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dimanche 12 octobre 2014

Vidéo : Lecture - L'apprentissage phono-alphabétique est plus efficace





lundi 6 octobre 2014

Faillite du chèque éducation en Suède

Source : Éduveille

Annie Feyfant

Le système éducatif suédois en crise ?


Drapeau Suède animé Gif 240x180


Dans le cadre de l’émission Voxpop, la chaine Arte a présenté un reportage sur « L’échec de la privatisation des écoles en Suède ». La correspondante d’Arte, Paula Dahlberg, y explique la défaillance des Friskol, écoles indépendantes subventionnées et gratuites,  dont la mise en place date des années 1990 et qui représentent 13 % des écoles primaires (2012).

Cette réforme avait pour objectif d’offrir à tous les parents le choix de l’école (et de la pédagogie). Pour ce faire, l’État verse aux écoles un chèque éducation pour la scolarité de chaque élève. Les Friskol sont gérées par des associations, des fondations ou des entreprises. On parle d’entreprise scolaire, de groupes. Ainsi, le groupe Academedia qui gère 94 établissements a été créé par 37 entreprises avec un objectif éducatif, alors que d’autres écoles sont gérées par la société  Skanditek dont la vocation est d’être avant tout une société chimique et pharmaceutique [1] .

Et le modèle économique prend l’eau : un collège sur quatre est déficitaire, et les gestionnaires,  tout en continuant à rémunérer les actionnaires, cherchent à réduire les dépenses, sur le matériel pédagogique, les locaux mais aussi sur les salaires versés aux enseignants (recrutés par l’école).

Cela contraste quelque peu avec ce que nous savions ou pensions savoir sur le système éducatif suédois. La décentralisation  engagée par le gouvernement conservateur au début des  années 1990 (les communes ont en charge le financement, l’organisation et le recrutement) a été plébiscitée, notamment par les économistes [2]. Encore récemment, certains ont salué les effets positifs du système de chèque scolaire « pour introduire la compétition entre école et offrir le choix d’une autre école »  [3].

Marie Duru-Bellat, lors de la parution des dernières données PISA, constatait, comme bon nombre de parents et enseignants suédois, les travers d’un système devenu inégalitaire : « un pays comme la Suède qui était dans les premières enquêtes un pays à la fois aux performances élevées et égalitaires, a vu ses performances se dégrader sensiblement sur ces deux aspects. Il faut dire qu’en Suède, a été développée depuis les années 1990 une politique de décentralisation des établissements et de libéralisation, avec un système de chèques scolaires permettant aux élèves de choisir leur école ; il s’en est suivi une ségrégation accrue des écoles, dont toute la recherche montre que les élèves les plus défavorisés en paient le prix » [4].

Étrangement, à la même date, le site Contrepoints publiait une analyse contradictoire. On peut y lire, dans un paragraphe intitulé “Qu’en pensent en général les chercheurs ?” : « À l’exception des études militantes, les études scientifiques concluent toutes à peu de choses près que les effets académiques ne sont pas significatifs. Quant aux effets sur la ségrégation sociale, ils sont impossibles à analyser car le développement des écoles indépendantes s’est accompagné en pratique d’une révolution pédagogique (consistant en gros à introduire des méthodes d’apprentissage individualisées laissant beaucoup plus de libertés aux élèves, méthodes qui – selon les chercheurs – tendent à desservir les enfants d’origine sociale modeste). Au niveau financier, on note une légère augmentation des dépenses publiques. La cause en est le statut rigide des professeurs des écoles municipales, qui interdit de réduire autant que nécessaire les effectifs publics lorsque le nombre d’élèves baisse. Les études n’apportent donc aucune conclusion nette » [5].

Il est assez difficile prendre la mesure exacte de la crise signalée ici ou là. Le débat est exacerbé par des élections législatives toutes proches. Plusieurs écoles indépendantes ont bien été fermées, jetant hors de l’École plusieurs centaines d’élèves (impossible d’avoir un décompte précis). Les parents ayant inscrit leurs enfants dans le secteur privé sont donc inquiets mais restent attachés à une offre pédagogique différente.  Quant à la qualité des enseignants, difficile de savoir où se situent les « bons » enseignants : pour les uns les écoles indépendantes ont aspiré les bons élèves et enseignants, pour les autres les  restrictions budgétaires dans ces mêmes écoles ont entrainé une sous-qualification des enseignants.

Globalement, les détracteurs d’un marché scolaire trop concurrentiel et fortement ancré dans une vision “marketing” réclament plus de contrôle de la part de l’État, quant à la création de chaque nouvelle école, la qualification des enseignants et la gestion des établissements.






[1] . IREF (2013). Les vouchers (chèques éducation) et les écoles libres : l’exemple suédois.
[2] . “Le système scolaire en Suède : la réussite d’une responsabilisation locale”. Meistermann M., Fondation IFRAP, 6 juin 2013.
[3] . Sandström M. & Bergström F. (2002). School Vouchers in Practice: Competition Won’t Hurt You! Stockholm : The Research Institute of Industrial Economics, Stockholm.
Bölmark Anders & Lindahl Mikael (2012). Independent schools and long-run educational outcomes – evidence from Sweden’s voucher reform. Uppsala : Institute for evaluation of labour market and education policy.
[4] . Duru-Bellat Marie (2013). “Pisa : nous et les autres…”, Huffingtonpost .fr, 3 décembre.
[5] . “Les débats actuels sur l’école en Suède”, interview de Marianne Molander Beyer dans les Cahiers pédagogiques, n° 508, octobre 2013.

mardi 16 septembre 2014

Livre : Machiavel pédagogue (Pascal Bernardin)



Le livre de Pascal Bernardin cherche les raisons de la crise de l’école dans les publications des organisations internationales (UNESCO, OCDE, Conseil de l’Europe, Commission de Bruxelles…). Il y trouve la philosophie générale de la révolution pédagogique en cours.
« Aujourd’hui, l’objectif prioritaire de l’école n’est plus de donner aux élèves une formation intellectuelle ni de leur faire acquérir les savoirs élémentaires. Au terme d’une redéfinition du rôle de l’école, celle-ci devient le véhicule d’une révolution culturelle et éthique destinée à modifier les valeurs, les attitudes et les comportements des peuples à l’échelle de la planète. Les techniques de manipulation psychologique, qui ne se distinguent guère des techniques de lavage de cerveau, sont utilisées à tout niveau. Les élèves en sont naturellement les premières victimes. Mais les enseignants (…) ne sont guère épargnés. Cette révolution silencieuse, antidémocratique et totalitaire, veut faire des peuples des masses ignorantes et soumises. »
Les amateurs de la théorie du complot seront ravis. Pour ma part, je ne crois pas que les problèmes rencontrés par les systèmes éducatifs des pays post-industrialisés soient le résultat d’une sombre conspiration internationale. C’est plutôt le fruit des idées à la mode, baptisées “progressistes” comme l’étaient les démocraties populaires du temps jadis. Curieuse évolution du sens d’un mot : où est le progrès dans cette régression sans précédent des façons d’enseigner ?

En ce qui concerne les directives données par les organisations internationales, je m’en tiens à ce qu’écrivent Clermont Gauthier et Anthony Cerqua dans un article de 2012 :
« À la suite de la lecture complète du corpus, on peut affirmer qu’il n’existe pas dans les documents consultés de discours pédagogique construit sur la base duquel l’UNESCO ou l’OCDE militeraient activement pour l’intégration de méthodes pédagogiques particulières dans les programmes de formation à l’enseignement. Les deux organisations réussissent à faire ressentir l’importance d’aborder la question pédagogique sans pour autant y fournir d’éléments de réponse, si ce n’est quelques allusions générales en faveur des stratégies d’enseignement centrées sur l’apprenant. »
En revanche, il est patent que ces organisations ne prennent pas en compte – ou très peu – les données probantes de recherche sur l’efficacité de l’enseignement. Espérons qu’un complot instructionniste fasse évoluer les choses dans ce domaine !

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Pascal BERNARDIN
Éditions Notre-Dame des Grâces, 189 p
12/1995

vendredi 29 août 2014

Livre : Lettre ouverte à ceux qui croient encore en l'école (Jean Romain)



Cette lettre ouverte écrite par Jean Romain a été publiée en 2001 et je l’avais lue la même année. J’en fais aujourd’hui et tardivement la nécessaire recension.

Jean Romain est l’un des fondateurs de l’ARLE (Association Refaire l’École) à Genève. Il en a été le premier président. Cette association a toujours été en très bons termes avec nous, que ce soit à l’époque du site appy.ecole, puis de l’association “La 3e voie” et maintenant de Form@PEx (dans la page Liens pour la France du site de l’ARLE, Form@PEx est la référence la plus cliquée).

Rappelons aussi qu’en 2005, cette association genevoise avait organisé une conférence publique au cours de laquelle Clermont Gauthier était venu pour faire connaître les pédagogies efficaces au continent européen. Et, depuis cette époque, l’ARLE a toujours été extrêmement favorable à l’enseignement explicite.

Enfin, j’ai déjà publié sur mon blog un article de Jean Romain au titre évocateur : “Un zéro pointé pour la pédagogie socio-constructiviste”.

C’est pourquoi je ne peux que recommander la lecture de ce petit livre. D’autant plus que, même s’il évoque la crise de l’École, il se termine – fait rarissime – par une note optimiste :
« L’école n’a sans doute pas dit son dernier mot. L’avenir appartient à ceux qui veulent le construire, avec respect mais détermination. »
C’est bien mon point de vue…

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Jean ROMAIN
L'Age d'Homme, 75 p
03/2001

lundi 25 août 2014

Livre : Dyslexie - Une vraie-fausse épidémie (Colette Ouzilou)


[Pour présenter ce livre que j'avais lu en janvier 2003 et dont je n'ai pas encore fait la recension, je publie un entretien accordé par l’auteur à L’Express le 13 septembre 2001, sous le titre : “La dyslexie surévaluée”.]

La dyslexie touche pas moins de 10 % des élèves de l'école primaire, selon des évaluations officielles qui affolent les parents. Faux, corrige l'orthophoniste Colette Ouzilou dans un livre au titre provocateur, Dyslexie, une vraie-fausse épidémie (Presses de la Renaissance). À 70 ans, dont trente consacrés à soigner et étudier les troubles du langage, cette spécialiste passionnée s'insurge contre le discours alarmiste des linguistes: les vrais dyslexiques, affirme-t-elle, ne représentent qu'à peine 1 % de la population. 

Pourquoi parlez-vous de « vraie-fausse épidémie » ? 
Il y a bien une épidémie, non pas de dyslexiques, mais de mauvais lecteurs. Quand nous rééduquons un prétendu dyslexique en six mois, c'est qu'il n'est pas dyslexique. En trente ans de métier, j'ai vu passer des centaines de mal-lisants, mais seulement une quinzaine étaient d'authentiques dyslexiques. 

Le diagnostic de ce trouble de la lecture et de l'écrit repose pourtant sur des études scientifiques...
Aucune enquête ne prouve de façon définitive que la dyslexie a une origine neurologique ou génétique. Il y a de fortes chances pour que les scientifiques assimilent la dyslexie à d'autres troubles du langage tels que l'alexie, une incapacité de lire qui a effectivement des origines neurologiques. Le vrai dyslexique est celui qui n'arrive pas à associer lettre et son. Or on taxe tout de suite de dyslexie un enfant qui déplace les lettres dans un mot ou qui les confond, alors que son problème peut être provoqué par une mauvaise latéralité, une immaturité sensorielle ou un défaut de langage. 

Pourquoi de plus en plus d'enfants butent-ils sur la lecture et l'écriture? 
La méthode mixte – mi-globale, mi-syllabique – utilisée à l'école depuis les années 70 mène à l'échec les enfants fragiles. Les élèves ont bien du mal à trouver une logique de lecture, puisqu'ils doivent mémoriser des mots dont ils ne connaissent pas les lettres. Tout repose sur la mémoire visuelle, sans aucun repère phonique. Dans ces conditions, ils confondent facilement des lettres comme le "b" et le "d". 

Méthode syllabique contre méthode globale : c'est l'éternel débat...
La méthode globale n'est pas mauvaise en soi mais demande une formation pointue. D'ailleurs, ce n'est pas elle qu'on utilise à l'école, mais la mixte. Pour enseigner correctement la lecture, il faut commencer par la lettre et construire le mot à partir de la syllabe. L'apprentissage syllabique doit être progressif et rigoureux, ce qui est moins que jamais le cas. 

Le gouvernement a lancé un plan de dépistage de la dyslexie – premier du genre – au printemps dernier. Qu'en pensez-vous ? 
La France a enfin pris la mesure du problème. Mais on parle toujours de l'échec de l'enfant, sans jamais remettre en question la pédagogie ni la formation des enseignants. Les instituteurs n'ont aucune idée de la phonétique. Et si l'on commençait par mieux les 
former ?

Propos recueillis par Claire Chartier

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Colette OUZILOU
Presses de la Renaissance, 212 p
01/2002



mercredi 20 août 2014

Livre : Comment l'éducation change la société (Pierre Duriot)



L’auteur de ce petit livre est Pierre Duriot. C’est un enseignant du Primaire, spécialisé dans l’aide aux élèves en difficulté. Dans un entretien paru récemment, j’avais remarqué à quel point ses propos étaient justes et correspondaient très exactement à ce que je constate après presque quarante années de pratique. Il faut dire que Pierre Duriot semble être de ma génération et tire les mêmes leçons que moi de son expérience professionnelle.

Son livre se lit très facilement. Il est même difficile de le lâcher en cours de lecture. La démonstration est limpide, les analyses sont excellentes, les propos sont clairs et nets. Même si l’exposé va quelquefois à rebours du politiquement correct : il est des réalités qu’il faut affronter, qu’il faut décrire, qu’il faut dire.

L’objet du livre est simple : c’est le comportement des jeunes d’aujourd’hui, de la maternelle à l’entrée dans la vie active. La fameuse génération Y. Voici ce qu’en dit l’auteur : « On oublie toujours de dire que les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes que les jeunes d’antan, tout simplement parce qu’ils n’ont pas été éduqués de la même manière ». Et c’est cette nouvelle façon d’éduquer les enfants qui est décortiquée, sans aucune complaisance, mais aussi – et c’est ce qui fait l’intérêt du livre – sans aucune nostalgie pleurnicharde.

À mon sens, tous les aspects de la question sont abordés. L’auteur réussit la performance d'en faire le tour en 130 pages, sans jamais lasser et en expliquant de manière imparable comment la société a, au bout du compte, été changée par l’éducation qui a été donnée aux enfants depuis les années 1970.

Prenons un point précis pour illustrer ce que je viens de dire : l’étude de la place du père dans la nouvelle famille à travers trois extraits :
« La mère d’aujourd’hui, une fois mère n’est trop souvent plus que mère. Le papa devient le mauvais objet, celui qui sépare, celui qui vient rompre cette extase fusionnelle du lien mère/enfant. Il est sensé poser la loi, la règle, à l’enfant, sensé lui reprendre cette mère pour en refaire sa femme, épouse qui est la sienne. »
« Dans la famille publicitaire, le père est toujours celui qui ne sait pas, qui n’a pas suivi, pas compris, qui se fait expliquer par un enfant impertinent, qui au passage le prend ouvertement pour un imbécile, ce qu’il faut acheter et pourquoi il doit le faire. Et le papa « s’écrase », ridiculisé par les arguments de l’enfant. »
« Dans de très nombreux cas, la survenue de l’enfant contribue à défaire les jeunes couples, quand l’enfant, prenant la place des adultes, devient la personne centrale de la famille, quand l’enfant, très fréquemment devient l’objet d’amour de la mère au point de faire avec elle un couple plus solide que celui réalisé avec le mari lui-même. Dans tous les cas de figure, le couple des adultes doit rester au centre de la famille et le mauvais placement de l’enfant contribue très vite à défaire les liens amoureux entre adultes. »
Excellentes observations, ne trouvez-vous pas ? Eh bien, tout le reste est de la même veine.

Le seul reproche que je ferai, c’est la mauvaise orthographe de l’expression « être en butte à », avec la même faute qui revient à la page 70, 96, 114 et 117. Donc trop souvent pour être une simple coquille…

Mais que cela ne vous empêche pas de lire cet excellent livre. Que vous soyez enseignants ou parents, ou – mieux encore – les deux à la fois !

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Pierre DURIOT
L'Harmattan, coll. Enfance, éducation et société, 130 p
11/2013

samedi 19 juillet 2014

Livre : À l'école des compétences - De l'éducation à la fabrique de l'élève performant (Angélique del Rey)



J’ai eu envie de lire ce livre après la lecture de la critique incendiaire faite par Jean-Michel Zakhartchouk sur le site des Cahiers pédagogiques, dont voici un extrait :
« L’auteure, professeure de philosophie et proche des milieux altermondialistes, consacre l’essentiel des 300 pages de son livre à une attaque en règle de la notion de compétences. Celle-ci aurait envahi l’école et aboutirait à transformer notre système éducatif en une fabrique néolibérale d’un élève dit « performant » et donc conforme aux canons d’une société déshumanisante, qui broie les individus avec le culte de l’utilitarisme et de l’adaptation. Les cibles : l’entreprise qui veut formater les individus, les États qui suivent aveuglément des directives normalisantes (cadre européen, OCDE…), et tous les « idiots utiles » (dont les Cahiers pédagogiques font sans doute partie, ils sont cités à deux reprises, avec Perrenoud et par exemple les chercheurs en sciences de l’éducation du Québec) qui, avec peut-être parfois de bonnes intentions mais souvent de manière insidieuse, sanctifient les compétences et cherchent à les implanter comme nouveau paradigme scolaire. En revanche, malgré quelques circonvolutions [Note personnelle : J’aurais écrit pour ma part “circonlocutions”, mais je ne suis pas un expert des Cahiers pédagogiques], sont épargnés l’école traditionnelle, les réactionnaires ennemis de la démocratisation, les nostalgiques du passé. »
Quelqu’un – me suis-je dit – d’aussi détesté par un chantre du constructivisme doit valoir qu’on s’y intéresse !

Il faut d’abord s’entendre sur les mots. Pour moi, une compétence scolaire, c’est la conjonction d’une connaissance et d’une habileté. Et du coup, je ne suis pas opposé à ce qu’on tente de l’évaluer. À condition que cette évaluation ne se fasse pas au pif comme cela se produit avec la plupart des items des livrets de compétences officiels, à condition aussi que cette évaluation ne prenne pas un temps fou aux élèves et à l’enseignant, et à condition enfin que cette évaluation soit une information pertinente pour l’élève, l’enseignant et le parent. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces trois conditions n’ont jamais existé depuis qu’on a commencé à parler de compétences dans les années 1990. On en a fait plutôt une « usine à cases ».

Angélique del Rey n’attaque pas la notion de compétences sous cet angle purement pédagogique. Pour elle, ce n’est « ni plus ni moins qu’un processus néolibéral tendant à placer, plutôt que l’éducation au service de l’homme, le petit d’homme à éduquer au service des besoins de l’économie » (p 9). Moi qui suis sensible aux dérives liées à la marchandisation de l’école, je deviens alors plus attentif. D’autant plus que « l’école des compétences dépasse largement les frontières de notre continent : on la trouve aux États-Unis, au Québec, en Australie, en Argentine, en Algérie, au Togo… ! Et partout, avec la même justification : permettre à l’élève de s’adapter à un monde nouveau et en perpétuel changement, caractérisé par la compétition et la menace de la précarité » (p 11-12). Vue sous cet angle, la notion de compétence prend une tournure particulièrement déplaisante, puisqu’il s’agit d’une adaptation de l’école à l’ultralibéralisme, avec la formation de travailleurs flexibles et peu exigeants dont ce système économique est gourmand.

Deuxième aspect peu agréable, mais que mon expérience du métier peut confirmer : l’approche par compétences est « articulée à l’essor institutionnel des pédagogies dites “actives” enseignées dans les Instituts universitaires de formation des maîtres et notamment à la “pédagogie par objectifs”, bien ancrée dans la culture de ces établissements » (p 27) On comprend mieux, dès lors, pourquoi ce livre a été l’objet de la vindicte de Zakhartchouk. « Bienvenue dans le dogme du constructivisme radical, avec sa magnifique vision mécanique de l’esprit humain » (p 38). Bravo ! Je n’aurais pas dit mieux.

Il faut dire qu’Angélique del Rey a de bonnes références puisqu’elle cite le livre de nos amis Steve Bissonnette, Mario Richard et Clermont Gauthier : Échec scolaire et réforme éducative quand les solutions proposées deviennent source du problème (p 40).

Arrive alors la question cruciale : comment et pourquoi la notion de compétences s’est-elle imposée à l’École ? Voici la réponse de l’auteur : « Je suis parvenue à la conviction que la notion cristallise au croisement de trois processus au moins, dont aucun n’est éducatif en son essence. Le premier est psychométrique (au sens large) : c’est un processus de mesure et d’évaluation des “aptitudes”, issu notamment de la recherche en psychologie cognitive (bien que celle-ci ne s’y réduise pas) et qui aboutira dans une évaluation-monde des résultats scolaires des élèves. Le deuxième est économico-politique, il commence après-guerre et consiste dans la planification des systèmes éducatifs au niveau mondial, s’appuyant sur la toute nouvelle économie de l’éducation : c’est un processus de modélisation de l’éducation comme marchandise. Le troisième est un processus de gestion des ressources humaines qui a contaminé l’école dans les années 1980, via la formation professionnelle et l’orientation scolaire : le “nouveau management des entreprises” » (p 51). C’est le passage-clé du livre.

Plus loin, Angélique del Rey pointe un autre danger de la marchandisation de l’École : « Aujourd’hui, la tendance est au désinvestissement des États dans l’éducation au prétexte que celle-ci ne participe pas tant que cela à la croissance : il faudrait privilégier soit la “certification” des compétences acquises (par l’école, par l’expérience ou par la formation en entreprise), soit la fameuse “formation tout au long de la vie”, autrement dit d’autres canaux d’éducation et de formation que l’école publique » (p 68).

À ce sujet, l’auteur fait une différence intéressante entre la “qualification” et la “compétence” : « Tandis que la qualification était fondée sur le temps de formation, le diplôme et l’ancienneté, les compétences seront fondées sur des profils et des “expertises”, qui ont de nombreuses origines » (p 69).

Jusqu’à présent, le point de vue d’Angélique del Rey méritait d’être écouté et médité. Mais les choses vont bien vite se gâter.

Tout d’abord, rappelons que l’auteur est professeur de philosophie. Or je crois avoir un problème avec les philosophes : je les trouve souvent verbeux et peu efficaces dans la démonstration, abusant de circonlocutions (et non les “circonvolutions” de Zakhartchouk) truffées de références la plupart du temps superflues, moins utiles qu’ostentatoires (« voyez comme je suis cultivé ! »). Mais tout cela est affaire de goût…

Il y a plus grave.

Malgré ce qu’elle peut écrire sur le constructivisme, Angélique del Rey fait la révérence à saint Célestin Freinet, comme le Costa Concordia l’a faite à l’île du Giglio. Il semblerait que ce soit une obligation dès qu'on parle pédagogie. On a ainsi droit à des descriptions émerveillées d’expériences qui fleurent bon la pédagogie “active” et qui, de fait, dégoulinent des bons sentiments de la gauche compassionnelle et angélique. On serait curieux de savoir si ces expériences ont été aussi extraordinaires, fabuleuses et admirables dans la réalité et dans la durée. Ce qui est rarement le cas avec les dispositifs mis en place par les adeptes de Freinet. Ce qui compte, c’est ce qu’on en dit, pas ce qui est fait…

Quoi qu’il en soit, le pauvre Zakhartchouk en a été déstabilisé, reconnaissant que le fait de citer « des expériences intéressantes inspirées de la pédagogie active » ne permet pas « du coup (…) de classer Angélique del Rey parmi les antipédagogues ». Zut alors !

Après la révérence à Freinet, le lecteur ne sera alors pas surpris qu’Angélique del Rey se défie de l’efficacité, et à plusieurs reprises pour qui n’aurait pas compris la première fois. Citons ce passage : « L’efficacité, valeur en provenance de l’économisme, est désormais placée au cœur de la question pédagogique comme la valeur centrale » (p 90). Si au moins c’était vrai !

De fait, il semble bien que l’enseignement soit la seule profession où on peut se targuer de faire n’importe quoi, quitte à sacrifier des cohortes entières d’élèves pendant des années, tout cela parce que l’efficacité est une « valeur en provenance de l’économisme ». Heureusement que mon plombier ne partage pas ce point de vue, sinon il mettrait trois jours pour changer un joint de robinet… qui pisserait l’eau de toute part sitôt le travail terminé.

Ce rejet de l’efficacité en enseignement est particulièrement répandu. Chez les constructivistes, parce que leur démarche est ontologiquement inefficace. Chez les partisans de l’enseignement traditionnel, puisque pour eux enseigner « est un art », et non une technique. Au total, cela finit par faire du monde. Et on s’étonne ensuite que les enseignants soient considérés comme des fumistes et des bons à rien…

Signalons incidemment et sans surprise que l’auteur est également contre la métacognition. Logique...

Enfin, cerise sur le gâteau, Angélique del Rey avoue au détour d’une phrase : « Je ne voudrais surtout pas participer à l’édification de listes de bonnes pratiques, quelle horreur ! » (p 248). En effet, quelle horreur ! Il vaut mieux laisser se débrouiller les enseignants débutants afin qu’ils fassent « leurs propres expériences » sur le dos de leurs élèves. Il vaut mieux mettre en place des dispositifs pédagogiques qui laissent sur le carreau la plupart des élèves, et notamment ceux des familles défavorisées. Il vaut mieux laisser à des établissements privés hors de prix le soin de dispenser un enseignement de qualité grâce à ces fameuses bonnes pratiques. Qu’est-ce que c’est que cette réaction inepte ? De surcroît, de la part de quelqu’un qui se situe manifestement à gauche ? Cette posture relève-t-elle de l’inconscience ou de l’incompétence ? Ou plutôt des deux à la fois, comme c’est le cas chez ceux qui rejettent habituellement les bonnes pratiques ? Quand le manque de professionnalisme atteint un tel niveau, il ne reste plus qu’à lever le camp et aller voir ailleurs.

Donc, au total, un livre qui pose de bonnes questions mais dont les réponses me semblent oiseuses, emberlificotées au mieux, pernicieuses au pire. Angélique del Rey a, comme on dit vulgairement, le cul entre deux chaises. D’un côté, elle tanne son lecteur avec la transmission, la transmission, la transmission (par l’enseignement traditionnel, bien sûr). Et de l’autre côté, elle fait les yeux doux à toute la camarilla constructiviste en conspuant toute forme d’efficacité et de bonnes pratiques d’enseignement.

Finalement, je rejoins le camarade Zakhartchouk. Mais pour des raisons inverses…

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Angélique DEL REY
La Découverte, 286 p
01/2010