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samedi 15 novembre 2014

La pédagogie noire

À intervalles réguliers, les partisans du constructivisme pédagogique qualifient leurs adversaires, c’est-à-dire tous ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme eux, d’adeptes de la « pédagogie noire ».

Il faut reconnaître que, faute d’avoir des pratiques d’enseignement efficaces, les constructivistes ont un véritable don pour trouver les formules qui stigmatisent en un clin d’œil tout ce qui ose s’opposer à eux.

Pédagogie noire. Rien que le nom fait peur !




D’où cela vient-il ? C’est une psychanalyste suisse de langue allemande, Alice Miller (1923-2010), qui a baptisé de « pédagogie noire » la façon d’élever son enfant en le traitant avec cruauté, en le manipulant et en l’exploitant. Le site Psychologie.com ajoute : « On lui affirme [à l’enfant] que c'est bon pour son caractère jusqu'à ce qu'il en soit convaincu lui-même. Sous prétexte de le préparer à affronter les difficultés de la vie, on détruit sa confiance en la société et en lui-même ; il est donc en fait beaucoup moins bien préparé à affronter les difficultés. »

Il est évident qu’on ne peut que réprouver ces méthodes d’éducation humiliantes et avilissantes qui peuvent accoucher de psychopathes célèbres (Alice Miller citait Adolf Hitler parmi ceux-ci).

Les enseignants explicites sont hostiles à toute forme de “dressage” des élèves qui leur sont confiés. Bien au contraire : l’efficacité de leurs pratiques pédagogiques entraîne la réussite dans les apprentissages, ce qui entraîne à son tour un renforcement de l’estime de soi des élèves, et de leur confiance dans leurs capacités. Nous voulons que les élèves acquièrent un esprit dynamique qui leur permettra, tout au long de leur vie, d’affronter les difficultés de manière active afin de les surmonter.

Remarquons toutefois qu’Alice Miller parle de l’éducation des enfants et non de l’enseignement des élèves. Le terme « pédagogie noire » est donc mal choisi, il aurait mieux valu parler d’« éducation noire ». Mais cela sonnait moins bien…

À propos d’éducation, il est toujours difficile de faire la leçon aux autres. Et Alice Miller elle-même n’échappe pas à la règle. Le site du Nouvel Observateur a consacré un article sur le livre écrit par le fils d’Alice Miller, devenu analyste lui-aussi. Voici ce qu’on peut apprendre : 
« Secrète, la psychanalyste n’eut guère apprécié ce déballage quatre ans après sa mort, et d’autant moins que son fils y reproduit une lettre d’elle, écrite  en novembre 1987. On y découvre une mère d’un peu plus de soixante ans très désorientée, exposant avec humilité la genèse de ses erreurs passées. Elle s’en veut de ne pas avoir protégé son enfant contre la violence paternelle. “Je n’ai assurément pas satisfait à tes besoins de sécurité et de protection, écrit-elle. Je n’ai pas su te donner tout ce dont tu avais besoin et j’ai moi-même souffert de cette incapacité (…). De sorte que j’accepterai le reproche de t’avoir abandonné sans rien faire à ces maltraitances car le reproche est justifié.” » 
Plus loin :
« Ma mère se brouilla définitivement avec ses anciens collègues et amis psychanalystes à Zurich. Je voudrais encore une fois citer ici Alexander Moser : “Pendant des années, votre mère fut un membre important de notre cercle de discussion. Nous avons tous profité de ses contributions créatives et profondes. Elle aussi se sentait très bien dans notre groupe. Mais le succès de ses livres l’a considérablement changée. Elle ressentait de moins en moins la critique amicale et bienveillante comme étant positivement stimulante mais de plus en plus comme un obstacle et une entrave au développement de ses propres idées. C’est ainsi qu’à notre grand regret elle s’est retranchée de plus en plus et qu’elle a fini par rompre totalement le contact.” »
Comme quoi la perfection n’est hélas pas de ce monde.

Mais revenons à la « pédagogie noire » que balancent comme une invective les constructivistes lorsqu’ils sont à court d’argument. Ce qui arrive hélas très souvent, tant leurs conceptions pédagogiques reposent sur du vide ou du presque vide. Que pourrions-nous dire, à notre tour, de leur façon de procéder en classe ?

Nous avions proposé « pédagogie caca d’oie » dans un article qui répondait à une attaque faite contre nos amis suisses de l’initiative École 2010. C’était gentil.

À la réflexion, je pense que le terme de « pédagogie merdique » correspondrait mieux. Tant par la consistance molle de pratiques incertaines laissant les élèves livrés à eux-mêmes, que par les relents nauséabonds d'une pédagogie adoptée par des gens qui ne se cachent pas de vouloir changer l’école pour changer la société. Le formatage des esprits des jeunes enfants pour obtenir l’Homme idéal des lendemains radieux est un objectif abject parce que totalitaire.

Où sont alors la manipulation, l’exploitation et pour tout dire la cruauté ?

dimanche 9 novembre 2014

Concurrence entre les établissements d’enseignement : quand est-elle bénéfique ? (OCDE)

OCDE : Pisa à la loupe, n° 42
08.2014



Synthèse :

- Dans la plupart des systèmes d’éducation, plus de 50 % des élèves de 15 ans fréquentent un établissement en concurrence avec un autre établissement pour attirer les élèves d’une même zone résidentielle.
- Parmi les pays et économies à l’étude, la performance ne présente pas de lien avec le fait que les établissements soient en concurrence ou non pour leurs effectifs d’élèves.
- Lors du choix de l’établissement de leur enfant, les parents prennent en compte tout un ensemble de critères ; pour les parents issus d’un milieu défavorisé, les facteurs liés aux coûts occupent une place souvent aussi, voire plus, importante que les facteurs liés à la qualité de l’enseignement.
- Les systèmes d’éducation présentant un faible niveau de concurrence entre les établissements font souvent preuve d’un niveau élevé d’inclusion sociale : les élèves issus de milieux sociaux différents y fréquentent les mêmes établissements. Par contraste, dans les systèmes où les parents ont la possibilité de choisir l’établissement de leur enfant et où les établissements sont en concurrence pour leurs effectifs d’élèves, il existe souvent une forme plus marquée de ségrégation sociale entre les établissements. 




Conclusion :

La concurrence entre les établissements peut induire des coûts et bénéfices susceptibles de ne pas être répartis équitablement entre les élèves. Certains des bénéfices escomptés de cette concurrence – renforcement de l’innovation en matière d’éducation et amélioration de l’adéquation entre les besoins et intérêts des élèves et l’offre des établissements – ne sont pas nécessairement liés aux résultats des élèves et doivent être mis en balance avec les possibles coûts en termes d’équité et d’inclusion sociale.

vendredi 7 novembre 2014

Livre : La tyrannie des parents d'élèves (Anna Topaloff)



« On a beaucoup écrit sur la crise de l’école. Tous les acteurs se sont, chacun à leur tour, retrouvés dans le box des accusés. Jamais les parents. » C’est bien vrai, et il est grand temps de renverser les rôles en assignant ceux qui sont si prompts à faire le procès des autres…

Depuis Parents contre profs, de Maurice T. Maschino, je n’avais pas lu de livre aussi bien écrit sur le comportement inacceptable des quelques parents d’élèves qui, en pourrissant la vie des enseignants, croient rendre service à leur progéniture. Heureusement, ils sont loin d’être la majorité, mais force est de constater que leur nombre augmente sensiblement année après année.

Ce livre d’Anna Topaloff est utile car il parle vrai – on le lit d’un trait ! – et n’élude pas les questions cruciales.

À partir de quand le phénomène des parents-butors est-il apparu ? « C’est au tournant des années 1990 que le comportement des familles a commencé à se transformer. On assiste alors à une crispation autour de l’enfant, devenu l’élément central de la cellule familiale. »

Qu’est-ce qu’un parent tyrannique ? « La tyrannie, c’est le comportement autoritaire, injuste et violent qu’adopte une personne, ou un groupe de personnes, à l’égard d’autres pour les soumettre à ses desiderata et ses exigences particulières. Autoritaires ? Les parents le sont quand ils obtiennent l’annulation d’une sanction prise à l’encontre de leur enfant, qu’ils estiment trop lourde. Injustes ? Ils le sont quand ils n’accordent aucune valeur à la parole d’un professionnel de l’Éducation nationale face à celle de leur enfant. Violents ? Désormais, des faits divers spectaculaires, assortis de procès au pénal, sont largement médiatisés. »

Le décor est planté. Il ne reste qu’à voir comment les choses se passent au quotidien. L’auteur, qui n’est pas enseignante mais journaliste, se place du côté des parents pour leur faire la leçon. Et que disent les parents ? « Ça n’est pas notre enfant qui a des problèmes scolaires, c’est la prof qui explique mal, qui ne sait pas faire son boulot, qui ne sait pas fixer l’attention de notre fils, qui ne sait pas intéresser notre fille et qui, de toute façon, ne l’a jamais aimée. » À quoi l’auteur répond très justement : « Ce discours accusateur a le don de hérisser le poil de l’enseignant. Il n’est pas là pour aimer ses élèves, mais pour les instruire. » Une vérité d’évidence qu’il faut dire et redire, tant notre époque a tendance à prendre les réalités à l’envers.

De quel droit les parents se comportent-ils ainsi envers les enseignants de leurs enfants ? « Quand on agit au nom d’un intérêt qu’on estime supérieur, le nôtre, celui de notre enfant, on a vite fait de croire qu’on a tous les droits. » De plus, « le point de vue du parent vaut plus que celui de l’enseignant, méprisé ; c’est à lui de se soumettre ou de se ranger à l’avis des parents, et gare à lui s’il ne le fait pas : on lui rappellera dans quel sens les choses doivent marcher. » À ce petit jeu, ce sont les bobos dotés d’un solide complexe de supériorité qui sont les plus doués. Mais les autres ne sont pas en reste…

« Il est très difficile de faire comprendre aux parents d’élèves que la parole d’un professeur – un adulte, un fonctionnaire, un professionnel de l’éducation – a plus de poids, plus de valeur que celle d’un gamin de dix ans ou plus. »

Les conséquences sont d’abord pour l’enfant : « L’élève paie au prix fort les conséquences des débordements de son parent. » Quel respect cet enfant pourra-t-il avoir pour l’école et pour ses enseignants s’il voit son parent se conduire à l’école comme en pays conquis ? Au passage, j’ai bien aimé cette phrase si juste : « Ses parents le croient surdoué, alors qu’il est tout simplement mal élevé. »

Et quelles conséquences pour l’enseignant ? L’auteur rappelle d’abord que « dans 54 % des actes de violence exercés sur un enseignant, c’est un parent d’élève qui en est l’auteur. » Cela aussi, il faut le dire.

« Épuisés de devoir sans cesse rendre des comptes à des parents qui n’hésitent plus à les contester en public, à les prendre à partie violemment, à les dénoncer à leur hiérarchie ou à engager des recours indus, les enseignants pestent contre ce qu’ils ressentent comme une contestation de leur magistère, comme un barrage fait à leur autorité, à leur métier, qu’ils ne peuvent plus pleinement exercer. Pour eux, qualifier de “tyrannie” la volonté des parents d’élèves de les disqualifier n’a rien d’excessif. »

Est-ce que la hiérarchie vient en aide à l’enseignant victime de cette forme de harcèlement ? Bien sûr que non : « Concrètement, à l’Éducation nationale, on peut donc sacrifier l’honneur d’un collègue à la revendication infondée d’un parent d’élève. » Depuis longtemps, la politique n’est plus de faire respecter l’École et ceux qui y travaillent. Le mot d’ordre général est : “pas de vagues”. Si un parent rouspète ou se conduit mal, c’est à l’enseignant de faire tout ce qu’il faut pour le calmer. Quitte à y laisser sa dignité professionnelle. Si l’affaire remonte plus haut, c’est l’échelon supérieur qui devra trouver le moyen d’apaiser la situation, quitte à tout mettre sur le dos de l’enseignant accusé.

« Jadis, l’école ferraillait parfois contre la volonté familiale, pour le bien des élèves. Aujourd’hui, le mouvement est en sens inverse : la croyance s’est installée que c’est la famille qui sait le mieux ce qui convient à son enfant et qu’il convient de se ranger autant que possible à son avis. »

Et les syndicats ? « Pour le Snuipp – syndicat majoritaire chez les professeurs des écoles –, le problème n’existe tout simplement pas. À entendre Sébastien Sihr, son président, il n’y aurait pas de parents intrusifs, seulement des enseignants maladroits. » Ceux qui veulent être vraiment défendus ont tout intérêt à rallier le SNUDI-FO qui soutient sans faillir ses adhérents.

Le résultat est simple : « L’école fait souffrir ses enseignants. Les études de la MGEN révèlent que 91 % d’entre eux estiment qu’il existe un “malaise” dans leur profession, et 60 % se sentent personnellement concernés. La dépression est la deuxième maladie professionnelle des professeurs. 17 % d’entre eux sont passés par un burnout, contre 11 % dans le reste de la société. Mais l’enseignement est également la corporation dans laquelle on se suicide le plus. On enregistre 39 cas de mort volontaire pour 100 000 profs, tandis que, sur le même ratio, le taux tombe à 17 pour le reste de la population. »

Pourtant, « parce qu’elle est garante de l’intérêt général, l’institution scolaire ne peut se permettre de céder aux exigences particulières – et contradictoires – des uns et des autres. »

Je laisse à Anna Topaloff cette conclusion qui devrait être placardée à l’entrée de toutes les écoles : « Nous avons du mal à accepter que les enseignants ne soient pas là pour aimer nos rejetons, tant il nous paraît inconcevable qu’on puisse ne pas être charmé par le si beau spécimen que nous avons engendré. Mais c’est justement parce qu’ils ne se situent pas dans le registre de l’affectif que les profs peuvent, plus aisément que nous, faire souffrir nos enfants pour les rendre plus instruits, plus intelligents et plus cultivés. Laissons-les donc faire. Ils seront toujours meilleurs que nous à ce jeu-là. »

Faut-il encore augmenter la place des parents dans l’école, comme le prétend la nouvelle ministre de l’Éducation nationale ? Certainement pas, car «  en laissant les parents d’élèves à la porte des établissements scolaires, l’Éducation nationale agit pour le bien-être des élèves. » Encore une évidence oubliée…



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Anna TOPALOFF
Fayard, 162 p
08/2014

mercredi 5 novembre 2014

Commentaires aux enseignants : un potentiel inexploité (TALIS)

L'enseignement à la loupe, n° 6
10.2014




Synthèse : 

• Dans les pays et économies participant à l’Enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage (TALIS) de l’OCDE, la majorité des enseignants indiquent recevoir des commentaires sur différents aspects de leur travail dans leur établissement.

• Les commentaires faits aux enseignants ont une dimension en lien avec le développement professionnel, de nombreux enseignants indiquant qu’ils leur permettent d’améliorer leurs pratiques pédagogiques et d’autres aspects de leur travail.

• Toutefois, tous les types de commentaires ne sont pas jugés utiles : près de la moitié des enseignants des pays de l’enquête TALIS déclarent ainsi que les dispositifs d’évaluation et de commentaire en place dans leur établissement sont essentiellement mis en œuvre dans le simple souci de respecter des obligations administratives.

• Les enseignants qui estiment recevoir des commentaires utiles sur leur travail tendent également à faire état d’une plus grande confiance en leurs propres capacités et d’un niveau plus élevé de satisfaction professionnelle.