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samedi 27 décembre 2014

Les élèves manquent de temps pour apprendre à lire

Source : Le Monde du 19.12.2014



Et si les 15 % de jeunes qui ânonnent encore en fin d’école primaire avaient tout simplement manqué de temps pour apprendre à lire ? C’est la thèse que défend Bruno Suchaut, directeur de l’Unité de recherche pour le pilotage des systèmes pédagogiques (URSP) suisse et professeur à l’université de Lausanne. Son article, qui sera publié prochainement dans une revue scientifique, pourrait offrir une aide précieuse à la « priorité au primaire » promise par les ministres successifs de l’éducation – et le chef de l’État, François Hollande – mais jamais concrétisée.

Spécialiste du temps scolaire, Bruno Suchaut est arrivé à la conclusion inédite qu’il faut 35 heures de sollicitation quasi individuelle de chaque élève fragile durant son année de CP pour être sûr qu’il apprenne à lire. Or, les observations qu’il a menées avec la chercheuse Alice Bougnères de l’Institut de recherche sur l’éducation (Iredu) dans une centaine de classes l’ont conduit à la conclusion que le temps moyen durant lequel chaque élève travaille effectivement ses compétences en lecture est de 20 heures.

Un vrai temps de qualité


Comme le rappelle Bruno Suchaut, « il a été montré que le temps d’engagement individuel sur une tâche est un facteur majeur de la réussite des élèves. Ce temps passé concentré et actif est directement corrélé à trois quarts des acquisitions en mathématiques ou en français, et notamment chez les élèves faibles au départ ». Bref, il faut non seulement y consacrer du temps, mais un vrai temps de qualité durant lequel l’élève est sollicité quasi individuellement.

« Pour apprendre à associer deux sons à l’oral, la majorité des élèves faibles que nous avons observés ont eu besoin de 2 h 30 d’engagement effectif. Pour combiner automatiquement les lettres, jusqu’à lire des mots et des phrases courtes, il a fallu entre 15 et 20 heures ; et ensuite une dizaine d’heures pour comprendre un texte simple et être capable de le lire avec une relative fluidité… Pour les 30 % d’élèves les plus fragiles, il faut donc près de 35 heures d’engagement individuel pour devenir lecteur », résume M. Suchaut.

Comparé à ce temps nécessaire, le temps d’engagement réel proposé dans les classes est largement déficitaire. Pour le calculer, le chercheur a d’abord soustrait aux 864 heures de classe annuelles théoriques les absences des enseignants, des élèves et les sorties scolaires (− 130 heures) ainsi que le temps passé sur des disciplines autres que la lecture (− 534 heures). « Nous estimons à 200 heures annuelles le temps effectivement alloué à la lecture. Cela représente les deux tiers du temps consacré au français en CP », rappelle le chercheur.

Quelques pistes


La grosse déperdition se niche après. C’est le décalage entre le temps passé en classe et le temps efficace… « Pour déterminer le temps d’apprentissage effectif d’un élève, il ne faut retenir que le laps de temps où il s’engage vraiment individuellement. Or nos observations montrent que ce temps-là est très réduit. Si l’enseignant travaille en petits groupes, on peut atteindre 20 % du temps de la séance ; s’il est face à une classe entière, chaque élève sera engagé dans son apprentissage entre 5 et 10 % du temps total qu’il aura passé. » Ce qui explique qu’un élève n’avance en lecture que durant 20 heures sur son année. Insuffisant pour les plus faibles.

Pragmatique, le chercheur avance quelques pistes, qui pourraient trouver place rapidement dans la refondation de l’école, sans requérir de moyens supplémentaires par rapport à ceux promis. « On peut envisager, dans les classes où le maître travaille par petits groupes, de permettre à l’élève de réaliser une tâche d’apprentissage sur support numérique pendant les séances des autres groupes. Avec les maîtres supplémentaires, promis pour la refondation de l’école, on peut arriver à 30 heures d’engagement individuel des élèves dans les classes qui auront deux adultes… Et puis, on peut recourir aussi au temps d’activité périscolaire à condition que les intervenants articulent leurs pratiques avec l’enseignant », estime le chercheur.

La volonté politique suffirait. Mais aujourd’hui, les quelques maîtres supplémentaires arrivés dans les classes sans contrat précis risquent fort de ne pas permettre d’augmenter ce temps réel d’apprentissage des fondamentaux. C’est en tout cas ce que disent les premières observations réalisées par les inspecteurs généraux.

Maryline Baumard

dimanche 21 décembre 2014

Production et valorisation des savoirs scientifiques sur l’éducation (IFÉ)

Marie Gaussel

Dossier de veille de l'IFÉ, n° 97
12.2014 



« Les sciences de l’éducation doivent constamment justifier leur légitimité (…). Depuis que l’objet éducation est déclaré digne de recherche universitaire, il a accédé à un statut qui soulève plusieurs préoccupations. La première a trait à la terminologie qui encadre les sciences de l’éducation, principalement à cause des différentes disciplines qui les composent et de leurs interactions diverses. La deuxième source de perplexité provient de la nature scientifique, ou non, de critères et des méthodes de recherche retenus et donc de la légitimité de ces sciences. Une troisième interrogation porte sur l’impact sociopolitique que pourraient avoir les sciences de l’éducation et qui jusqu’ici fait défaut. C’est le manque de lisibilité, des problématiques insignifiantes, le manque de liens avec le monde des praticiens pour Avanzini qui en seraient la cause. Le chercheur va jusqu’à qualifier les sciences de l’éducation “d’objet disparate”. »
Après un tel constat initial, on s’attendrait à un éloge du courant de l’Evidence-Based Research qui répond de manière indiscutable aux trois préoccupations définies par l’auteur.

Or, sur les 28 pages du document, l’Evidence-Based Research est torchée en quelques lignes :
« Définir une recherche scientifique de qualité en éducation, soulève là aussi de nombreux débats un peu partout dans le monde occidental. Las du manque de crédibilité d’une science trop confuse, les décideurs souhaitent pouvoir s’appuyer sur des réponses fiables issues de la recherche en éducation. Pour cela, deux questions fondamentales sont soulevées : quels sont les principes d’une recherche en éducation de qualité ? Comment le savoir et les connaissances issus de ces recherches se thésaurisent-ils ? Avec l’avènement du mouvement Evidence-Based Research ou recherche basée sur la preuve (données probantes), les débats s’intensifient et dépassent les cercles scientifiques pour rejoindre les querelles politiques. »
Les données probantes réduites au domaine des « querelles politiques » !

Pour les lecteurs peu informés, un pavé résume en quelques lignes les bases de l’Evidence-Based Research :
« Les trois concepts de l’Evidence-Based Research : 
− baser les politiques et les pratiques éducatives sur les résultats (« preuves ») de la recherche ;
− améliorer pour ce faire la qualité scientifique de la recherche en éducation et en particulier sa capacité à fournir des résultats probants de nature causale sur les activités éducatives (telle intervention produit tel effet) ; 
− privilégier des méthodologies répondant à cet objectif, notamment les démarches expérimentales (ou quasi expérimentales) ainsi que les « revues systématiques de recherches » (ou méta-analyses). »
Et voilà tout…

Et comme l’IFÉ reste fidèle à sa ligne de toujours, le reste du document est une tentative de justification scientifique des travaux habituellement classés au niveau 0 ou 1 dans l’échelle d’Ellis et Fouts. C’est le niveau habituel des “recherches” qui prouvent le bien-fondé des pratiques constructivistes…

vendredi 5 décembre 2014

La médicalisation de l'échec scolaire


Entretien avec Stanislas Morel


Le phénomène de « médicalisation » que vous évoquez est-il récent ?

Il existe depuis la fin du 19e siècle. C’est là qu’on voit les premiers médecins intervenir sur la difficulté scolaire. Mais ça n’a pris de l’importance qu’à partir des années 1990. Pour arriver aujourd’hui à une pratique décomplexée. On arrive à un moment où l’échec scolaire est traité comme une spécialité médicale. On n’est plus à un traitement médical qui concernerait 1 à 2 % des élèves. La médicalisation concerne 15 à 20 % d’élèves en difficulté scolaire. Dans nos enquêtes, un tiers des élèves a consulté un orthophoniste par exemple.

Ce phénomène est-il une conséquence de la loi de 2005 qui a intégré les jeunes handicapés à l’école ?

En partie oui. Les enseignants sont confrontés à un nouveau public avec des enfants qui posent parfois problème. C’est devenu une véritable hantise pour les enseignants particulièrement dans les cas de handicap mental. Face à des situations très difficiles, la médicalisation est une porte de secours pour faire face à des situations de crise, par exemple en maternelle.

Pourquoi cette médicalisation est-elle un problème ?

La majorité des enseignants n’a pas conscience que déléguer massivement la difficulté scolaire va leur poser problème. J’observe qu’on envoie vers l’orthophoniste par exemple des élèves ayant des problèmes de prononciation ou de lexique, des difficultés qui relèvent de questions scolaires. De fait les enseignants se retrouvent en concurrence avec les professionnels de santé. Et l’évolution n’est pas favorable aux enseignants. C’est rare qu’un instituteur puisse faire valoir son avis contre celui d’un psychologue. Et il n’est pas rare qu’un personnel de santé, un orthophoniste par exemple, donne son avis sur la façon d’enseigner et le travail enseignant.

Pourtant le système éducatif a son propre recours, les Rased…

Ce sont des psychologues et des pédagogues. Mais la médicalisation interprète la difficulté scolaire des élèves par rapport aux spécialités médicales.

On a vu se multiplier les ordonnances de Ritaline, un médicament sensé calmer les enfants hyperactifs durant les cours. Comment lisez-vous cela ?

Le médicament est autorisé depuis 1995 dans un cadre très précis. Malgré tout il est de plus en plus prescrit notamment pour le TDAH. Mais on ne peut pas comprendre ce phénomène seulement en termes de prescription médicale. Ça renvoie à la politique de lutte contre l’échec scolaire. Les enseignants participent eux-mêmes à cette médicalisation. Il y a convergence. Les médecins sont souvent perçus comme impérialistes alors qu’ils sont pris de court par les demandes.

La médicalisation remet en question le métier enseignant ?

 Dans les années 1970, l’échec scolaire alimentait les classes de perfectionnement où étaient scolarisés près de 130 000 jeunes. Aujourd’hui on préfère inviter l’enfant à aller chez l’orthophoniste. Les enseignants continuent à enseigner. Ils n’ont pas pris conscience des dangers de faire appel aux spécialistes médicaux. Ils ne sont plus considérés comme les spécialistes du traitement de l’échec scolaire. C’est le signe d’une profession en déclin. On voit aussi comment des spécialistes scientifiques, comme S. Dehaene, viennent fixer les bonnes pratiques pour l’apprentissage du calcul ou de la lecture. Aujourd’hui les enseignants sont marginalisés et perdent du territoire.


Propos recueillis par François Jarraud

samedi 15 novembre 2014

La pédagogie noire

À intervalles réguliers, les partisans du constructivisme pédagogique qualifient leurs adversaires, c’est-à-dire tous ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme eux, d’adeptes de la « pédagogie noire ».

Il faut reconnaître que, faute d’avoir des pratiques d’enseignement efficaces, les constructivistes ont un véritable don pour trouver les formules qui stigmatisent en un clin d’œil tout ce qui ose s’opposer à eux.

Pédagogie noire. Rien que le nom fait peur !




D’où cela vient-il ? C’est une psychanalyste suisse de langue allemande, Alice Miller (1923-2010), qui a baptisé de « pédagogie noire » la façon d’élever son enfant en le traitant avec cruauté, en le manipulant et en l’exploitant. Le site Psychologie.com ajoute : « On lui affirme [à l’enfant] que c'est bon pour son caractère jusqu'à ce qu'il en soit convaincu lui-même. Sous prétexte de le préparer à affronter les difficultés de la vie, on détruit sa confiance en la société et en lui-même ; il est donc en fait beaucoup moins bien préparé à affronter les difficultés. »

Il est évident qu’on ne peut que réprouver ces méthodes d’éducation humiliantes et avilissantes qui peuvent accoucher de psychopathes célèbres (Alice Miller citait Adolf Hitler parmi ceux-ci).

Les enseignants explicites sont hostiles à toute forme de “dressage” des élèves qui leur sont confiés. Bien au contraire : l’efficacité de leurs pratiques pédagogiques entraîne la réussite dans les apprentissages, ce qui entraîne à son tour un renforcement de l’estime de soi des élèves, et de leur confiance dans leurs capacités. Nous voulons que les élèves acquièrent un esprit dynamique qui leur permettra, tout au long de leur vie, d’affronter les difficultés de manière active afin de les surmonter.

Remarquons toutefois qu’Alice Miller parle de l’éducation des enfants et non de l’enseignement des élèves. Le terme « pédagogie noire » est donc mal choisi, il aurait mieux valu parler d’« éducation noire ». Mais cela sonnait moins bien…

À propos d’éducation, il est toujours difficile de faire la leçon aux autres. Et Alice Miller elle-même n’échappe pas à la règle. Le site du Nouvel Observateur a consacré un article sur le livre écrit par le fils d’Alice Miller, devenu analyste lui-aussi. Voici ce qu’on peut apprendre : 
« Secrète, la psychanalyste n’eut guère apprécié ce déballage quatre ans après sa mort, et d’autant moins que son fils y reproduit une lettre d’elle, écrite  en novembre 1987. On y découvre une mère d’un peu plus de soixante ans très désorientée, exposant avec humilité la genèse de ses erreurs passées. Elle s’en veut de ne pas avoir protégé son enfant contre la violence paternelle. “Je n’ai assurément pas satisfait à tes besoins de sécurité et de protection, écrit-elle. Je n’ai pas su te donner tout ce dont tu avais besoin et j’ai moi-même souffert de cette incapacité (…). De sorte que j’accepterai le reproche de t’avoir abandonné sans rien faire à ces maltraitances car le reproche est justifié.” » 
Plus loin :
« Ma mère se brouilla définitivement avec ses anciens collègues et amis psychanalystes à Zurich. Je voudrais encore une fois citer ici Alexander Moser : “Pendant des années, votre mère fut un membre important de notre cercle de discussion. Nous avons tous profité de ses contributions créatives et profondes. Elle aussi se sentait très bien dans notre groupe. Mais le succès de ses livres l’a considérablement changée. Elle ressentait de moins en moins la critique amicale et bienveillante comme étant positivement stimulante mais de plus en plus comme un obstacle et une entrave au développement de ses propres idées. C’est ainsi qu’à notre grand regret elle s’est retranchée de plus en plus et qu’elle a fini par rompre totalement le contact.” »
Comme quoi la perfection n’est hélas pas de ce monde.

Mais revenons à la « pédagogie noire » que balancent comme une invective les constructivistes lorsqu’ils sont à court d’argument. Ce qui arrive hélas très souvent, tant leurs conceptions pédagogiques reposent sur du vide ou du presque vide. Que pourrions-nous dire, à notre tour, de leur façon de procéder en classe ?

Nous avions proposé « pédagogie caca d’oie » dans un article qui répondait à une attaque faite contre nos amis suisses de l’initiative École 2010. C’était gentil.

À la réflexion, je pense que le terme de « pédagogie merdique » correspondrait mieux. Tant par la consistance molle de pratiques incertaines laissant les élèves livrés à eux-mêmes, que par les relents nauséabonds d'une pédagogie adoptée par des gens qui ne se cachent pas de vouloir changer l’école pour changer la société. Le formatage des esprits des jeunes enfants pour obtenir l’Homme idéal des lendemains radieux est un objectif abject parce que totalitaire.

Où sont alors la manipulation, l’exploitation et pour tout dire la cruauté ?

dimanche 9 novembre 2014

Concurrence entre les établissements d’enseignement : quand est-elle bénéfique ? (OCDE)

OCDE : Pisa à la loupe, n° 42
08.2014



Synthèse :

- Dans la plupart des systèmes d’éducation, plus de 50 % des élèves de 15 ans fréquentent un établissement en concurrence avec un autre établissement pour attirer les élèves d’une même zone résidentielle.
- Parmi les pays et économies à l’étude, la performance ne présente pas de lien avec le fait que les établissements soient en concurrence ou non pour leurs effectifs d’élèves.
- Lors du choix de l’établissement de leur enfant, les parents prennent en compte tout un ensemble de critères ; pour les parents issus d’un milieu défavorisé, les facteurs liés aux coûts occupent une place souvent aussi, voire plus, importante que les facteurs liés à la qualité de l’enseignement.
- Les systèmes d’éducation présentant un faible niveau de concurrence entre les établissements font souvent preuve d’un niveau élevé d’inclusion sociale : les élèves issus de milieux sociaux différents y fréquentent les mêmes établissements. Par contraste, dans les systèmes où les parents ont la possibilité de choisir l’établissement de leur enfant et où les établissements sont en concurrence pour leurs effectifs d’élèves, il existe souvent une forme plus marquée de ségrégation sociale entre les établissements. 




Conclusion :

La concurrence entre les établissements peut induire des coûts et bénéfices susceptibles de ne pas être répartis équitablement entre les élèves. Certains des bénéfices escomptés de cette concurrence – renforcement de l’innovation en matière d’éducation et amélioration de l’adéquation entre les besoins et intérêts des élèves et l’offre des établissements – ne sont pas nécessairement liés aux résultats des élèves et doivent être mis en balance avec les possibles coûts en termes d’équité et d’inclusion sociale.

vendredi 7 novembre 2014

Livre : La tyrannie des parents d'élèves (Anna Topaloff)



« On a beaucoup écrit sur la crise de l’école. Tous les acteurs se sont, chacun à leur tour, retrouvés dans le box des accusés. Jamais les parents. » C’est bien vrai, et il est grand temps de renverser les rôles en assignant ceux qui sont si prompts à faire le procès des autres…

Depuis Parents contre profs, de Maurice T. Maschino, je n’avais pas lu de livre aussi bien écrit sur le comportement inacceptable des quelques parents d’élèves qui, en pourrissant la vie des enseignants, croient rendre service à leur progéniture. Heureusement, ils sont loin d’être la majorité, mais force est de constater que leur nombre augmente sensiblement année après année.

Ce livre d’Anna Topaloff est utile car il parle vrai – on le lit d’un trait ! – et n’élude pas les questions cruciales.

À partir de quand le phénomène des parents-butors est-il apparu ? « C’est au tournant des années 1990 que le comportement des familles a commencé à se transformer. On assiste alors à une crispation autour de l’enfant, devenu l’élément central de la cellule familiale. »

Qu’est-ce qu’un parent tyrannique ? « La tyrannie, c’est le comportement autoritaire, injuste et violent qu’adopte une personne, ou un groupe de personnes, à l’égard d’autres pour les soumettre à ses desiderata et ses exigences particulières. Autoritaires ? Les parents le sont quand ils obtiennent l’annulation d’une sanction prise à l’encontre de leur enfant, qu’ils estiment trop lourde. Injustes ? Ils le sont quand ils n’accordent aucune valeur à la parole d’un professionnel de l’Éducation nationale face à celle de leur enfant. Violents ? Désormais, des faits divers spectaculaires, assortis de procès au pénal, sont largement médiatisés. »

Le décor est planté. Il ne reste qu’à voir comment les choses se passent au quotidien. L’auteur, qui n’est pas enseignante mais journaliste, se place du côté des parents pour leur faire la leçon. Et que disent les parents ? « Ça n’est pas notre enfant qui a des problèmes scolaires, c’est la prof qui explique mal, qui ne sait pas faire son boulot, qui ne sait pas fixer l’attention de notre fils, qui ne sait pas intéresser notre fille et qui, de toute façon, ne l’a jamais aimée. » À quoi l’auteur répond très justement : « Ce discours accusateur a le don de hérisser le poil de l’enseignant. Il n’est pas là pour aimer ses élèves, mais pour les instruire. » Une vérité d’évidence qu’il faut dire et redire, tant notre époque a tendance à prendre les réalités à l’envers.

De quel droit les parents se comportent-ils ainsi envers les enseignants de leurs enfants ? « Quand on agit au nom d’un intérêt qu’on estime supérieur, le nôtre, celui de notre enfant, on a vite fait de croire qu’on a tous les droits. » De plus, « le point de vue du parent vaut plus que celui de l’enseignant, méprisé ; c’est à lui de se soumettre ou de se ranger à l’avis des parents, et gare à lui s’il ne le fait pas : on lui rappellera dans quel sens les choses doivent marcher. » À ce petit jeu, ce sont les bobos dotés d’un solide complexe de supériorité qui sont les plus doués. Mais les autres ne sont pas en reste…

« Il est très difficile de faire comprendre aux parents d’élèves que la parole d’un professeur – un adulte, un fonctionnaire, un professionnel de l’éducation – a plus de poids, plus de valeur que celle d’un gamin de dix ans ou plus. »

Les conséquences sont d’abord pour l’enfant : « L’élève paie au prix fort les conséquences des débordements de son parent. » Quel respect cet enfant pourra-t-il avoir pour l’école et pour ses enseignants s’il voit son parent se conduire à l’école comme en pays conquis ? Au passage, j’ai bien aimé cette phrase si juste : « Ses parents le croient surdoué, alors qu’il est tout simplement mal élevé. »

Et quelles conséquences pour l’enseignant ? L’auteur rappelle d’abord que « dans 54 % des actes de violence exercés sur un enseignant, c’est un parent d’élève qui en est l’auteur. » Cela aussi, il faut le dire.

« Épuisés de devoir sans cesse rendre des comptes à des parents qui n’hésitent plus à les contester en public, à les prendre à partie violemment, à les dénoncer à leur hiérarchie ou à engager des recours indus, les enseignants pestent contre ce qu’ils ressentent comme une contestation de leur magistère, comme un barrage fait à leur autorité, à leur métier, qu’ils ne peuvent plus pleinement exercer. Pour eux, qualifier de “tyrannie” la volonté des parents d’élèves de les disqualifier n’a rien d’excessif. »

Est-ce que la hiérarchie vient en aide à l’enseignant victime de cette forme de harcèlement ? Bien sûr que non : « Concrètement, à l’Éducation nationale, on peut donc sacrifier l’honneur d’un collègue à la revendication infondée d’un parent d’élève. » Depuis longtemps, la politique n’est plus de faire respecter l’École et ceux qui y travaillent. Le mot d’ordre général est : “pas de vagues”. Si un parent rouspète ou se conduit mal, c’est à l’enseignant de faire tout ce qu’il faut pour le calmer. Quitte à y laisser sa dignité professionnelle. Si l’affaire remonte plus haut, c’est l’échelon supérieur qui devra trouver le moyen d’apaiser la situation, quitte à tout mettre sur le dos de l’enseignant accusé.

« Jadis, l’école ferraillait parfois contre la volonté familiale, pour le bien des élèves. Aujourd’hui, le mouvement est en sens inverse : la croyance s’est installée que c’est la famille qui sait le mieux ce qui convient à son enfant et qu’il convient de se ranger autant que possible à son avis. »

Et les syndicats ? « Pour le Snuipp – syndicat majoritaire chez les professeurs des écoles –, le problème n’existe tout simplement pas. À entendre Sébastien Sihr, son président, il n’y aurait pas de parents intrusifs, seulement des enseignants maladroits. » Ceux qui veulent être vraiment défendus ont tout intérêt à rallier le SNUDI-FO qui soutient sans faillir ses adhérents.

Le résultat est simple : « L’école fait souffrir ses enseignants. Les études de la MGEN révèlent que 91 % d’entre eux estiment qu’il existe un “malaise” dans leur profession, et 60 % se sentent personnellement concernés. La dépression est la deuxième maladie professionnelle des professeurs. 17 % d’entre eux sont passés par un burnout, contre 11 % dans le reste de la société. Mais l’enseignement est également la corporation dans laquelle on se suicide le plus. On enregistre 39 cas de mort volontaire pour 100 000 profs, tandis que, sur le même ratio, le taux tombe à 17 pour le reste de la population. »

Pourtant, « parce qu’elle est garante de l’intérêt général, l’institution scolaire ne peut se permettre de céder aux exigences particulières – et contradictoires – des uns et des autres. »

Je laisse à Anna Topaloff cette conclusion qui devrait être placardée à l’entrée de toutes les écoles : « Nous avons du mal à accepter que les enseignants ne soient pas là pour aimer nos rejetons, tant il nous paraît inconcevable qu’on puisse ne pas être charmé par le si beau spécimen que nous avons engendré. Mais c’est justement parce qu’ils ne se situent pas dans le registre de l’affectif que les profs peuvent, plus aisément que nous, faire souffrir nos enfants pour les rendre plus instruits, plus intelligents et plus cultivés. Laissons-les donc faire. Ils seront toujours meilleurs que nous à ce jeu-là. »

Faut-il encore augmenter la place des parents dans l’école, comme le prétend la nouvelle ministre de l’Éducation nationale ? Certainement pas, car «  en laissant les parents d’élèves à la porte des établissements scolaires, l’Éducation nationale agit pour le bien-être des élèves. » Encore une évidence oubliée…



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Anna TOPALOFF
Fayard, 162 p
08/2014