du groupe. » (p 82)
- « La classe entière est tenue pour responsable des petites agressions sexuelles commises par H. et A. » (p 87)
- « Il faut prendre garde aussi que les conflits (…) risquent de s’éterniser et que le danger existe (…) des bavards ou des comédiens qui utilisent la réunion comme une arme. » (p 89)
- « Le risque est grand de voir le Conseil stagner sur des histoires insignifiantes. » (p 90)
- « Reste à régler les conflits dont la signification est minime pour le groupe (…), alors qu’elle est réelle pour l’intéressé. (…) En cas d’échec, il y a souvent régression vers des formes intérieures du langage, cris, mimiques, gesticulations. » (p 90)
- « Il serait illusoire de supposer qu’il suffit de laisser parler les enfants assis en rond pour que, plus ou moins rapidement, l’ordre s’établisse dans le chaos des relations ainsi révélées. » (p 92)
- « En classe, refusant d’être juge ou arbitre, [le maître] maintient l’ordre comme on balaie. Au pleurnichard, il répondra : ‘On verra ça  au Conseil’. » (p 94)
- « Libérée des instances répressives, l’agressivité des écoliers va se manifester de façon anarchique. » (p 95)
- « Pour être entendus, les enfants aussi bien que le maître, ont tendance à gesticuler et à crier. Mais comment ‘faire taire’ sans bloquer la parole. » (p 96)
- « Si la non-directivité nous apparaît comme un idéal, il semble qu’à cette époque de tumulte [dans les Conseils], elle ne soit ni possible, ni souhaitable. Livré à lui-même, le groupe des enfants risque d’évoluer vers une anarchie irréversible dont les conséquences sont imprévisibles. Est-ce ‘directif’ que de donner aux enfants les moyens d’être libres ? » (p 97)
- « Le souci de laisser aux enfants le maximum d’initiatives et de responsabilité se traduit par la discrétion des interventions magistrales. (…) C’est à ce niveau d’évolution de la coopérative qu’apparaissent les échecs. Le maître est convaincu de la réalité du Conseil, mais, et les témoignages concordent, il a l’impression d’avoir joué à l’apprenti-sorcier. (…) C’est ordinairement à ce moment qu’interviennent les supérieurs hiérarchiques, inquiets eux aussi. » (p 97)
- « Mais il faut des semaines, parfois des mois pour que la brume de dissipe. » (p 99)
- « Face à son plan de travail, à ses fiches, à des tâches, l’élève travaille… s’il est « travailleur », si ces tâches imposées, ordonnées ont pour lui une signification. » (p 207)
- « Nous savons qu’une légende tenace, non dépourvue parfois de fondement, veut que la classe nouvelle néglige l’apprentissage de ces indispensables mécanismes opératoires. » (p 208)
- « Une non-directivité mal contrôlée risque de provoquer de fâcheux phénomènes d’hystérisation ou de passage à l’acte. (…) Nous avons eu l’occasion de voir en action les méthodes non-directives et d’apprécier leurs limites. Le risque de glissement vers l’anarchie est évident. » (p 223)

Terminons sur une note humoristique : à un moment, Oury parle d’un élève qui a coupé les cornes des escargots avec les ciseaux de la Coopérative. Mais on ne sait pas ce qui est le plus grave : avoir coupé les cornes des escargots ou avoir utilisé les ciseaux de la Coopérative sans une autorisation en bonne et due forme.



 L’importance de la psychothérapie en classe

La pédagogie institutionnelle se pique de psychothérapie. C’était à la mode dans les années 1960. À tel point qu’on a pu dire que l’Éducation nationale a voulu faire du Marx et du Freud… et n’a fait du Bourdieu et du Dolto.

Justement, c’est Françoise Dolto qui a écrit la préface du livre. On peut y lire : « Le groupe de sa classe, les tâches proposées, peuvent être pour lui, s’il devient participant passif et zélé exécutant (ce qu’on appelle un bon élève discipliné) un facteur de régression à des positions antérieures dégénitalisées, ce qui bloque son évolution œdipienne et sociale dans une névrose obsessionnelle scolaire. Hélas, maîtres et parents s’en félicitent ! » (p 14) Le bon élève est un névrosé ! Dans les collèges actuels, il est souvent une victime. Gloire au cancre !

Pour Oury, « l’action du maître côtoie alors la psychothérapie » (p 50). En effet, « du fait qu’un instituteur et des enfants vivent ensemble, travaillent et agissent dans un milieu institutionnalisé tel que nous l’avons décrit, sans cesse, des effets psychothérapiques vont se produire. Le maître, les enfants, à un moment donné, peuvent être alors des analystes de groupe » (p 174). Pas moins !

Sur Freud : « Paradoxalement, pensons-nous, l’œuvre de Freud qui fait de l’enfant le père de l’homme semble ignorée des pédagogues. La psychanalyse, qui aurait pu avoir d’importantes conséquences sur le plan de la classe, semble se cantonner dans le domaine de la thérapie » (p 199). Et plus loin : « Nous ne pensons pas pouvoir nous dispenser de l’apport de Freud » (p 232).

Le rapport avec l’École Nouvelle ? « Les modifications apportées par l’éducation nouvelle en ce qui concerne le contenu, les méthodes, l’attitude du maître, apparaîtront peut-être un jour mineures, en regard de celles qu’apporte, croyons-nous, une psychologie évolutive, tenant compte des phénomènes inconscients » (p 199). Ailleurs : « Ce qui est certain, c’est que la psychosociologie propose des outils susceptibles d’aider efficacement les maîtres responsables de classes coopératives » (p 227). C’est vrai qu’« il nous semble difficile de contrôler une classe coopérative sans avoir au moins quelques notions sur les phénomènes de leadership : dans quelle mesure les variations de comportement dans le groupe sont-elles imputables au degré de domination du ou des leaders ? » (p 228). Les petits chefs se régalent dans un conseil de Coopérative, et tant pis pour les autres…

Recommandation : « Utiliser des notions psychanalytiques pour éclaircir, expliquer ce qui se passe dans une classe » (p 233). Psychanalyse de comptoir assurément…

On en arrive à la psychothérapie institutionnelle : « C’est à la théorie de cette psychothérapie institutionnelle que nous avons fait appel quand nous avons tenté d’utiliser des concepts freudiens dans une classe « institutionnalisée » » (p 241). Et : « Nous reconnaissons avoir emprunté beaucoup à la théorie de la psychothérapie institutionnelle pour tenter d’éclairer les phénomènes que nous observions dans les classes coopératives. C’est ce qui nous a incité à utiliser le terme de Pédagogie Institutionnelle » (p 244). Voilà donc éclaircie l’origine du terme Pédagogie Institutionnelle !

Dans l’école-caserne, « les enseignants adaptés à un milieu puritain qui sépare avec soin les petits garçons des petites filles, et limite son ambition à l’étude de la reproduction chez les papillons, peuvent-ils sans frémir reconnaître l’importance de la sexualité infantile ? » (p 220). Ailleurs : « On est en droit de craindre l’introduction de cette notion éminemment psychanalytique [l’Inconscient], crainte fondée sur des expériences malheureuses : le maître devenant tout à coup interprète des moindres gestes et paroles, projetant souvent des fantasmes personnels dans un symbolisme plus ou moins teinté de sexualité » (p 174). Dans ces conditions, c’est sûr que « l’enseignant, plus qu’un autre, est facile à culpabiliser ou à inférioriser et l’intérêt qu’il porte à autrui est vite suspect » (p 240). Il est vrai que, dans les années 1960, on ne parlait pas – ou très peu – de pédophilie dans les écoles.

Car, avec ces histoires de “psychothérapie”, on peut vite atteindre la ligne rouge.

D’ailleurs, Oury le reconnaît lui-même par une série de remarques qui arrivent en contrepoint des envolées initiales :
- « Les dangers d’une utilisation inconsidérée des notions psychosociologiques ne sont pas négligeables. » (p 229)
-  « Ces applications quasi directes des théories psychanalytiques à l’école nous semblent fort risquées. » (p 236)
- « Il nous paraît difficile de nous passer des notions de libido, de transfert, d’identification, etc., mais, pratiquement, il nous paraît aussi bien dangereux d’utiliser ces notions sans une formation et un contrôle sérieux. » (p 237)
- « Une seule chose est certaine qui explique peut-être ces hésitations : qu’elle soit strictement freudienne, adlérienne ou teintée de jungisme, toute tentative d’introduction de la psychanalyse dans la classe requerrait une formation minimale des maîtres qui leur permettrait de prendre conscience de leurs possibilités et de leurs limites. » (p 238)
- « Nous voyons mal comment un instituteur, fut-il excellent psychanalyste d’enfants, parviendrait à mener de front plusieurs psychothérapies individuelles (…) tout en assurant sa fonction essentielle qui est de faire sa classe, d’instruire les enfants. » (p 239)



 Le pédagogisme selon Oury

Terminons sur la surprenante et précoce apparition du mot “pédagogisme” :
- « Un pédagogisme abusif exploitant le texte enfantin en vue d’acquisitions qui ne s’imposent pas, risque de diluer, voire de neutraliser, le dynamisme provoqué par le processus de l’élection du texte pour le journal. » (p 47)
- « À partir du réel, on pourrait faire beaucoup de choses : exploiter, comme on dit, le « centre d’intérêt », et même, par un pédagogisme excessif dégoûter les enfants de ces enquêtes. » (p 65)

Sous sa plume, le sens du mot n’est pas celui actuel. Aujourd’hui, on parle de pédagogisme pour évoquer les dérives les plus ineptes du constructivisme.

Pour Oury, le pédagogisme est plutôt l’excès de pédagogie, en voulant tirer d’une situation d’apprentissage plus que celle-ci propose, en se perdant dans les détails et en oubliant l’objectif principal. Dans ce cas, Oury dit que « la pédagogie pure est une abstraction, quand elle n’est pas escroquerie pure et simple » (p 106).

Ce qui est précisément ce qu’on peut reprocher, tout compte fait, aux démarches de découverte du constructivisme triomphant : une escroquerie qui plombe le système éducatif depuis les années 1970.


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Vers une pédagogie institutionnelle
Aïda VASQUEZ et Fernand OURY
François Maspero - Collection Textes à l'appui/Pédagogie (Paris, 1977 - 1ère édition : 1967)
288 p.