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mercredi 7 mai 2014

Encore une légende constructiviste !

Source : voir.ca

Normand Baillargeon

10 % de ce qu'on lit ?


J’ai beau leur avoir consacré un ouvrage tout entier, je reste estomaqué par la prévalence des “légendes pédagogiques” en éducation.

Par cette expression, j’entends ces idées sur l’enseignement et l’apprentissage qui circulent abondamment dans le milieu scolaire ou de la formation, mais qui ne reposent sur à peu près aucune base scientifique crédible ou qui sont incohérentes et confuses. Ces idées sont en outre généralement avancées et acceptées sans source ni preuve. Enfin, quoique rassurantes, elles sont souvent nuisibles à une saine pratique pédagogique.

Prenez par exemple celle qui suit, que j’ai dû écarter, faute de place, de Légendes pédagogiques. Amusez-vous à la chercher sur la Toile. Vous constaterez rapidement à quel point elle est répandue tant en éducation que dans le monde des affaires et dans toutes sortes de formations.

Sur son site, un conseiller pédagogique au collégial la formule ainsi – c’est la version qu’on en donne le plus souvent :

« Précisons que de manière générale un élève retient :
10 % de ce qu’il lit ;
20 % de ce qu’il entend ;
30 % de ce qu’il voit ;
50 % de ce qu’il voit et entend ;
70 % de ce qu’il dit ;
90 % de ce qu’il fait. »

Il est difficile de concevoir que des personnes éduquées et capables de pensée critique aient pu accorder du crédit à pareille idée, à pareille idée formulée, si j’ose dire, de manière aussi confuse, mais étrangement à la fois aussi précise.

Un élève ? Ce sont des moyennes pour tous les niveaux scolaires, alors?  Du début primaire à la fin du secondaire ? Vraiment ?

10 % de ce qu’on lit ? 10 %, pas 12 ou 14 % : 10 % ? Comment a-t-on défini ce qui est compté ? Peu importe ce qu’on lit ? Des romans, de la poésie, de la physique, un menu ? Peu importe aussi ce qu’on sait avant de le lire ? Peu importe pour quelle raison on lit ? Sans préciser ce que veut dire “retenir” ? Fichtre ! On a beau écrire « de manière générale », cela reste suspect.

Et puis, dites-moi : quand je lis, je vois ce que je lis. Faut-il additionner 10 % et 30 %, alors ? Si quelqu’un me fait la lecture, qu’est-ce qui arrive ? Et si je lis en même temps par-dessus l’épaule de cette personne ? Et si je me fais la lecture à voix haute ?

Ensuite : un élève retient 90 % de ce qu’il fait ? Mais si c’était vrai, on aurait de bonnes idées sur la manière de procéder pour révolutionner l’enseignement. Par ailleurs, que veut dire “faire” ? Et comment “faire” telle ou telle chose que l’on veut faire apprendre en classe ? (Pensez à des exemples ; c’est amusant…) Et puis, si je lis, est-ce que je ne fais pas quelque chose ?

Et que dire de ces chiffres qui progressent ensuite par dizaines, parfaitement ronds et enlignés ?

Tout cela est décidément trop beau pour être vrai.

Devant ces improbables assertions, des moins naïfs, non impressionnés pas le fait qu’on les répète partout avec assurance, ont posé les questions qui tuent. Comment le savez-vous ? Quelles sont vos sources ? En demandant, bien entendu, le cas échéant, de pouvoir examiner les éventuelles données de recherche probantes qui établiraient ces idées.

Cela n’a pas été trop épuisant : il n’y en a pas. Quelqu’un est surpris ?

Traquer l’origine de cette légende a toutefois été plus difficile et n’a pas vraiment abouti.

La légende est d’abord typiquement citée sans source autre que des auteurs… qui la citent eux-mêmes sans donner de source.

De citations tronquées en fausses citations, on a, pour le moment, fini par remonter à quelqu’un qui faisait de la formation pour l’industrie pétrolière dans les années 1940 ; à une « pyramide de l’expérience » élaborée, dans une tout autre perspective et toujours dans les années 1940, par un certain Edgar Dale ; et à la Mobil Oil Company où, en 1967, on semble avoir inventé les pourcentages bidon qui circulent encore.

On a envie de tirer de tout cela une précieuse leçon : quand vous rapportez une idée, surtout si elle est très étonnante, donnez vos sources et pour cela, vérifiez-les !

Reste alors une autre question, très gênante : pourquoi cette légende et tant d’autres du même tonneau sont-elles si répandues en éducation, y compris chez les conseillers pédagogiques et même jusqu’à l’université, où certaines d’entre elles sont enseignées ?

Il y a plusieurs éléments de réponse à cette question. L’un d’entre eux est que ces légendes confortent des croyances souvent généreuses, mais pas plus vraies pour autant, auxquelles beaucoup adhèrent en éducation.

Bertrand Russell a dit très clairement ce qu’il convient de dire à ce sujet : « Ce qu’une personne croit sur la base de preuves terriblement insuffisantes nous en dit long sur ses désirs – des désirs dont elle n’a souvent pas conscience. Si on présente à quelqu’un un fait qui va à l’encontre de ses croyances, cette personne va l’examiner attentivement, et si la preuve n’est pas extrêmement solide, elle refusera de le croire. Mais si, au contraire, on lui présente de quoi agir conformément à son instinct, la preuve la plus fragile lui semblera satisfaisante. »

Et pour pratiquer ce que je prêche, je précise que cette citation de Russell, traduite par moi, est tirée de Proposed Roads to Freedom, chapitre IV.

À présent, résumez ce que vous venez de lire et quantifiez-le !  


-o-

Sur ce thème de la “pyramide des apprentissages”, voir aussi les articles :

- de Daniel T. Willingham : Cone of learning or come of shame?
- de Will Thalheimer : Mythical Retention Data & The Corrupted Cone





Le même, en français, mais tout autant fantaisiste :






samedi 7 décembre 2013

Normand Baillargeon s’attaque aux neuromythes de l’éducation

Source : Le Devoir

Lisa-Marie Gervais

Dans son nouveau livre, le philosophe remet les pendules à l’heure concernant certaines théories pédagogiques




Êtes-vous visuel, auditif ou kinesthésique ? Avez-vous une intelligence musicale, plutôt spatiale ou logico-mathématique ? Baby Einstein et Brain Gym, ça marche ? Et si on vous disait que toutes ces théories et ces méthodes à la mode, qui guident pourtant les grandes orientations en éducation, étaient de la pure foutaise ?

C’est ce que s’emploie à démontrer le philosophe Normand Baillargeon en déboulonnant un à un et sans ménagement 14 “neuromythes” qui guident pourtant les grandes orientations en éducation. Son ouvrage Légendes pédagogiques, l’autodéfense intellectuelle en éducation (éditions Poètes de brousse) fait la vie dure à ces croyances tenaces qui circulent abondamment dans les salles des profs, les classes des futurs maîtres formés à l’université et le grand public.

« Ce sont des aberrations scientifiques. Il y a des choses envers lesquelles je recommande de la prudence et du scepticisme, car tout n’est pas bête. Mais il y a des exagérations inouïes, une absence de sens critique et de consultation de ce que dit la recherche crédible au sujet de ces théories et méthodes derrière lesquelles il y a des intérêts commerciaux gigantesques. »

Déconstruire nos idées reçues, départager la théorie crédible de l’anecdote et mettre nos croyances à l’épreuve des faits et de la science, c’est un peu le dada, et même le combat, de ce philosophe, également auteur de Petit guide d’autodéfense intellectuelle. Cette fois, l’idée de son ouvrage, qu’il considère en toute humilité comme étant le « meilleur » et le « plus important » de la quarantaine de livres qu’il a signés, vient d’un cours d’épistémologie donné aux futurs maîtres de l’UQAM. « J’ai dit à mes étudiants, avec qui j’ai une très bonne relation, que j’allais leur apprendre à rester critiques envers des neuromythes. J’ai senti un froid qui est tombé, raconte-t-il. Ils m’ont dit que ce que je leur enseignais comme étant des neuromythes, c’était ce qu’on leur enseignait comme des vérités dans les autres cours. »

Ses constats reposent sur des méta-analyses, qui recensent toute la recherche sur un sujet donné, mais plus particulièrement le travail de John Hattie, appelé “le Saint-Graal de l’éducation”, qui a synthétisé 800 méta-analyses relatives aux facteurs susceptibles de favoriser la réussite scolaire, portant sur 50 000 études auxquelles ont pris part 250 millions de participants. Et si, parmi nos réformateurs de l’éducation, se trouvait une large part d’illusionnistes et de charlatans, insinue le philosophe.

D’abord, que sont ces mythes, ces « bêtises » ose l’auteur, tant décriés ? Prenons la théorie des intelligences multiples, développée par l’influent penseur Howard Gardner au début des années 1980 et à laquelle le ministère de l’Éducation accorde beaucoup d’importance. En revoyant la littérature scientifique sur le sujet, Normand Baillargeon démontre à quel point cette théorie simpliste est critiquée en psychologie et en sciences cognitives. « On en a tiré en éducation de nombreuses conclusions curriculaires et des recommandations de pratiques […] que l’auteur lui-même n’a pas tirées », écrit-il. Pire, Gardner lui-même aurait avoué une certaine subjectivité dans son argumentaire.

Il en va de même pour la thèse selon laquelle le fait d’écouter du Mozart rendrait plus intelligent — cette corrélation a fait l’objet d’une publication dans la revue Nature, mais n’a jamais pu être reproduite par la suite — et celle voulant qu’on adapte les façons d’enseigner selon que les élèves sont visuels, auditifs ou kinesthésiques, dont les experts en sciences cognitives et la recherche empirique n’ont pu établir l’existence.

Normand Baillargeon s’en prend aussi à l’industrie lucrative derrière des produits comme les jouets et DVD pour les trois mois à trois ans Baby Einstein — Disney a été forcé de retirer le label “éducatif” de ses produits en 2006 — et Brain Gym, un programme qui propose divers exercices moteurs à faire en classe promettant de stimuler le cerveau et d’améliorer l’apprentissage. « Aucune étude sérieuse ne le confirme et les prétentions du programme [Brain Gym] sont, du point de vue scientifique, des aberrations », conclut-il dans son livre.

Connu pour ses positions anti-Renouveau pédagogique, Normand Baillargeon ne manque pas non plus d’égratigner au passage les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) souvent conçues comme la panacée dans certains milieux à forte tendance au décrochage scolaire. Sans tout rejeter, il appelle à la prudence. « Dire que [les technologies] vont tout changer, ce n’est pas vrai », souligne-t-il, en évoquant le succès mitigé des tableaux blancs interactifs (TBI) et les apparences de conflit d’intérêts entre le fournisseur et le cabinet de l’ancien gouvernement de Jean Charest. « Il y a peut-être des choses qui vont s’avérer utiles, mais de là à ne jurer que par elles comme si ces dernières modes étaient la solution à nos problèmes… »

Si ces mythes ont autant d’emprise, c’est en partie parce qu’ils sont rassurants. « De dire qu’on n’utiliserait que 10 % de notre cerveau est une aberration, en regard de la théorie de l’évolution. […] Mais c’est rassurant de savoir que le petit Paul, qui est nul en maths, pourrait réussir si on allait gruger ailleurs dans les 90 % qui restent de son cerveau. »

Ces légendes pédagogiques seraient aussi, selon lui, des « solutions faciles ». « Si on veut implanter quelque chose d’expérimental ou de douteux, pourquoi ne pas le tester à petite échelle ? C’est ce qu’on fait ailleurs. » Selon lui, c’est une question de justice sociale puisque ceux qui « pâtissent le plus de nos décisions erronées sont les enfants des milieux défavorisés ».

Dire qu’on a tout faux en éducation serait exagéré, concède néanmoins M. Baillargeon. Mais il dit souhaiter que son ouvrage incite le ministère de l’Éducation à revoir la formation des maîtres. « J’aimerais aussi que le livre entre dans les écoles et qu’il serve aux étudiants à lutter contre ceux qui leur imposent des bêtises. Qu’il soit une arme. »