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dimanche 6 décembre 2015

Livre : L'École est finie (Jacques Julliard)



Dans ce petit livre, Jacques Julliard – que l’on connaît comme éditorialiste à Marianne – réagit avec verve aux réformes des ministres qui se sont succédé depuis trois ans. Surtout les dernières en date, celle du Collège et celle des programmes. On sait que Marianne ne les apprécie pas, puisque ces réformes vont à l’inverse d’une École de qualité au service du peuple et de la démocratie.

Les réformes ? Parlons-en : « Depuis un demi-siècle, nous savons qu’un nombre impressionnant de ministres ont “attaché leur nom” à une réforme de l’Éducation, comme une pierre que l’on attache au cou de celui que l’on veut noyer. On ne s’interroge jamais sur l’échec cumulatif de ces mesures gesticulatoires. Les années passent, le bâtiment continue de s’enfoncer. Cela n’empêche pas tout nouvel arrivant rue de Grenelle de reprendre la réforme par un autre bout, celui que son prédécesseur n’avait pas encore sinistré. La ressource est presque infinie, et à chaque fois, on tente de nous faire croire que celle-ci est la bonne et que l’on va voir ce que l’on va voir. Eh bien ! On ne voit rien du tout. »

Le résultat ne s’est pas fait attendre. L’École est devenue aujourd’hui un lieu « où les élèves, je devrais dire les usagers, ne rencontrent ni contrariété, ni contrainte, ni concurrence. » Dans les comparaisons internationales, la France obtient de piètres résultats : « L’indiscipline, l’arrogance, l’insulte sont devenues les tristes spécialités de l’École française. La plupart des autres pays européens ne connaissent pas ce phénomène à une telle ampleur. Il est dû essentiellement à la dévalorisation du savoir dans l’esprit des parents et, par conséquent, des élèves. » En résumé, « la principale fonction  sociale de l’École à plein temps n’est plus désormais la diffusion du savoir mais la garderie des enfants et l’encadrement des adolescents. »

Depuis les années soixante, pédagogie rime avec idéologie. Un exemple ? « L’apprentissage de la lecture a été l’objet en France depuis près de cinquante ans d’un véritable tournoi idéologique, où l’efficacité des méthodes paraissait être oubliée au profit de considérations purement politiques. » L’efficacité, tout le monde s’en fiche…

C’est le triomphe du constructivisme pédagogique, qui préfère la “découverte” des notions à leur enseignement. Les néo-pédagogues, férus de pédagogie “actives”, de classes “coopératives” et autres élucubrations innovantes « commencent dans la popularité et finissent dans le mépris. » Ils ont oublié qu’« à force de dire qu’il faut préférer une tête bien faite à une tête bien pleine, on finit par oublier qu’une tête vide n’est pas une tête bien faite, c’est une tête qui est entièrement à faire. » Qu’importe ! L’essentiel est de faire semblant d’enseigner pendant que les élèves font semblant d’apprendre : « Une telle École mérite à peu près autant de respect qu’un supermarché, et pour avoir cessé de se respecter elle-même, elle a cessé d’être respectable. »

C’est bien cette “École nouvelle” qui a ouvert la voie à l’esprit consumériste : « L’acte d’enseigner [cède] progressivement le pas au souci de satisfaire la clientèle. » Alors que dans une École digne de ce nom, et surtout de sa mission, « le professeur n’est pas un détaillant. Les parents d’élèves ne sont pas des clients. Les élèves ne sont pas des usagers. Si l’École ne fait que reproduire le consumérisme de la société marchande, je le dis en pesant mes mots, il faut supprimer l’École publique. » C’est l’objectif des ultralibéraux : affaiblir tellement l’École publique qu’il viendra un jour où on pourra la supprimer afin de récupérer le marché juteux des écoles privées (voir du côté de SOS-Éducation).

En attendant cette fin peu glorieuse, la ministre actuelle – celle de la réforme du collège – nous parle d’égalité des chances et, pour y parvenir, elle entend détruire les filières d’excellence. « Parlons clair. Je n’aime pas beaucoup cette République au rabais où la démission intellectuelle se déguise en misérabilisme social. Sous le prétexte de lutter contre l’élitisme, on impose subrepticement à tous la même médiocrité, l’abandon de tout effort de dépassement de soi. Qui commande dans une ploutocratie ? Les plus riches. Qui commande dans une démocratie ? Les plus capables et les plus méritants. Sous prétexte de nier les inégalités d’intelligence et de caractère, on abandonne la place aux plus fortunés. » Pour parvenir à l’égalité, « faudra-t-il demain que tout le monde se déplace en fauteuil roulant pour rétablir l’égalité des chances avec les handicapés ? »

Mais alors, faut-il en revenir à l’École d’autrefois comme le suggèrent quelques grincheux ? L’auteur nous met en garde : « J’ai bien conscience que l’École républicaine idéale (…) n’a jamais existé. Gardons-nous d’idéaliser le passé : il cesserait de nous servir. »

Rendre leur dignité aux enseignants, c’est rendre service à l’enseignement. Car « toute dévalorisation matérielle ou morale du statut de l’enseignant est un attentat contre l’enseignement lui-même. » Enseigner n’est pas un métier comme les autres : « On enseigne avec son savoir, mais on enseigne d’abord avec sa vie, avec son histoire individuelle ; on enseigne avec son corps, on enseigne aussi avec son âme. »

L’objectif de l’École publique, depuis Condorcet, est de former les citoyens dont toute vraie démocratie a besoin pour exister : « Le peuple n’est digne de sa souveraineté que s’il est éduqué par les Lumières et la Science. »

C’est une mission essentielle qui devrait mobiliser la nation et ceux qui sont chargés de la conduire. Au lieu de cela, « l’histoire récente de l’École en France est jalonnée d’escarmouches légères qui débouchent sur des crises de nerfs généralisées, de projets de réforme, ambitieux et définitifs, qui se terminent en grossesses nerveuses. Et à la fin, rien. Ce qui s’appelle rien du tout. »

Tellement vrai…


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Jacques JULLIARD
Flammarion (coll. Café Voltaire), 126 p
09/2015




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