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vendredi 24 octobre 2014

Comment les écoles intégristes siphonnent l'argent public

Le Canard enchaîné
01.10.2014


Les écoles privées qui n'ont pas passé de contrat avec l'Éducation nationale ont trouvé une bonne combine pour con­tourner la loi et toucher l'argent public, ce qui leur est, en prin­cipe, interdit.

Ce financement miraculeux arrive par l'intermédiaire d'une fondation que l'administration a gentiment reconnue d'« uti­lité publique » en 2008, un an seulement après sa création.

Grâce à ce label, la Fondation pour l'école peut offrir à ses do­nateurs des réductions d'im­pôts, allant jusqu'à 75 % pour ceux qui sont soumis à l'ISF, et elle distribue cet argent à des écoles privées sans contrat. Cette année, elle a ainsi arrosé 72 établissements de ce type. « En gros, presque 2,3 millions d'euros », précise fièrement Anne Coffinier, sa fondatrice et directrice générale.

« Ces déductions fiscales sont, de fait, une aide financière de l'État. Le hors-contrat doit-il être considéré d'utilité pu­blique ? Pour moi, c'est non ! » assène Michèle Delaunay, qui, avant de devenir ministre du gouvernement de Jean-Marc Ayrault, bataillait régulière­ment contre les écoles hors contrat et leurs ramifications.

Quels sont les établissements méritants qui bénéficient de cette manne ? Impossible de le savoir. La Fondation pour l'école refuse de rendre publique la liste, « pour ne pas faire de la mauvaise publicité à des éta­blissements en difficulté », confesse Anne Coffinier. Sur les 600 écoles référencées par la Fondation, beaucoup sont diri­gées par des calotins, comme celle de la Fraternité Saint-Pie-X, une congrégation ultra­réactionnaire, en rupture avec Rome.

Avant 2012, le PS, dans l'op­position, proposait la création d'une commission d'enquête sur les établissements hors contrat, qu'il soupçonnait de dérives sec­taires. Aujourd'hui, il tolère une dérivation d'argent public.

Par peur de se prendre une calotte ?


Jérémie Demay


Rappel : La Fondation pour l'école (ils ont osé lui donné ce nom !) est une émanation de SOS-Éducation. Voir aussi cet article.

lundi 20 octobre 2014

Sondage : Les parents et les devoirs des enfants

OpinionWay pour Zup de Co
07.2014




Source : Atlantico

Entretien avec Pierre Duriot


Atlantico : Selon une étude Opinion Way révélée par "Le Parisien" mardi 30 septembre, 53% des parents se sentiraient incapables d'aider leurs enfants à faire leurs devoirs dans toutes les matières. Les parents parvenaient-ils auparavant à aider davantage leurs enfants ? Quelles en sont les raisons ?

Pierre Duriot : On rentre avec cette thématique sur un terrain électoral miné et régi par la langue de bois, comme beaucoup de paramètres touchant à l'enfance et à l'éducation. Oui, 53 % des parents sont en butte avec leurs enfants sur la question des devoirs mais parce qu'ils en sont incapables, il suffit de savoir lire et compter en fait. Les devoirs ne sont pas une activité pédagogique mais de suivi et donc ne nécessitent pas de compétence particulière, en primaire du moins. Le hic vient du mot en lui-même “devoirs”, devenu iconoclaste dans une société qui raisonne perpétuellement en termes de “droits”. Sur le terrain et en pratique, faire faire les devoirs nécessite une posture de personne ayant autorité et là, on commence à comprendre pourquoi c'est si difficile. Nous sommes dans une "crise de l'autorité" avec nos enfants modernes, cela a été montré et remontré par de nombreux observateurs et c'est palpable pour tout un chacun. En fait, ce ne sont pas les parents qui sont incapables de suivre les devoirs, mais l'enfant qui leur dénie cette forme d'autorité : il ne veut pas que les parents lui imposent cette forme de contrainte, de la même manière qu'il peine déjà à accepter les contraintes liées à l'école et ce à tous les niveaux. Les parents qui réussissent à faire faire leurs devoirs à leurs enfants sont aussi ceux qui arrivent à les coucher à heure fixe, à faire taire leurs marchandages et à imposer des règles de vie intangibles en famille. On ne peut pas laisser en permanence filer son autorité, céder au quotidien par facilité et s'improviser précepteur le moment des devoirs venu. Mais les instances de l'éducation nationale ne peuvent pas s'aventurer sur ce terrain. Et comme on étudie la suppression des notes qui stigmatisent, on étudie aussi la suppression des devoirs qui se terminent en crises à la maison, mais cela ne résout pas le problème à la racine.

Dans quelle mesure l'évolution des méthodes pédagogiques y est-elle pour quelque chose ?

L'évolution des méthodes pédagogiques y est pour peu de choses en vérité dans les petites classes. Les règles de base de français et de calcul sont restées les mêmes, les terminaisons des conjugaisons et les tables de multiplication restent à apprendre par cœur sans que quelque méthode y soit pour grand-chose. Cela se faisait avant et ne se fait plus ou plus aussi bien. Ce qui a changé c'est la posture des enfants face à ces règles de base, certes peu ludiques, ingrates même, mais qu'il faut bien faire l'effort d'apprendre, faute de quoi la grammaire ou le calcul ne seront jamais sus. D'ailleurs les faits montrent bien que l'écriture, régie justement par ces règles non apprises, part en vrille. Après l'école primaire, les devoirs de collège demandent de maîtriser un minimum les nouvelles technologies et donc d'en disposer, ce qui induit une forme d'inégalité face aux devoirs, tous les élèves n'étant pas outillés de la même manière, les profs non plus d'ailleurs.

Les devoirs et le nombre grandissant de parents incapables d'aider leurs enfants, laissent penser que seul un petit nombre d'initiés parvient encore à épauler ses enfants. Quel est aujourd'hui le profil des parents qui parviennent à aider leurs enfants ?

Oui, un petit nombre d'initiés reste capable d'aider ses enfants au-delà de la Primaire. Il ne faut pas seulement un peu de compétence, il faut du temps et le bon positionnement relatif à l'autorité. Quand on a évacué les problèmes liés à l'autorité, les parents la tête dans le guidon professionnel qui n'ont pas le temps et ceux qui parfois s'en désintéressent, il ne reste plus grand monde et c'est ce que montrent les enquêtes : l'école d'aujourd'hui reproduit les inégalités en les amplifiant, ne remplit plus très efficacement son rôle d'ascenseur social et privilégie une petite catégorie de la population. Cependant le facteur “devoirs” n'est pas seul en cause. La maîtrise des nouvelles technologies conduit souvent à des copiés/collés grossiers, même pas retravaillés. La situation financière des parents est également prépondérante, soit pour payer des cours du soir ou des séances de “devoirs du soir” effectuées par des personnes compétentes et ayant autorité, soit pour assurer les frais liés aux études secondaires ou supérieures.

Dans quelle mesure cette situation est-elle une source croissante d'inégalités ? Qui sont les enfants qui en font les frais ?

L'inégalité est inhérente à la condition humaine et il faut élargir le débat au-delà de l'école pour comprendre la “source croissante d'inégalités”. Les groupes d'individus se marient entre personnes de la même classe sociale et leurs enfants sont inclus dès le départ dans des trajectoires plus ou moins socialement élevées. L'école contribue de moins en moins efficacement à réduire ces inégalités pour des motifs internes liés à la formation des professeurs, aux errements pédagogiques parfois, à l'abandon de pans entiers des apprentissages fondamentaux au profit de matières dont on ne voit pas bien ce qu'elles viennent faire à l'école, comme le code de la route ou la nutrition, entre autres. 
Mais également, les motifs économiques encore une fois sont incontournables. Que penser d'un enfant de petite bourgade qui doit se déplacer pour aller au lycée, puis en études supérieures dans une grande ville située à plus de 100 kilomètres ? Et même d'un enfant de la campagne morvandelle, scolarisé en regroupement pédagogique, loin de chez lui, dès la maternelle, par rapport à un gosse qui dispose de son école de quartier et plus tard de ses études supérieures à quelques pas de chez lui ? L'inégalité est là dès le départ et pour de nombreux autres motifs qu'il serait trop long de passer en revue ici. Et puis le niveau de culture, de sollicitation, de propositions de la famille est également important. Il faut mieux être enfant dans une famille riche intellectuellement, financièrement et culturellement pour être un bon élève, c'est une évidence, mais en ces temps d'égalitarisme forcené il est bon de le rappeler. Cela a largement été montré par les statistiques prenant en compte l'origine sociale des élèves.

Comment faire en sorte que les devoirs ne soient plus une source d'inégalités supplémentaires ?

Il n'y a guère de solution tant l'école n'est pas la seule imbriquée dans les modalités qui président à la “construction” de nos enfants d'aujourd'hui, tant elle n'a plus non plus le monopole de l'instruction. La solution que l'on voit arriver sera celle de la suppression pure et simple des devoirs, ce qui revient à mettre la poussière sous le tapis. Mais on le voit en faculté ou dans les grandes écoles, quand l'élève a la totale maîtrise de son travail. Certains se “fabriquent” eux-mêmes leurs devoirs en potassant d'autres sources de savoir en relation avec leurs cours et d'autres se contentent des cours, quand ils y vont ! La vraie solution consiste à donner à tout le monde l'envie d'apprendre, cette capacité que l'on voit chez certains élèves avides de savoirs et de compétences, ce qui leur permet de dépasser à la fois les questions de “devoirs”, mais aussi d'aller plus loin qu'une école dont la tendance est de distiller des savoirs mécaniques et répétitifs où le sens passe au second plan. Tout un programme dont nous ne prenons pas le chemin.

lundi 6 octobre 2014

Faillite du chèque éducation en Suède

Source : Éduveille

Annie Feyfant

Le système éducatif suédois en crise ?


Drapeau Suède animé Gif 240x180


Dans le cadre de l’émission Voxpop, la chaine Arte a présenté un reportage sur « L’échec de la privatisation des écoles en Suède ». La correspondante d’Arte, Paula Dahlberg, y explique la défaillance des Friskol, écoles indépendantes subventionnées et gratuites,  dont la mise en place date des années 1990 et qui représentent 13 % des écoles primaires (2012).

Cette réforme avait pour objectif d’offrir à tous les parents le choix de l’école (et de la pédagogie). Pour ce faire, l’État verse aux écoles un chèque éducation pour la scolarité de chaque élève. Les Friskol sont gérées par des associations, des fondations ou des entreprises. On parle d’entreprise scolaire, de groupes. Ainsi, le groupe Academedia qui gère 94 établissements a été créé par 37 entreprises avec un objectif éducatif, alors que d’autres écoles sont gérées par la société  Skanditek dont la vocation est d’être avant tout une société chimique et pharmaceutique [1] .

Et le modèle économique prend l’eau : un collège sur quatre est déficitaire, et les gestionnaires,  tout en continuant à rémunérer les actionnaires, cherchent à réduire les dépenses, sur le matériel pédagogique, les locaux mais aussi sur les salaires versés aux enseignants (recrutés par l’école).

Cela contraste quelque peu avec ce que nous savions ou pensions savoir sur le système éducatif suédois. La décentralisation  engagée par le gouvernement conservateur au début des  années 1990 (les communes ont en charge le financement, l’organisation et le recrutement) a été plébiscitée, notamment par les économistes [2]. Encore récemment, certains ont salué les effets positifs du système de chèque scolaire « pour introduire la compétition entre école et offrir le choix d’une autre école »  [3].

Marie Duru-Bellat, lors de la parution des dernières données PISA, constatait, comme bon nombre de parents et enseignants suédois, les travers d’un système devenu inégalitaire : « un pays comme la Suède qui était dans les premières enquêtes un pays à la fois aux performances élevées et égalitaires, a vu ses performances se dégrader sensiblement sur ces deux aspects. Il faut dire qu’en Suède, a été développée depuis les années 1990 une politique de décentralisation des établissements et de libéralisation, avec un système de chèques scolaires permettant aux élèves de choisir leur école ; il s’en est suivi une ségrégation accrue des écoles, dont toute la recherche montre que les élèves les plus défavorisés en paient le prix » [4].

Étrangement, à la même date, le site Contrepoints publiait une analyse contradictoire. On peut y lire, dans un paragraphe intitulé “Qu’en pensent en général les chercheurs ?” : « À l’exception des études militantes, les études scientifiques concluent toutes à peu de choses près que les effets académiques ne sont pas significatifs. Quant aux effets sur la ségrégation sociale, ils sont impossibles à analyser car le développement des écoles indépendantes s’est accompagné en pratique d’une révolution pédagogique (consistant en gros à introduire des méthodes d’apprentissage individualisées laissant beaucoup plus de libertés aux élèves, méthodes qui – selon les chercheurs – tendent à desservir les enfants d’origine sociale modeste). Au niveau financier, on note une légère augmentation des dépenses publiques. La cause en est le statut rigide des professeurs des écoles municipales, qui interdit de réduire autant que nécessaire les effectifs publics lorsque le nombre d’élèves baisse. Les études n’apportent donc aucune conclusion nette » [5].

Il est assez difficile prendre la mesure exacte de la crise signalée ici ou là. Le débat est exacerbé par des élections législatives toutes proches. Plusieurs écoles indépendantes ont bien été fermées, jetant hors de l’École plusieurs centaines d’élèves (impossible d’avoir un décompte précis). Les parents ayant inscrit leurs enfants dans le secteur privé sont donc inquiets mais restent attachés à une offre pédagogique différente.  Quant à la qualité des enseignants, difficile de savoir où se situent les « bons » enseignants : pour les uns les écoles indépendantes ont aspiré les bons élèves et enseignants, pour les autres les  restrictions budgétaires dans ces mêmes écoles ont entrainé une sous-qualification des enseignants.

Globalement, les détracteurs d’un marché scolaire trop concurrentiel et fortement ancré dans une vision “marketing” réclament plus de contrôle de la part de l’État, quant à la création de chaque nouvelle école, la qualification des enseignants et la gestion des établissements.






[1] . IREF (2013). Les vouchers (chèques éducation) et les écoles libres : l’exemple suédois.
[2] . “Le système scolaire en Suède : la réussite d’une responsabilisation locale”. Meistermann M., Fondation IFRAP, 6 juin 2013.
[3] . Sandström M. & Bergström F. (2002). School Vouchers in Practice: Competition Won’t Hurt You! Stockholm : The Research Institute of Industrial Economics, Stockholm.
Bölmark Anders & Lindahl Mikael (2012). Independent schools and long-run educational outcomes – evidence from Sweden’s voucher reform. Uppsala : Institute for evaluation of labour market and education policy.
[4] . Duru-Bellat Marie (2013). “Pisa : nous et les autres…”, Huffingtonpost .fr, 3 décembre.
[5] . “Les débats actuels sur l’école en Suède”, interview de Marianne Molander Beyer dans les Cahiers pédagogiques, n° 508, octobre 2013.