Translate

vendredi 31 janvier 2014

Pour un débat sérieux sur l'apprentissage de la lecture (Jérôme Deauvieau)

Source : Le Monde



Dans une tribune publiée par Le Monde du 31 décembre, Roland Goigoux impute de « graves défauts méthodologiques » à la récente enquête comparative sur les méthodes de lecture réalisée sous ma direction.

Cette évaluation historiquement inédite a de fait toutes les raisons de ne pas lui plaire. Elle met en évidence un effet du manuel considérable alors que ce collègue professe qu'en matière d'apprentissage de la lecture, « la variable ‘méthode' n'est pas une variable pertinente ».

Le rendement pédagogique des quatre manuels comparés va croissant, du plus marqué par la globale à celui qui propose l'approche syllabique la plus stricte : or Roland Goigoux tourne volontiers la syllabique en dérision, car elle serait condamnée à des textes d'une grande pauvreté.

Notre enquête enfin montre l'étroite corrélation entre la capacité de déchiffrage et la qualité de la compréhension, alors que Roland Goigoux s'est fait le champion d'un travail sur la compréhension dissocié du déchiffrage. Il est compréhensible dès lors que ce collègue examine nos procédures d'enquête de près. Mais cela ne l'autorise pas à mettre en cause mon éthique et mes compétences professionnelles.

Je soulignerai d'abord que je n'ai rien à voir avec la conception et la réalisation du manuel qui obtient (de loin !) les meilleurs résultats dans notre évaluation. J'ai mené autrefois des recherches avec l'un de ses auteurs. Celui-ci m'avait signalé l'efficacité de ce manuel, et avait suggéré à Vincent Peillon de procéder à des enquêtes d'évaluation. C'est le refus de ce dernier qui m'a décidé à m'investir dans cette recherche.

Quant à ce que dit Roland Goigoux de l'enquête elle-même, quiconque pourra aisément vérifier en se reportant au texte du rapport qu'il s'agit d'autant d'affirmations factuellement inexactes, comme si ce collègue ne l'avait pas lu.
Ainsi là où le rapport indique que notre analyse ne permet pas de conclure à « une opposition bloc à bloc entre méthode mixte et méthode syllabique », et souligne qu'en réalité c'est « la priorité donnée au déchiffrage et l'efficacité de son enseignement » qui expliquent « à la fois l'efficacité supérieure de la syllabique et les différences de rendement des manuels au sein tant des méthodes mixtes que des méthodes syllabiques », Roland Goigoux me reproche de « faire croire à une opposition binaire entre noir et blanc » et de réunir toutes les méthodes mixtes « sans distinction ».

Le reproche encore de ne pas contrôler la composition sociale des classes enquêtées est lui aussi inapproprié, puisque très explicitement, et grâce à la mise en œuvre de modèles de régressions multiples, d'usage très courant en statistique, nos résultats sont donnés « toutes choses (et au premier chef le diplôme des parents) égales par ailleurs ». C'est d'ailleurs ce qui limite l'inconvénient, que le rapport lui-même souligne, de ne pas avoir mesuré les compétences des élèves à l'entrée au CP, puisque celles-ci sont liées au capital culturel de la famille.

La dernière affirmation de Goigoux est encore inexacte : « pour établir des différences statistiques significatives, ils suppriment de leurs analyses les classes dont les performances finales ne coïncident pas avec leurs attentes ». Sur l'ensemble de la population enquêtée les différences d'efficacité pédagogique entre les manuels comparés sont statistiquement déjà parfaitement significatives !

Effectuer une partie des calculs sur une sous-population de 19 classes sur 23 ne change que l'ampleur des écarts ; et l'existence de 4 classes « déviantes » renforce la crédibilité de notre enquête plutôt que de l'affaiblir, puisqu'il s'est avéré que les maîtres concernés avaient conduit les apprentissages à l'inverse de la vocation propre de leur manuel (à la façon d'une méthode mixte quand il s'agissait d'un manuel de la syllabique, et vice versa).

Roland Goigoux dirige actuellement une enquête sur grand échantillon sur l'impact des pratiques des maîtres de CP, dont on peut certainement espérer un enrichissement de nos connaissances. Je tiens d'avance qu'elle ne pourra contester ni l'existence ni l'ampleur de l'effet-manuel. En attendant, j'appelle à la rigueur et à la dignité du débat scientifique. L'enjeu est trop lourd lorsqu'on sait que des millions de jeunes (à 150 000 par an, ça va vite !) continuent à sortir de l'école « en grande difficulté de compréhension de l'écrit ».

Jérôme Deauvieau (sociologue et statisticien)
Maître de conférences à l'université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, au laboratoire Printemps-CNRS et au Centre de recherches en économie et statistique (CREST).


Voir aussi :

Lecture : Seul l'enseignement explicite du décodage graphophonologique est vraiment efficace

Les loupés de l'apprentissage de la lecture

 Lecture au CP : un effet manuel considérable


lundi 20 janvier 2014

La Pédagogie Explicite recommandée dans l'éducation prioritaire !




Enfin un motif de grande satisfaction pour les enseignants explicites !

Le jeudi 16 janvier 2014, les ministres Vincent Peillon et George-Pau Langevin ont présenté la réforme de l’éducation prioritaire. À cette occasion, un Référentiel a été établi qui définit 6 priorités pour les réseaux d’éducation prioritaire, afin de permettre aux enseignants de s’appuyer « sur des repères solides et fiables ».


La première de ces 6 priorités s’intitule : Garantir l’acquisition du « Lire, écrire, parler » et enseigner plus explicitement les compétences que l’école requiert pour assurer la maîtrise du socle commun.

Vous avez bien lu : « enseigner plus explicitement » !

Et pour le confirmer, le Référentiel énonce plus loin la recommandation suivante :
Expliciter les démarches d’apprentissage pour que les élèves comprennent le sens des enseignements
Les objectifs du travail proposé aux élèves sont systématiquement explicités avec eux.
Les procédures efficaces pour apprendre sont explicitées et enseignées aux élèves à tous les niveaux de la scolarité. La pédagogie est axée sur la maîtrise d’un savoir enseigné explicitement (l’élève sait avant de commencer une leçon ce qu’il a vocation à apprendre et il vérifie lui-même après la leçon qu’il a retenu ce qu’il fallait).
L’enseignement est progressif et continu ; la vérification de la compréhension de tous les élèves est régulière.
Enfin !

Nous sommes en plein dans une démarche de Pédagogie Explicite, et c’est le ministère qui la recommande. Bravo !

Même le Café pédagogique se voit contraint de le reconnaître dans son commentaire :
« Le plan Peillon est précédé d'un Référentiel pour l'éducation prioritaire qui est en fait une sorte de manifeste pédagogique à travers 6 objectifs. Le premier parle « d'enseigner plus explicitement les compétences que l'École requiert ». Il s'agit d'expliciter les objectifs du travail fait avec les élèves et d'enseigner explicitement aux élèves les « procédures efficaces pour apprendre. L'élève sait ce qu'il a vocation à apprendre et il vérifie lui-même après la leçon qu'il a retenu ce qu'il fallait ». On a là les idées d'un courant pédagogique, hissées ici au niveau de pratique officielle [souligné par moi], ce qui ne manquera pas de poser de questions pour la formation des enseignants. »
En effet, après quarante années de constructivisme pédagogique, où trouver des formateurs suffisamment compétents pour faire connaître les pratiques efficaces de l’enseignement explicite ?

Mais à chaque jour suffit sa peine : pour le moment, contentons-nous de savourer ce qu'on peut considérer comme une victoire de la Rébellion explicite sur les Dark Vador du constructivisme et le côté obscur de la Force pédagogique (voir l'illustration de l'article !).

jeudi 16 janvier 2014

Livre : L'École, question philosophique (Denis Kambouchner)




Résumé du livre :


Presque tous les problèmes cruciaux de notre école sont en un sens des problèmes philosophiques : autorité pédagogique, « sens des savoirs », laïcité et rapport entre les cultures, définition d'un système éducatif juste, transformations liées au numérique, etc. Pourtant, les philosophes de notre époque parlent peu de l'éducation, encore moins de l'éducation scolaire. La philosophie doit reprendre sa part dans l'approche publique de la « crise » de l'école. C'est à quoi ce livre veut inviter.
Ces problèmes sont philosophiques dans la mesure où ils touchent aux principes censés régir l'institution scolaire. Ces principes sont aujourd'hui confus ou introuvables, s'agissant notamment de ce qui est à enseigner et de ce qui est à évaluer. Tous les acteurs et partenaires de l'institution scolaire sont sensibles à cette déficience, d'où s'ensuivent, à un degré trop élevé pour n'être pas ruineux, perplexités, inquiétudes, malentendus, découragements et rejets.
Mais rétablir pour l'école des principes solides suppose qu'on prenne en compte les complications modernes et tout particulièrement fran­çaises de la relation au savoir et à la culture. C'est le double objet de ce livre. Il faut relire Rousseau, Durkheim, Foucault, Bourdieu, pour remonter aux origines de notre crise intellectuelle, mais aussi pour remarquer ce que les pensées les plus provocantes doivent encore à la notion classique de la culture de l'esprit.
« Rien ne s'apprend plus facilement que ce qu'il y a de meilleur. » Si Érasme a raison, alors l'urgence est toujours de faire que le meilleur soit offert à tous les enfants.


Commentaire :

Denis Kambouchner avait publié, en 2000, Une école contre l’autre, livre dans lequel il avait décortiqué méticuleusement les affirmations de Philippe Meirieu et les avait réfutées l’une après l’autre, avec une érudition impressionnante.

Aussi, lorsqu’est paru ce nouvel ouvrage, je me suis empressé de me le procurer. Le titre était, de surcroît, alléchant : L’École, question philosophique. Angle sous lequel la question éducative est finalement assez rarement abordée. Connaissant la grande qualité de l’auteur et son attachement au camp instructionniste, je m’attendais à un nouveau démontage en règle de la philosophie constructiviste qui régente l’École depuis une bonne quarantaine d’années. Avec, en regard, un exposé savant et complet sur la philosophie instructionniste qui sera amenée à s’imposer dans les années qui viennent si on veut éviter le naufrage complet du système éducatif.

Car c’est bien là que se situe le problème. Tout part de la conception que l’on se fait de l’École, du rôle qu’elle doit jouer et de la mission que la société lui confie. Cet aspect, qui est d’ordre essentiellement politique, pourrait utilement être éclairé par une analyse philosophique qui montrerait les enjeux historiques et sociétaux qu’impliquent des choix opposés. Et qui mieux que Denis Kambouchner, esprit brillant, agrégé de philosophie et professeur d’université à Panthéon-Sorbonne, pourrait s’atteler à cette tâche essentielle ?

Hélas, je dois dire que ce livre n’a pas répondu à mes attentes. En fait, il s’agit d’une compilation d’articles et de travaux portant sur tel ou tel thème particulier, étudié de façon universitaire avec une érudition sans égale, mais à un point tel que la lecture en devient pénible pour un non spécialiste comme moi. Et même sans intérêt dans la dispute qui oppose les uns aux autres.

Denis Kambouchner connaît le mot “instructionnisme” que l’on trouve à deux reprises (pp 36 et 298). S’il parle de “pédagogie explicite” (pp 65, 67 et 92), c’est celle évoquée en son temps par Pierre Bourdieu. Au total donc, quelques mentions assez vagues, reflétant une connaissance peu assurée de ce courant pédagogique qui fait contrepoids au constructivisme, et de la démarche d’enseignement qui l’illustre par son efficacité.

En conclusion : un livre à recommander aux étudiants de master en philosophie. Mais à éviter pour qui veut trouver des arguments solides à opposer aux bataillons constructivistes qui s’agrippent toujours aux postes clés d’un système éducatif qu’ils ont investi depuis plusieurs décennies et qu’ils ne veulent toujours pas lâcher.

J’ai peine à dire que l’utilité de ce livre dans le combat instructionniste est équivalente à celle d’un « couteau sans lame auquel manque le manche ». Bien qu’ayant utilisé cette amusante expression depuis mes années de lycée, je ne savais pas qu’elle venait du savant et écrivain allemand Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), dont j’ai appris l’existence à la page 160. Au moins, ce livre m’aura apporté cela…

Je conserve néanmoins une grande estime et une grande considération pour Denis Kambouchner. Pour tout dire, je ne désespère pas qu’il écrive enfin le grand livre que j’attends toujours sur la question philosophique de l’École.

___________________________
L'École, question philosophique
Denis KAMBOUCHNER

Fayard (Collection Histoire de la pensée), 354 p
01/2013

lundi 30 décembre 2013

Quand les constructivistes parlent d’enseignement efficace


 

Dans Questions vives – Recherches en éducation (vol. 6, n° 18 – 2012), Laurent Talbot, un maître de conférence en sciences de l’éducation à Toulouse, a écrit un article intitulé “Les recherches sur les pratiques d’enseignement efficaces – Synthèse, limites et perspectives”.

En voici un extrait :

« Premièrement et de manière assez surprenante, certaines études tendraient à démontrer que les enseignants efficaces et équitables mettraient en place des activités d’enseignement “directes”, “explicites ”, “systématiques ” ou “instructionnistes” (Dubé et al., 2011 ; Feyfant, 2011 ; Bissonnette et al., 2005 ; Swanson, 1999 cité par Briquet-Duhazé dans ce numéro). Ces recherches de type “processus-produits” (les performances scolaires des élèves sont envisagées comme étant directement le produit du processus d’enseignement élaboré par le professeur) déterminent les caractéristiques de l’activité efficace des enseignants à travers leur structuration en quatre phases essentielles :
- un premier temps de démonstration relativement long de la part de l’enseignant qui peut être magistral ou frontal, cette activité est généralement peu différenciée, une mise en situation est opérée (rappel des connaissances antérieures signifiantes par rapport aux apprentissages nouveaux envisagés), les objectifs de l’activité et le niveau de performances attendues sont clairement définis et les notions de bases nécessaires sont rappelées, quelques exemples sont présentés et une démonstration est effectuée ;
- une deuxième phase durant laquelle le professeur donne un (des) exercice(s) d’illustration à réaliser généralement au sein du grand groupe classe collectivement, l’enseignant pose des questions et guide l’activité d’apprentissage ;
- le troisième temps est consacré à des exercices d’application réalisés pour le coup individuellement, l’enseignant pourra alors évaluer les performances des élèves et leur proposer des feedbacks sur les réponses données et les stratégies utilisées ;
- et enfin, dans un dernier temps, le professeur organise des révisions régulières et répétitives en insistant sur les apprentissages de base et leur évaluation.
Ces quatre phases sont parfois détaillées en sept temps essentiels :
1) Mise en situation : rappel des connaissances antérieures signifiantes par rapport aux apprentissages nouveaux.
2) Présentation des objectifs d’apprentissage.
3) Présentation des nouveaux éléments de connaissance de façon magistro-centrée généralement.
4) Pratique guidée avec le groupe classe.
5) Correction et rétroaction (objectivation) toujours avec l’ensemble du grand groupe d’élèves.
6) Pratique indépendante (exercices autonomes et individuels), entraînements.
7) Révision régulière (synthèse périodique de ce qui a été appris), évaluations sommatives, contrôles. »

Manifestement, c’est à contrecœur que l’auteur reconnaît l’efficacité des pratiques explicites et instructionnistes. Il ajoute même que cela lui apparaît « de manière surprenante » ! La surprise n’existant que pour un partisan avéré du constructivisme. Le ton est donné…

Nous avons donc affaire à quelqu’un qui n’aime pas ce que la recherche démontre au sujet de l’enseignement efficace. Dès lors, tout va être bon pour mettre en doute, dénigrer, dénaturer les résultats de cette recherche.

Premier (et habituel) recours : présenter l’enseignement explicite comme « les nouveaux habits de la pédagogie traditionnelle » (selon l'expression de P. Watrelot sur le site des Cahiers pédagogiques, 09.2013). Quitte à tordre la réalité et à faire des amalgames douteux. Ainsi Laurent Talbot présente le modelage comme un temps « relativement long ». Première erreur (ou mensonge), en pédagogie explicite le rythme de la leçon est primordial, donc le modelage est bref. D’une part pour ne pas saturer la mémoire de travail et d’autre part pour ne pas excéder la capacité d’attention des élèves. Par ailleurs, notre auteur parle d’enseignement  « magistral ou frontal » ou de présentation « magistro-centrée », ce qui est la caractéristique même d’un enseignement traditionnel. Comme les exercices d’illustration et les exercices d’application en lieu et place de pratique guidée et de pratique autonome. En corollaire, aucune mention sur ce qui distingue nettement l'enseignement explicite du traditionnel : l’accent mis sur la métacognition et la nécessité d’un maintien solide et durable en mémoire en long terme. D'ailleurs, les mots “métacognition” ou “mémoire” ne figurent même pas dans cet article !

Plus fort encore : Laurent Talbot parle de huit autres mystérieuses « macro-variables » concernant l’enseignement efficace qui « sont plus proches des théories socio-constructivistes de l’apprentissage et de l’enseignement ». Quelles sont ces “macro-variables” ? On ne sait pas. Tout ce qu'on sait, c'est qu'elles sont huit...

On l’aura compris, le ton général de cet article, et plus largement de ce numéro de Questions vives, est particulièrement défavorable aux pratiques instructionnistes. On tient à nous faire savoir que le constructivisme n’est pas mort : peu importe ce qu’assènent les données probantes en matière d’enseignement efficace.

Nous arrivons ainsi au « limites de ce type de recherche », qui est le cœur de l’article de Laurent Talbot, le reste n’étant qu’une entrée en matière. On nous prévient d’emblée : « Nous avons distingué huit éléments qui nous semblent poser problème. » Décidément, la démonstration par huit semble être sans appel.

En fait, nous avons droit à un florilège d’arguments, dont certains sont des resucées déjà entendues à l’IFÉ ou sur d’autres sites éminemment constructivistes. Voyons donc ce qu’il en est :  
1/ Reproche : Les recherches sont centrées sur l’élémentaire et le secondaire. Disons que cela représente quand même au moins dix années dans la scolarité d’un élève. Ce qui n’est pas rien.
2/ Pinaillage : Quelle définition donner au mot « efficacité » ? Selon moi, il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour avoir la réponse.
3/ Ergotage : Est-ce l’enseignant qui est efficace ou l’enseignement ? Rappelons que les pratiques d’enseignement efficaces ont été établies en observant les pratiques des enseignants efficaces. L’un n’allant pas sans l’autre.
4/ Scepticisme : Les études processus-produits ne rendent pas compte « de certains phénomènes ». Comme si les chercheurs en enseignement efficace étaient des novices qui n’avaient pas pesé chaque terme de leur enquête afin de retenir l’essentiel sans s’encombrer du dérisoire ou du hors-sujet.
5/ Relativisation : Les élèves apprennent aussi en dehors de l’activité du maître. Surtout dans un contexte constructiviste où les familles sont bien obligées de prendre en charge ce qui n’est plus appris en classe.
6/ Suspicion : Comment évaluer les performances des élèves ? Pourquoi pas en prenant des classes témoins et en les comparant aux classes testées, comme le font tous les chercheurs sérieux. Il est remarquable de ne trouver dans cet article aucune mention du Projet Follow Through.
7/ Dénigrement : Pratiques déclarées ou pratiques effectives ? Les chercheurs sont allés dans les classes pour observer les enseignants dans l’exercice leur métier, ils ne se sont pas contentés de les écouter décrire leurs pratiques.
8/ Défiance : Les résultats des recherches seraient contradictoires. Hélas pour l’auteur, toutes les données probantes sur l’efficacité en enseignement sont étonnamment convergentes et ce, quels que soient les pays où les études ont été réalisées.

Parions que ces “arguments” vont refleurir sous la plume de tel ou tel. Les partisans du constructivisme sont bien embêtés face aux données probantes sur l’enseignement efficace. D’une part, celles-ci montrent l’inefficience des pédagogies de découverte. D’autre part, ces études récentes renvoient les pratiques constructivistes – qui datent du début du XXe siècle – au musée de la pédagogie, avec l’enseignement traditionnel. Un comble !

Après un rapide survol des autres articles de ce dossier thématique de Questions vives, il apparaît que tout le reste est du même tonneau. On ne s’étonnera donc pas que le site Form@PEx n’ait rien publié à ce sujet, tant est grand le parti-pris clairement affiché.

La revue est sous-titrée Recherches en éducation. Il me semble que, pour ce numéro, Procès en éducation aurait mieux convenu…

samedi 28 décembre 2013

Lecture : Seul l'enseignement explicite du décodage graphophonologique est vraiment efficace.

Source : Le Monde, 22/23.12.2013

« Enseignants, emparez-vous des sciences de l'apprentissage »

Article paru sous le titre : Enseigner est une science

Stanislas Dehaene 




Pour quiconque sait que “l'enfant est l'avenir de l'homme”, l'enquête PISA est un véritable électrochoc. Que nous apprend le Programme international pour le suivi des acquis des élèves de l'OCDE ? Plus inégalitaire que jamais, l'éducation nationale française réussit aux élites, mais ne parvient pas à donner aux enfants défavorisés le bagage minimal dont ils ont besoin pour comprendre un article de journal ou un problème d'arithmétique. Jusqu'à la seconde génération, une famille issue de l'immigration affiche des résultats scolaires en très net retard.

Ce résultat est-il inéluctable ? Non. La complexité de la langue française n'est pas en cause car, à difficulté égale, le Québec et la Belgique réussissent nettement mieux que la France. Le sociologue Jérôme Deauvieau, dans un rapport récent, identifie le nœud du problème : l'enseignement de la lecture au cours préparatoire (CP).

Il est allé enquêter dans les quartiers populaires de la petite couronne parisienne, les zones “Eclairs”, anciennement zones d'éducation prioritaires (ZEP) où habitent les enfants les plus pauvres et les plus difficiles à scolariser. Son objectif : recenser les stratégies éducatives des enseignants, répertorier les manuels qu'ils choisissent d'utiliser, et évaluer l'impact de ces manuels sur les capacités de lecture des élèves en fin de CP.

Premier scandale. Pourquoi le département d'évaluation des programmes de l'éducation nationale n'a-t-il pas pris la peine de mener lui-même une telle évaluation ? Cela lui serait pourtant facile : il lui suffirait de croiser les chiffres recueillis dans chaque classe lors des évaluations nationales des élèves avec les méthodes qu'elles utilisent. Lorsque l'on dépense un budget annuel de 63,4 milliards d'euros, la moindre des choses est d'optimiser ses pratiques. Pourquoi l'éducation nationale refuse-t-elle encore de recommander à ses enseignants les meilleurs manuels ?

Deuxième scandale dévoilé par l'enquête Deauvieau : nous sommes en 2013, et 77 % des enseignants des zones défavorisées choisissent toujours un manuel de lecture inapproprié, qui fait appel à une méthode mixte, c'est-à-dire où l'enfant passe un temps considérable à des exercices de lecture globale et de devinettes de mots qu'il n'a jamais appris à décoder.

Seuls 4 % adoptent une méthode syllabique, qui propose un enseignement systématique et structuré des correspondances entre les lettres et les sons. Or les résultats montrent que c'est ce système qui réussit le mieux aux enfants, et de très loin : 20 points de réussite supplémentaires sur 100 aux épreuves de lecture et de compréhension !

Ce résultat vient confirmer ce que trois décennies de recherches en psychologie cognitive ont démontré : seul l'enseignement explicite du décodage graphophonologique est vraiment efficace. En 2000, par exemple, une vaste méta-analyse américaine montre que les enfants à qui on enseigne ces principes parviennent plus vite, non seulement à lire à haute voix, mais également à comprendre le sens de ce qu'ils lisent.

Ce n'est guère étonnant : l'invention de l'alphabet a demandé plusieurs siècles, comment imaginer que l'enfant le découvre seul ? Le principe alphabétique ne va pas de soi. Il faut en enseigner explicitement tous les détails : la correspondance de chaque son du langage avec une lettre ou un groupe de lettres ; et la relation entre la position de chaque lettre dans le mot écrit et l'ordre de chacun des phonèmes dans le mot parlé.

Les recherches de mon laboratoire, fondées sur l'imagerie cérébrale, le confirment : tous les enfants apprennent à lire avec le même réseau d'aires cérébrales, qui met en liaison l'analyse visuelle de la chaîne de lettres avec le code phonologique. Entraîner le décodage graphème-phonème est la manière la plus rapide de développer ce réseau – y compris pour les enfants défavorisés ou dyslexiques.

Comment expliquer qu'en France les stratégies de lecture qui ont prouvé leur efficacité ne soient pas proposées à tous les enfants ? La réponse est simple : la formation des enseignants ne leur a jamais expliqué qu'il existe une approche scientifique de l'apprentissage. Résultat : bon nombre d'enseignants “bricolent”, selon le mot de Jérôme Deauvieau.

Leur enfer scolaire est pavé de bonnes intentions pédagogiques. Ils conçoivent l'enseignement comme un art, où l'intuition et la bonne volonté tiennent lieu d'instruments de mesure. Combien de fois m'a-t-on dit : « La méthode globale ne fait pas de mal, je l'emploie depuis des années, et la plupart de mes élèves savent lire. » Mais 5 ou 6 enfants par classe en échec, c'est précisément ce que crient les statistiques : 20 % des élèves n'apprennent pas à lire, et ce sont ceux de bas niveau socio-économique ; les autres réussissent parce que leur famille compense, tant bien que mal, les déficiences de l'école.

Partout ailleurs dans le monde s'impose pourtant l'idée d'une éducation fondée sur la preuve, c'est-à-dire sur une évaluation rigoureuse des stratégies éducatives, et de vastes études contrôlées, multicentriques et statistiquement validées.

Ces études ont conduit à identifier plusieurs principes fondamentaux qui maximisent la compréhension et la mémoire. Ces principes doivent être mis en œuvre au plus vite dans les classes françaises. Il est urgent que la formation des maîtres inclue un bagage minimal de connaissances sur l'enfant et la science de l'apprentissage.

Ces connaissances, quelles sont-elles ? Tout d'abord que, contrairement à ce qu'envisageait Jean Piaget (1896-1980), l'enfant n'est pas dépourvu de compétences logiques abstraites. Bien au contraire, le cerveau de l'enfant est structuré dès la naissance, ce qui lui confère des intuitions profondes.

Il est doté de puissants et rigoureux algorithmes d'inférence statistique. En conséquence, l'école doit fournir à ce “super-ordinateur” un environnement enrichi : un enseignement structuré et exigeant, tout en étant accueillant, généreux, et tolérant à l'erreur.

Les neurosciences cognitives ont identifié quatre facteurs qui déterminent la facilité d'apprentissage. En premier, l'attention : elle fonctionne comme un projecteur, qui amplifie l'apprentissage, mais dont le rayon d'action est limité. Le plus grand talent d'un enseignant consiste donc à attirer, à chaque instant, l'attention de l'enfant sur le bon niveau d'analyse.

Une expérience remarquable montre ainsi que le même alphabet sera appris rapidement ou, au contraire, totalement oublié, selon que l'on s'arrête sur les lettres ou, au contraire, sur la forme globale du mot : l'attention globale canalise l'apprentissage vers une aire cérébrale inappropriée de l'hémisphère droit et entrave le circuit efficace de lecture. On mesure ici combien la méthode mixte, en désorientant l'attention, cause de dégâts.

Deuxième facteur : l'engagement actif. Un organisme passif n'apprend pas. L'apprentissage est optimal lorsque l'enfant génère activement des réponses, et se teste régulièrement. L'auto-évaluation est donc une composante fondamentale de l'apprentissage, déjà identifiée par Maria Montessori (1870-1952).

Une classe efficace alterne, chaque jour, des périodes d'enseignement explicite et des périodes de contrôle des connaissances (lecture à haute voix, questions/réponses, quiz…). Ces derniers développent la “métacognition”, la connaissance objective de ses propres limites et l'envie d'en savoir plus.

Troisième facteur : le retour d'information (ou “feedback”). Notre cerveau n'apprend que s'il reçoit des signaux d'erreur qui lui indiquent que son modèle interne doit être rectifié. L'erreur est donc non seulement normale, mais indispensable à l'apprentissage.

Elle n'implique ni sanction, ni punition, ni mauvaise note (celles-ci ne font qu'augmenter la peur, le stress et le sentiment d'impuissance de l'enfant). Dans une classe efficace, l'enfant essaie souvent, se trompe parfois, et il est gentiment corrigé pour ses erreurs et récompensé pour ses succès.

Quatrième pilier, enfin, l'automatisation. En début d'apprentissage, l'effort mobilise toutes les ressources du cortex frontal. Afin de libérer l'esprit pour d'autres tâches, il est indispensable que la connaissance devienne routinière. En lecture, par exemple, ce n'est que lorsque le décodage des mots devient automatique que l'enfant peut se concentrer sur le sens du texte.

La répétition quotidienne va transférer l'apprentissage vers des circuits cérébraux automatiques et non conscients. Le sommeil fait partie intégrante de cet algorithme : dormir, c'est consolider les apprentissages de la journée. Voilà pourquoi la réforme des rythmes scolaires, en répartissant l'enseignement tout au long de la semaine, va dans le bon sens.

De nombreux exemples démontrent que, déclinés à l'école, ces principes conduisent à des améliorations rapides. Au Royaume-Uni, “l'heure de lecture”, un cours quotidien, structuré, axé sur le décodage, la lecture à haute voix, l'écriture manuscrite et l'enrichissement du vocabulaire, a fait bondir les performances des enfants. Dans la ZEP de Genevilliers, une maternelle, en s'appuyant sur le matériel pédagogique de Maria Montessori et les principes cognitifs que je viens d'esquisser, obtient des résultats exceptionnels : avant même l'entrée en CP, tous les enfants savent lire et faire des calculs à quatre chiffres !

Aucune fatalité, donc, à ce que notre éducation nationale soit abonnée aux mauvaises performances. Reste l'urgence d'une mobilisation de tous, parents, enseignants, inspecteurs, ministres, afin d'exiger de notre école rigueur et efficacité pédagogique.


Stanislas Dehaene
Professeur de psychologie cognitive expérimentale au Collège de France. Il dirige l'unité Inserm-CEA de neuro-imagerie cognitive à Saclay. Stanislas Dehaene est également membre des Académies des sciences française et américaine. Il a dirigé la publication de l'ouvrage collectif  Apprendre à lire : des sciences cognitives à la salle de classe (Odile Jacob, 2011). Il est l'auteur du livre Les Neurones de la lecture (Odile Jacob, 2007).


mercredi 11 décembre 2013

Une expérience d’enseignement explicite de l’orthographe lexicale



La revue A.N.A.E. présente, dans le n° 123 (09.2013, pp 156-161), un article signé M. Fayol, F. Grimaud et M. Jacquier, intitulé “Une expérience d’enseignement explicite de l’orthographe lexicale”, qui a bien sûr retenu mon attention.

L’expérience est présentée ainsi :
L’objectif de la recherche (…) était d’étudier dans quelle mesure il est possible et efficace d’enseigner explicitement les formes orthographiques (lexique) difficile à des enfants de CE1 en situation de classe. Pendant 6 semaines, à raison de 20 minutes par jour, des élèves de CE1 ont reçu un enseignement systématique portant sur 33 mots estimés à la fois utiles et difficiles par leurs enseignantes.
Et voici ce qui est dit en conclusion :
Au terme de cette expérimentation, nous avons pu valider que les performances en orthographe lexicale des élèves ayant bénéficié d’un enseignement explicite sont meilleures, à court, moyen et long terme, que celles d’élèves n’en ayant pas bénéficié. Plus précisément, les résultats obtenus ont montré que l’apprentissage explicite proposé est efficace dans les épreuves de dictée. Pour un grand nombre de mots, il aboutit à des performances exactes et stables.
[Passage mis en gras par moi.]


lundi 9 décembre 2013

Livre : La France enfin première de la classe (Maryline Baumard)



Pressentant les mauvais résultats pour la France, Maryline Baumard, journaliste au Monde et spécialiste des questions d’éducation, a sorti ce livre juste avant la publication officielle du PISA 2012. Pour tenter de répondre à cette question cruciale : « Comment s’y prendre pour avoir la meilleure école du monde dans dix ans ? ».

Il faut bien se rendre à l’évidence sur « ces 100 000 enfants [qui] n’ont pas un niveau suffisant pour bénéficier des enseignements du collège. Ils ne savent vraiment ni lire ni compter en sortant du CM2 ». La cause ? « Quand les fondamentaux ne sont pas acquis à l’heure ils sont difficiles à rattraper parce que l’élève fait l’impasse sur d’autres enseignements en essayant de reconstruire les bases qu’il n’a pas. La machine à échouer s’enclenche encore un peu plus. » Bonne analyse.

La solution pour que la France soit enfin (!) la première de la classe réside selon l’auteur dans l’evidence based policy. Ce qui, entre parenthèses, est le leitmotiv des chercheurs et des enseignants explicites, qui préfèrent parler de « données probantes ». C’est-à-dire se servir des résultats obtenus par la recherche scientifique sérieuse : « L’evidence based policy, vous connaissez ? L’expression n’a pas de traduction en français. Et pour cause, cette politique qui s’appuie sur des preuves n’a pas cours au pays de Descartes. » Bien vu !

Or, ajoute l’auteur, « contrairement à ce qu’on pourrait d’abord penser, ces résultats ne délégitiment ni le politique ni l’enseignement. Au contraire, un résultat scientifique peut même légitimer une décision en l’asseyant sur des faits tangibles ». Nous n’en sommes pas encore là, en France. Et, de toute évidence, on écoutant les ministres successifs, ce n’est pas demain la veille qu’on y parviendra…

Pour étayer sa démonstration, Maryline Baumard nous parle de différentes expériences qui ont été des réussites et qui montrent la voie. Essentiellement dans le monde anglo-saxon (notamment les travaux de Robert Slavin et son Success for All, que les enseignants explicites connaissent bien), mais aussi quelques-unes en France (dont le travail de Michel Zorman sur un apprentissage explicite et structuré de la lecture). Au passage, elle observe très justement que « les méthodes efficaces ne sont ni de droite ni de gauche », ce qui est important dans un débat où la pédagogie est polluée par la politique depuis des années. À quand une approche strictement professionnelle ?

Parmi ces expériences, j’ai découvert avec beaucoup d’intérêt le Perry Preschool Program (chapitre 5) : un effort particulier d’enseignement de qualité en Maternelle a des conséquences très positives sur l'ensemble de la scolarité des élèves qui en ont bénéficié. En France, on fait l’inverse : tout le monde est d’accord pour ne surtout pas “primariser” la maternelle. On préfère rester dans le ludique et les activités de garderie en évitant soigneusement de faire entrer les enfants dans les apprentissages (lire, écrire, compter). De peur de les traumatiser, sans doute…

Puisqu’il me faut critiquer l’auteur, j’aurais préféré qu’elle évite les références révérencieuses  à Jean Piaget (qui est maintenant has-been dans le monde des sciences cognitives) et qu’elle ne fasse pas de la retape pour la pédagogie Montessori, qui existe depuis plus d’un siècle sans avoir réussi à démontrer son efficacité – même si elle continue de plaire aux bobos et aux cathos. En revanche, je m’étonne de ne rien voir sur le courant du Direct Instruction, pourtant arrivé largement en tête du Projet Follow Through (dont il est brièvement question à la page 115). Et surtout de l’absence des travaux de Barak Rosenshine sur l’efficacité en enseignement, le “père” de l’enseignement explicite. Pas un mot non plus sur nos amis canadiens (Clermont Gauthier, Steve Bissonnette et Mario Richard) qui ont le grand mérite d’avoir fait connaître au monde francophone les recherches sur les pratiques d’enseignement efficaces.

Pour finir, je laisse la parole à Maryline Baumard qui écrit dans sa conclusion que les « Anglo-Saxons s’inscrivent dans une dynamique de rationalisation de l’acte d’enseigner qui risque de nous laisser loin derrière dans les années à venir, si nous continuons de penser que le talent suffit pour exercer ce métier ». Il faudrait donc « former les professeurs  à des méthodes efficaces. Nos voisins nous montrent que, pour ne pas perdre en chemin les 20 % d’élèves les plus fragiles, un enseignement très structuré est nécessaire », autrement dit un enseignement explicite. Mais « en France, on n’aime pas penser l’école en termes d’efficience ». C’est bien là le problème…

Espérons que ce livre agréable à lire contribuera à dégripper un peu les rouages bloqués par l’idéologie constructiviste et par le pédagogiquement correct.

 _______________
Maryline BAUMARD
Fayard, 10.2013, 241 p.