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samedi 8 mai 2010

Livre : La débâcle de l'école (prés. par Laurent Lafforgue et Liliane Lurçat)



Déprimant…

Ce livre est une longue déploration sur le niveau des élèves. Avec, comme fil conducteur, le fameux « c’était mieux avant » : les manuels, les programmes, les maîtres, etc.

Les divers contributeurs dressent un tableau catastrophique de l’état de l’École. Tableau qui n’est pas faux, même pas exagéré. Mais cette collection de constats se contente de rester déprimante. Aucune solution en vue. Que des regrets, de la nostalgie et des sanglots.

Le titre est d’ailleurs suffisamment évocateur. Le mot « débâcle » renvoie à l’effondrement lamentable de l’armée française, considérée jusqu’alors comme la meilleure du monde. Les soldats de 1940 auraient été trahis par leurs officiers comme les instituteurs d’aujourd’hui le sont par leur hiérarchie. “Débâcle” nous change un peu des “autopsies” et autre “faillite”. Dès maintenant, je propose à tous les auteurs de ce genre de littérature de lamentation de choisir d’autres mots pour leurs titres comme désastre, calamité, déroute, défaite, drame, tragédie, krach, etc.

À lire ces livres, on comprend que les partisans de l’enseignement traditionnel se complaisent dans l’amertume, qu’ils ressassent toujours les mêmes arguments (contre les langues vivantes, contre les ordinateurs, Internet et les calculatrices, bref contre tout ce qui est nouveau). Leur manque d’optimisme les rend aigris et agressifs. Celui qui ne rejoint pas leur cercle de pleureuses devient plus qu’un adversaire, il est considéré comme un “ennemi”. Véridique !

La seule solution qui revient comme un serpent de mer à travers tous ces livres, c’est l'expérimentation (une de plus !) menée par le GRIP-SLECC dans une dizaine de classes seulement et basée sur la pédagogie intuitive du regretté Ferdinand Buisson et sur une resucée des programmes de 1923 (vous avez bien lu !). On attend d'ailleurs avec curiosité les résultats officiels de cette résurrection pédagogique (en-dehors des auto-congratulations des "expérimentateurs", naturellement très satisfaits d'eux-mêmes).

Laurent Lafforgue – comme les autres – ne manque pas d’évoquer cette expérimentation (p 188). C’est la marque infaillible du traditionalisme. J’ajoute « en pédagogie ». Car la foi catholique du savant n'est un mystère pour personne.

Cela n’empêche pas Lafforgue de parler à nombreuses reprises de « l’enseignement explicite » et d’en vanter les vertus. Pour lui, l’expression “enseignement explicite” doit être comprise comme “enseignement traditionnel”. Curieusement, les partisans de ce type d’enseignement ne disent jamais “enseignement traditionnel” pour décrire leur façon de travailler. Ils préfèrent dire “enseignement explicite”, sans doute pour faire moderne. Mais, malheureusement pour eux, l’enseignement explicite correspond déjà à une pratique de classe précisément décrite étape par étape. Et cette pratique n’est pas la leur. Quand on joue de la guitare, on ne joue pas du violon. Et réciproquement.

Mais revenons au livre. Il est fait de contributions diverses et diversement intéressantes. Le seul à tirer son épingle du jeu, c’est Marc Le Bris. Son chapitre sur les origines de l’échec scolaire au Primaire est très bien écrit, argumenté et illustré, bien que le titre soit trop ambitieux pour le contenu. Le Bris enfourche son cheval de bataille des méthodes d’apprentissage de la lecture et démontre avec talent la nocivité des méthodes à départ global. Il parle aussi de manière convaincante des mathématiques et de la grammaire. Une autre institutrice, Marie Teissedre, témoigne de sa “formation” à l’IUFM. Mais ce qu’elle raconte a déjà et souvent été écrit ailleurs et depuis longtemps. C’est une redite.

J’ai vu avec surprise que le site appy.ecole était référencé dans la bibliographie. Cela ne suffira pas pour que je conseille la lecture de ce livre qui n’apporte aucun élément nouveau. Surtout pour ce qui est des solutions aux catastrophes qu’il contemple...

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La débâcle de l'école – Une tragédie incomprise
Présenté par Laurent LAFFORGUE et Liliane LURÇAT
François-Xavier de Guibert, Paris, 09/2007, 248 p.


mercredi 7 avril 2010

Livre : Autopsie du Mammouth (Claire Mazeron)


Encore une “autopsie” ! Dès le titre, l’École est considérée comme un cadavre. Ce qui témoigne d’emblée d’un pessimisme qui n'est pas le mien. J’estime en effet que le corbillard arrive bien tôt pour une École qu’on veut enterrer alors qu’elle bouge encore. Les enseignants ont à cœur leur métier. Et les plus convaincus d’entre eux se battent quotidiennement pour une École instructionniste de qualité.

Ceci dit, je note avec satisfaction que Claire Mazeron se défend d’être une nostalgique de l’École de jadis, ce qui n'est pas le cas de tous les auteurs de ce genre de pamphlets. Elle accuse même Ferdinand Buisson de donner des “aliments” au pédagogisme, ce qui n'est plus à démontrer. Mais la seule alternative supposée incarner le renouveau de l’École serait l'expérimentation du GRIP-SLECC (dont Buisson, sa “pédagogie intuitive” et les programmes de 1923 restent les références de base !). Expérimentation qui regroupe, à la parution de ce livre, quelques classes du Primaire (de moins en moins d’ailleurs, à cause des départs et des exclusions), et dont on attend toujours l’évaluation objective faite par un organisme indépendant, une évaluation « effective et connue de tous » comme l’écrit si bien l’auteur à propos d’autres expérimentations pédagogiques.

Pour autant, le livre est écrit avec une plume alerte et un style agréable, paradoxalement jubilatoire. L’auteur connaît très bien le petit monde de la rue de Grenelle où les décisions semblent être prises dans l’urgence par des gens qui ne maîtrisent absolument pas leurs dossiers. Il faut dire que Claire Mazeron a des responsabilités dans un syndicat du Secondaire (le SNALC). Ce qui explique d’ailleurs que le Primaire soit moins abordé dans son livre, mais cependant avec des commentaires bien sentis. Voir par exemple ce qu’elle dit des “désobéisseurs”, nouveaux « résistants pédagogiques pleins de bravitude », « Jean Moulin en herbe [qui] ridiculisent l’ensemble de la profession en clamant haut et fort que l’apprentissage systématique constitue un appauvrissement », « enseignants désœuvrés mais convaincus de la noblesse de leur cause ». Bien vu ! J’ai particulièrement apprécié le chapitre sur les parents d’élèves où l’auteur a le courage de dire haut et clair ce qui est habituellement passé sous silence par complaisance et veulerie. L’éducation est le préalable indispensable à toute instruction solide. Et l’éducation, c’est d’abord à la maison qu’on la reçoit. Au lieu de cela, les parents jouent aux instituteurs du soir et les enseignants éduquent à une moraline de bon ton.

Ce livre est donc une description désespérée (“autopsie”) du délabrement de l’École. Ce que je regrette, ce n’est pas la publication d’un ouvrage de plus sur ce thème, c’est que ce constat, même après des années, reste toujours d’actualité. Les ministres se suivent mais rien de solide ne remet l’École au travail. De toute évidence, les choses ne changeront pas par le haut, elles changeront sur le terrain. À la base.

Aussi, l’heure n’est plus aux jérémiades. On doit passer à l’action. Les pratiques d’enseignement efficaces commencent à se répandre. Le mouvement est en marche : l’École n’est pas morte…

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Autopsie du Mammouth – L'Éducation nationale respire-t-elle encore ?
Claire MAZERON
Jean-Claude Gawsewitch, 01.2010, 282 p.

lundi 8 février 2010

Livre : Autopsie de l'école républicaine (Michel Segal)





J’ai tardé à lire ce livre parce que son titre me rebutait. “Autopsie” qui examine le cadavre de cette fameuse “École républicaine” qui sert de formule incantatoire aux passéistes de tout poil !

Cependant j’avais bien apprécié la réaction de Michel Segal lors de l’épisode de la lettre de Guy Môquet. Réaction parue dans la presse en mai 2007 et qui me semblait pleine de bon sens face aux demandes extravagantes d’un président qui, manifestement, ne connaît rien à l’école et à ses problèmes. À part quelques poncifs entendus au café du commerce…

Le livre m’a plu jusqu’à ce que j’arrive au dernier chapitre. Tant que les auteurs se contentent de critiquer le système en place, ils font consensus. Si leur talent de plume et leur expérience de terrain sont manifestes – c’est le cas avec l'auteur – leur livre devient même agréable à lire tant il rappelle des réalités dont on ne sait s’il faut en rire ou en pleurer. Mais dès qu’il s’agit d’entrevoir les solutions pour nous sortir de l’ornière, on a toujours droit au coup du rétroviseur…

Commençons donc par ce que j’approuve. Je relève (p. 60) cette réflexion qui vient directement de la réalité du terrain : « Devant leur échec, indéniable quant aux résultats, ils [les pédagogistes] raisonnent de la façon suivante : puisque le remède appliqué donne de mauvais résultats, il faut en augmenter la dose. » Combien de fois en effet n’a-t-on pas entendu que si l’École va mal, c’est que nous ne sommes pas allés assez loin dans les méthodes inefficaces ? Le monde à l’envers…

Je rejoins aussi complètement l’auteur lorsqu’il écrit (p. 74) : « Si l’école fonctionnait comme n’importe quel service public, elle devrait tout d’abord définir et énoncer clairement ses vraies missions, dont le socle commun comme dernière extrémité (…). De ces missions devraient être cernés des objectifs mesurables et concernant particulièrement les résultats des établissements difficiles et des élèves défavorisés. Et ces objectifs devraient être servis par des moyens clairement et exclusivement mis au service d’apprentissages fondamentaux précisément désignés. Enfin, les évaluations des résultats obtenus devraient être menées par un organisme totalement indépendant du ministère. » On peut toujours rêver…

Puis, vers la fin du livre, les choses commencent à se gâter. Notamment en ce qui concerne la formation des enseignants. L’auteur écrit (p. 116) : « La pression était forte d’inventer des formations pour les enseignants, d’une part pour montrer la modernisation du système et, d’autre part, pour reconnaître la spécificité du métier, lui donner une supposée technicité pour le valoriser et le soustraire aux critiques simplistes. » Je pense a contrario que si les IUFM ont failli à leur mission, ce n'est pas forcément parce que les raisons qui ont motivé leur création étaient mauvaises. Oui, le métier d’enseignant est un métier spécifique. Oui, il s’appuie sur des techniques pédagogiques. Oui, le système a besoin d’être modernisé. Rejeter tout cela, c’est se ranger dans le camp des nostalgiques de la tradition, du maître-artisan, des vieux manuels…

Le dernier chapitre s’intitule curieusement « Moderniser l’école » alors qu’il préconise un retour à l’école de jadis. On y retrouve sans surprise les idées fixes des traditionalistes :
- l’enseignement n’est pas un métier spécifique, à tel point qu’il faudrait le « déprofessionnaliser » (je pense exactement le contraire) ;
- la compétence des enseignants repose sur la compétence de leur discipline (les savants sont-ils forcément de bons pédagogues ? bien sûr que non !) ;
- l’ordinateur ne doit pas entrer en classe (restons-en alors à la plume Sergent-Major…) ;

- les méthodes pédagogiques ne pèsent rien face à la compétence disciplinaire (comme si on ne pouvait pas avoir les deux à la fois). Bref, en guise de modernisation, on aboutit à une ringardisation.
D’ailleurs l’auteur finit par l’avouer (p. 205) : « Je ne dis pas que la tradition est la chose la plus importante au monde, je dis que c’est le rôle de l’école » ! On ne peut être plus clair.


Donc, au total, un livre de plus en faveur d’une tradition pédagogique idéalisée. Les rayons des librairies en sont déjà remplis. A croire qu’il ne paraît plus que ce genre de littérature sur le thème de l’École depuis les années 2000. Même si tout a déjà été dit et redit…

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Autopsie de l'école républicaine
Michel SEGAL
Autre Temps, 02/2008, 210 p.

mardi 15 décembre 2009

Livre : L’éducation libertaire (Jean-Marc Reynaud et Guy Ambauves)




Voilà un petit livre qui aurait pu nous décrire la pédagogie libertaire mais qui s’est prudemment contenté de généralités, souvent limitées aux slogans connus de la mouvance anarchiste.

Le préfacier nous rappelle d’abord que « pour libérer l’homme, il faut libérer l’enfant et par la suite adapter à l’école une pédagogie nouvelle, anti-autoritaire – libertaire –, renoncer au dogmatisme autoritaire, permettre à l’enfant de s’exprimer librement sans contrainte, sans orientation imposée » (p 8). Oui, mais comment faire ?

Les auteurs recensent les diverses tentatives qui ont été menées, en ratissant large, au-delà des seuls cercles anarchistes.

Il y a d’abord les précurseurs, pères fondateurs de l’anarchisme : Max Stirner (1806-1856), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), Bakounine (1814-1876).
Bien sûr, nous retrouvons en bonne place Summerhill, l’école d’A.S. Neill. Bien qu’il soit précisé dans le dernier chapitre que « Summerhill n’est pas une école alternative (…) puisqu’elle est isolée, assez fermée à l’extérieur, payante (les élèves sont des fils de bourgeois venus du monde entier) et qu’elle subissait et probablement subit encore après sa mort l’influence dirigeante d’un homme, A.S. Neill » (p 113). Nous sommes en effet assez loin des exigences anarchistes.

Il y a aussi les Communautés Scolaires de Hambourg (les maîtres-camarades), le jardin expérimental de Moscou, la “République des Enfants” de Bomposta (curieusement dans l’Espagne franquiste !), Carl Rogers, les pédagogies institutionnelles (tendance Oury, qui extrapole les techniques Freinet ; tendance Lapassade, qui prend appel sur la dynamique des groupes ; tendance Lobrot, qui s’appuie sur la non-directivité), les écoles parallèles ou alternatives (Berlin, Grande-Bretagne), et d’autres encore…

La pédagogie Freinet occupe une place à part, à la fois objet de fascination et de répulsion. Les rares fois où les auteurs s’aventurent sur le terrain des techniques pédagogiques, ils évoquent Freinet, en précisant toutefois « une partie » seulement. Laquelle ? Nous ne le saurons pas… En revanche, ils précisent : « D’un point de vue général la liberté de l’enfant, le respect de sa spécificité ne sont pas les fondements de la pédagogie Freinet. Il s’agit plus de techniques d’instruction visant à une meilleure productivité que de pédagogie libertaire. Sans vouloir verser dans le manichéisme on peut ajouter en toute honnêteté que son officialisation ne milite pas en faveur de la libération de l’enfant dont se réclament pourtant certains de ses praticiens » (p 27). Et, plus loin, ils parlent de la « récupération d’une partie – et non de la totalité – de la pédagogie Freinet » par le système autoritaire et capitaliste en place. Quelle partie ? Nous ne le saurons pas non plus. Par conséquent, si ce mouvement pédagogique a autant de défauts rédhibitoires, pourquoi s’en réclamer, même « en partie » ? Sans doute parce qu’on n’a rien d’autre à proposer…

Pourtant ce ne sont pas les tentatives spécifiquement libertaires qui manquent. Les auteurs s’attardent longuement sur l’orphelinat de Cempuis de Paul Robin qui a fonctionné de 1880 à 1894, puis “La Ruche” de Sébastien Faure (de 1904 à 1917) et enfin l’École moderne de l’Espagnol Francisco Ferrer (la première ayant été ouverte à Barcelone en 1901). Ces trois expériences ont mal fini : l’orphelinat de Cempuis a pris fin suite à une violente campagne de presse (« la porcherie de Cempuis »), “La Ruche” s’est terminée avec la Grande Guerre et Ferrer a été fusillé en 1909.

D’autres tentatives ont été menées d’abord à Goulaï-Polé, en Ukraine, pendant le soulèvement de Nestor Makhno de 1918 à 1921, puis avec le Comité de l’École Nouvelle Unifiée (CENU) pendant la Guerre civile espagnole. Une fois encore, ces tentatives furent éphémères, Makhno ayant été vaincu par les bolchéviques et les Républicains espagnols par les franquistes (le CENU avait d’ailleurs échoué dès la fin de 1937, avant même la défaite).

Donc les expériences ayant toujours peu duré et mal fini, elles ne nous apprennent pas grand chose. De plus, de l’aveu même des auteurs, elles sont très anciennes et en décalage complet avec notre époque.

Reste la théorie derrière laquelle les auteurs vont se rabattre. Pour eux, la pédagogie libertaire ne peut exister sans société libertaire : « La pédagogie, relevant du projet éducatif, est partie prenante du projet de société. Dans ces expériences, il y a pratique pédagogique consciente par rapport à une vision non formulée parce qu’inconsciente d’un projet éducatif et d’une société. Chaque instigateur, en en ayant une vision inconsciente mais personnelle, induit une expérience pédagogique spécifique. Ceci explique l’importance fondamentale de la personnalité messianique de celui qui est à l’origine de chaque expérience. Il suffit pour s’en convaincre de noter qu’on assimile toujours un nom à une expérience : Neill à Summerhill, Silva à Bemposta, Vera Schmid à Moscou, Freinet, Lobrot… (…) Si ces expériences conservent néanmoins un certain aspect subversif, elles restent de par leur existence dans les limites convenables admises par la société qui aime à profiter de certaines originalités pour assurer sa pérennité » (p 32). De même, « la lutte pour une pédagogie libertaire (…) est indissociable du cadre d’une éducation libertaire, elle-même intégrée dans une offensive générale (économique, politique, sociale…) pour une société libertaire » (p 23).

Il est par conséquent impossible de mettre en œuvre une pédagogie libertaire dans une société autoritaire : « La pédagogie libertaire conçue comme une fin en soi dans le cadre d’un système social autoritaire est utopique : il faut le dire et le répéter » (p 107). Ceux qui tentent malgré tout de la mettre en pratique se trompent lourdement : « Notre constatation au sujet des expériences de pédagogie libertaire actuelles est qu’elles se fourvoient dans l’illusion pédagogique ou dans la marginalité » (p 107). Ce qui n’est pas faux. Et pour ceux qui n’auraient pas encore compris, les auteurs ajoutent : « Employer une pédagogie libertaire au sein de l’éducation nationale étatique implique une nécessaire volonté de destruction de cette institution car penser qu’il est possible de libérer l’enfant dans cet abattoir relève de l’illusion la plus totale. Actuellement, la vague progressiste d’éducateurs et d’enseignants se fourvoie allègrement dans un réformisme inqualifiable » (p 111). L’école ordinaire devient un « abattoir », rien de moins…

La seule possibilité serait de transformer les écoles en comités révolutionnaires autonomes (!), « comme centres de luttes sociales (pour participer directement à la destruction de l’école officielle et du système autoritaire dans son ensemble) et qu’elles se donnent les moyens d’une certaine autonomie (en réalisant un aspect productif de l’école par l’éducation intégrale) » (p 110). Ce concept d’“éducation intégrale” est surprenant sous la plume d’auteurs anarchistes, tant il fleure bon l’embrigadement de la jeunesse propre aux régimes autoritaires.

Alors que faire en attendant la Révolution sociale ? La pédagogie libertaire ne pourrait-elle pas nous donner les clés d’un enseignement possible ?

Pour le constat de départ, les auteurs se rallient à la thèse devenue commune de Bourdieu sur les “héritiers” : « L’école a pour objet “d’instruire” mais en réalité elle “enregistre” des différences pour les reproduire sous forme d’inégalités. Elle participe ainsi au processus éducatif général qui a pour but d’intégrer l’enfant au système existant » (p 21). Ou plus loin : « Il faut se battre pour expliquer que l’éducation nationale dispense un enseignement de classe, une culture bourgeoise, que son véritable rôle consiste à enregistrer des différences pour les reproduire sous formes d’inégalités sociales. (…) L’éducation libertaire intégrale et permanente, concrétisée par des techniques pédagogiques libertaires est une alternative de classe à l’oppression de la bourgeoisie en la matière » (p 109).

Dans cette dernière citation, les auteurs parlent de « techniques pédagogiques libertaires », mais toujours sans aucune description. Ce flou systématique est expliqué quelques pages plus loin : « Ne nous faisons pas les apôtres d’un type d’action [pédagogique] précis. Nous sommes arrivés à l’élaboration théorique de ce que doit être l’esprit d’une pratique authentique de l’éducation et de la pédagogie libertaires, mais la concrétisation de nos analyses dépend, elle, de la spécificité de chacun et pourra en conséquence, prendre des formes multiples. » (p 112). En conséquence, chacun fera ce qu’il veut ou ce qu’il peut, à condition de respecter « l’esprit d’une pratique authentique de l’éducation et de la pédagogie libertaires ».

Puisque nous ne pouvons avoir une description de la pédagogie libertaire, voyons ce que les auteurs nous disent des grandes lignes qui caractérisent l’éducation libertaire. Nous les trouvons p 38-39 :
- l’enfant est capable d’autogérer sa vie à l’école ;
- l’enfant est autonome : il décide en toute liberté de ses activités ;
- le respect de la sexualité de l’enfant ;
- l’enfant doit aller à la connaissance et non l’inverse ;
- le maître est un maître-camarade dont le rôle ne consiste qu’à offrir une aide à l’enfant.

Point par point, nous retrouvons le credo des tenants des pédagogies “actives” et du constructivisme pédagogique. J’utilise le mot credo car ces axiomes sont en réalité des croyances ne reposant sur aucune justification scientifique sérieuse. C’est cette escroquerie pédagogique qui triomphe depuis les années 1970…

Les auteurs ont écrit leur livre en 1978. Ils critiquent une école qui est à cette époque en passe de disparaître. C’est l’école traditionnelle sur laquelle tous les partisans de l’École “nouvelle” – dont apparemment les libertaires – tirent à boulets rouges depuis le début du XXe siècle. Je place nouvelle entre guillemets car si elle l’était effectivement avant la Guerre de 14, un siècle plus tard elle paraît au contraire obsolète.

Depuis la parution de ce livre, nous avons permis à l’enfant d’autogérer sa vie à l’école en instituant par exemple les conseils de classe à la Freinet ou en permettant aux élèves d’élaborer eux-mêmes leurs “contrats de vie”. L’enfant décide de ses activités puisque tout doit partir de ses motivations : il apprendra ce qu’il a envie d’apprendre. C’est lui qui doit aller à la connaissance – on dira maintenant à la compétence – et non l’inverse qui est une hérésie pour le constructivisme. L’enseignant devrait devenir à terme une sorte d’animateur, même de “gentil animateur” pour que chaque école se transforme en une sorte de centre de vacances. Le respect de la sexualité des enfants s’applique maintenant dès le collège : il n’est qu’à voir les tenues vestimentaires de certains élèves ou les couples enlacés lors des sorties pédagogiques.

Est-ce que tout cela a amélioré le niveau éducatif dans notre pays ? Absolument pas. C’est précisément l’inverse qui s’est produit. A tel point que certains se prennent maintenant de nostalgie pour l’école traditionnelle et rêvent de revenir cinquante ans en arrière !

Le projet d’éducation libertaire auquel les auteurs de ce livre ont souscrit n’est qu’une dangereuse mystification. Cette façon d’enseigner met en place tous les ingrédients favorisant un régime totalitaire. Des citoyens instruits, cultivés et éclairés peuvent participer à la vie démocratique. Mais pas des abrutis dont on a formaté la pensée, bloqué tout accès à la culture et amputé les connaissances de base. Les néo-pédagogies, par leur inefficacité revendiquée, font en fait le lit de la tyrannie. Et ce n’est pas pour rien si elles ont séduit un temps les dictatures communistes et fascistes.

Il faudrait enfin ouvrir les yeux, camarades ! Surtout si vous vous revendiquez anarchistes.

Tout être humain, et notamment parmi les plus pauvres, mérite un vrai enseignement de base, un accès facilité à la culture et une libre assimilation des valeurs universelles. Pour cela, il faut mettre en place un enseignement instructionniste avec la transmission des connaissances et des habiletés, moderne avec des objectifs tournés vers le futur, efficace avec un maximum d’apprentissages solides et durables.

Tout le reste n’est que foutaise…

Écoutons ce que disait Stirner : « La culture générale dispensée par l’école doit être une éducation pour la liberté et non pour la soumission : la vraie vie c’est d’être libre ! » (p 45).

Tout est dit.

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L’éducation libertaire
Jean-Marc REYNAUD et Guy AMBAUVES
Spartacus, Série B – n° 93 (05.1978), 126 p.


jeudi 1 octobre 2009

Livre : Cinq mémoires sur l'instruction publique (Condorcet)

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Présentation, notes, bibliographie et chronologie par 
Charles COUTEL et Catherine KINTZLER.

Voilà un livre fondateur qui énonce un certain nombre de principes relatifs à l’instruction publique, sur lesquels on ne doit pas transiger. J’en retiens cinq qui sont particulièrement importants à mes yeux : 

1/ À l’école, la mission d’instruire. À la famille, la mission d’éduquer. Condorcet le dit très clairement : « Il faut donc que la puissance publique se borne à régler l’instruction, en abandonnant aux familles le reste de l’éducation. » (p 87) 


2/ L’instruction est la base de toute vie démocratique. Imposer la démocratie à un peuple d’ignares est voué d'emblée à l’échec. La puissance publique doit d’abord former les citoyens. Condorcet : « L’homme libre qui se conduit par lui-même a plus besoin de lumières que l’esclave qui s’abandonne à la conduite d’autrui. » (p 235). Et les commentateurs d’expliciter : « L’instruction publique a pour tâche d’aider tout citoyen à délibérer avec lui-même et avec les autres. (…) Il importe qu’un lien s’établisse entre l’épistémologique (quels savoirs enseigner ?), le didactique (comment présenter ces savoirs pour qu’ils instruisent réellement ?) et le juridico-politique (comment mettre ces savoirs au service du bien public ?). L’horizon éthico-humaniste de l’instruction (de quoi ces savoirs me délivrent-ils ?) se dessine alors. » (p 11). De même : « L’instruction est condition philosophique de la formation d’un sujet politique autonome ; sans elle, un peuple souverain est exposé à devenir son propre tyran. » (p 23). Dans le débat sur la formation du citoyen ou du travailleur, la question est tranchée par la priorité que donne Condorcet au citoyen : « L’instruction publique a le devoir de libérer : l’assujettissement trop précoce à une routine professionnelle est contraire à sa vocation ; on n’a pas le droit de former un travailleur si on n’instruit pas préalablement et parallèlement le sujet rationnel libre qu’est le citoyen. » (p 310). Tout cela doit rester parfaitement clair. De plus, une bonne instruction qui n’est pas l’apprentissage d’un métier ne se fait pas pour autant au détriment de la formation du travailleur. Condorcet le rappelle lui-même : « L’instruction, quelle qu’elle soit, ne mettra jamais un homme à portée de remplir au moment même l’emploi public qu’on voudra lui confier ; mais elle doit lui donner d’avance les connaissances générales sans lesquelles on est incapable de toutes les places, et la facilité d’acquérir celles qu’exige chaque genre d’emploi. » (p 134). L'instruction ouvre toutes les voies professionnelles.


3/ Les programmes doivent être établis par des savants, les seuls capables de déterminer les éléments indispensables de leur science. « Condorcet académicien s’avise que les savants doivent et peuvent déterminer l’élémentarisation de leur domaine d’étude. » (p 15). Et « seuls les plus savants peuvent déterminer les savoirs élémentaires enseignables. » (p 17). 


4/ Les enseignants doivent rester indépendants face aux groupes de pression, qu’ils soient publics ou privés. « La fonction de la loi est de prendre des dispositions permettant de mettre à l’abri des pouvoirs (…) ceux qui sont chargés d’enseigner et de chercher (…). » (p 316). Condorcet le dit : « La puissance publique ne peut même, sur aucun objet, avoir le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités. (…) Son devoir est d’armer contre l’erreur, qui est toujours un mal public, toute la force de la vérité ; mais elle n’a pas droit de décider où réside la vérité, où se trouve l’erreur. » (p 88). Ainsi, pour prendre deux exemples actuels, un enseignant ne doit pas délivrer à ses élèves un prêchi-prêcha bien-pensant pour lutter contre l’homophobie ou contre le racisme. Il doit faire en sorte que ses élèves parviennent à un niveau d’instruction suffisant pour rejeter à l’âge adulte les comportements homophobes ou racistes. Ce qui sera d’ailleurs bien plus efficace. 


5/ Il doit exister une saine concurrence entre les écoles, qu’elles soient publiques ou privées. « Il est nécessaire, pour éviter les effets du monopole, que se développe un réseau privé d’enseignement, distinct du réseau public. » (p 316) 


Pour conclure, je dirai que Condorcet est, d'une certaine manière, un précurseur de l’enseignement explicite lorsqu’il écrit cette phrase que les enseignants explicites pourraient reprendre mot pour mot : « Ce n’est point ce que l’on a appris qui est utile, mais ce que l’on a retenu. » (p 76). Et plus loin : « Il faut encore que les méthodes d’enseigner se perfectionnent, de manière que le même temps et la même attention suffisent pour acquérir des connaissances plus étendues. » (p 345). C’est la définition même de l’enseignement efficace que nous prônons…


Au total, un livre à lire et à méditer. D’autant que la présentation faite par Charles Coutel et Catherine Kintzler est un modèle d’érudition qui éclaire parfaitement le discours de Condorcet.


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Cinq mémoires sur l'instruction publique
CONDORCET
GF-Flammarion, n° 783, 380 p.


samedi 15 août 2009

Livre : Une école sous influence (Jean-Paul Brighelli)


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J’avais remis la lecture de ce livre à plus tard. Parce que je sentais que le sujet était plus polémique qu’utile au combat mené contre le pédagogisme. Cela n’a d’ailleurs pas manqué puisque la publication de ce livre a marqué la rupture complète entre ces deux acteurs médiatiques de la refondation de l’École que sont l’auteur et Laurent Lafforgue, à la fois mathématicien renommé et catholique convaincu. 

Brighelli s’empare du drapeau de la laïcité pour mener le combat d’un agnostique militant et libertin, mettant toutes les religions dans le même sac et ce sac jeté dans la mer de l’obscurantisme qui « éteint les lumières ». Le tout avec un vrai talent de plume, un grand sens de la formule choc… et de l’argument taillé à l’emporte-pièce.

Le problème majeur qu’évoque l’auteur est la manifestation de l’islam dans les écoles. Qui, selon lui, devrait purement et simplement être interdite. Et, pour faire bonne mesure, même chose pour les chrétiens et les juifs. Avec cet objectif, curieux par son antinomie : « Interdire définitivement toute manifestation religieuse – et, plus largement, toute expression d’intolérance. » J’avais bien fait de remettre la lecture à plus tard…

D’abord, descendant d’une famille vaudoise puis réformée ayant souffert de persécutions religieuses pendant des siècles, je reconnais à chaque fidèle le droit le plus absolu de vivre sa foi à sa guise, dès lors que la manifestation de cette foi ne gêne pas l’ordre public. La France, malgré les droits de l’Homme, a conservé secrètement une habitude d’intolérance religieuse, qui ne se retrouve pas par exemple dans les pays anglo-saxons. Et les athées n’échappent pas à cette malédiction, comme le démontre suffisamment ce livre.

Pour ce qui concerne plus spécifiquement les musulmans, je trouve scandaleux de les avoir encouragés à venir en France… pour leur reprocher trente ans après d’être ce qu’ils sont. Si on ne voulait pas de burqa dans nos rues, il ne fallait pas accepter l’immigration en provenance de la terre d’Islam. Par ailleurs, il me paraît tout à fait injuste de blâmer les élèves qui portent le hijeb et de fermer les yeux (si je puis dire !) devant les élèves qui exhibent leur string et plus encore. On exclut les premières, pas les autres. Dès lors que la France a renoncé à faire porter un uniforme aux élèves, le vêtement ne devrait pas poser problème. Sinon on risque de fixer des limites forcément contestables : pourquoi seraient-elles la religion et non la décence, ou autre chose encore ?

Enfin, ma conception de la laïcité n’est pas l’interdiction de la religion. La laïcité est le devoir de neutralité que doit respecter tout enseignant, en tant que fonctionnaire. En classe, je ne m’interdis pas de parler des différentes religions ou de l’athéisme, mais je ne proclame pas ma foi calviniste qui ne regarde personne dans le cadre de ma mission d’enseignement. Pourquoi s’offusque-t-on aujourd’hui des élèves qui se disent musulmans et ne dit-on rien quand des professeurs arrivent en classe arborant un T-shirt avec la tête du Che ou passant leur année à délivrer un enseignement étroitement inspiré par leur lubie du moment. Au mépris de tout élémentaire devoir de réserve.

Ce qui ne doit pas être toléré à l’école (habillement, propos, attitudes…) s’applique à tout le monde, aussi bien aux élèves entre eux qu’aux enseignants. Il ne doit pas y avoir deux poids deux mesures : la laïcité n’est pas à géométrie variable selon les sympathies ou les humeurs. Sans parler du respect que l’on doit à tout être humain et aux convictions qui sont les siennes, même si elles sont parfaitement étrangères aux nôtres, dès lors qu’on l’a cordialement invité chez nous et chaudement encouragé à s’y sentir chez lui. La question de l’immigration et de ses effets aurait dû être posée avant que le mouvement ne s’amorce. Et cette question doit se poser à ceux qui nous gouvernent et non peser sur les descendants d’immigrés. En confondant injustement l’effet et la cause. Ce qui est le défaut de ce livre…

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Une école sous influence – ou Tartuffe-roi
Jean-Paul BRIGHELLI
Jean-Claude Gawsewitch, Paris, 10/2006, 275 p.

mercredi 15 juillet 2009

Livre : De l'école (Jean-Claude Milner)

Voilà encore un livre unanimement reconnu comme une étape majeure dans le combat de refondation de l’École en France. Je l’ai donc lu et je dois avouer qu’il m’en a beaucoup coûté d’aller jusqu’au bout. Une fois de plus, je me trouve en désaccord complet avec mes petits camarades, ou supposés tels.

La thèse de l’auteur repose sur une conviction : il existe trois « forces ténébreuses » (!) à l’œuvre pour démolir l’École : les gestionnaires, les chrétiens et les instituteurs. Oui, vous avez bien lu.

Cela mérite quelques explications.

Les gestionnaires sont les fonctionnaires du ministère des Finances qui, par radinerie pure et simple, réduisent les coûts. L’auteur – qui se révèle très vite un fin analyste – affirme aussi que les enseignants inquiètent le gestionnaire parce que « l’enseignant est à la fois un fonctionnaire et un savant » ! Soit.

Les chrétiens sont également coupables car, toujours selon l’auteur, « depuis 1945, tous les thèmes de toutes les réformes de tous les niveaux d’enseignement sont d’origine chrétienne ». Langevin et Wallon, tous deux adhérents du Parti communiste, doivent se retourner dans leur tombe, car leur fameux plan a servi de matrice à toutes les décisions désastreuses prises pour accompagner la massification scolaire.

Restent les instituteurs. L’auteur leur en veut tout particulièrement et n’a pas de mots assez durs pour les stigmatiser. Ainsi, ils constituent « une corporation, aussi fermée, aussi jalouse de ses prérogatives, aussi arrogante à l’égard d’autrui, aussi terrible envers ceux qui la combattent que les corporations médiévales ». Et toc ! Ajoutant : « Certains d’entre eux, il est vrai, ne sont rien d’autre que des instituteurs glorifiés, heureux de leur ignorance, puisqu’elle ne les empêche pas, bien au contraire, d’enseigner ce qu’ils ne savent pas et de faire la leçon à ceux qui savent ». Re-toc ! « En vérité, les établissements scolaires tenus par la Corporation (les écoles primaires et une partie des collèges) sont justement ceux dont on est sûr qu’ils fonctionnent d’une manière catastrophique ». N’en jetez plus, la cour est pleine…

Et pourquoi cette corporation d’instituteurs nuisibles est-elle si redoutable et si malfaisante ? Parce qu’elle fait de la pédagogie.

Suit un procès en sorcellerie qui vaut son pesant d’or : « Ne croire ni à la pédagogie ni aux sciences de l’éducation, c’est mettre tout ce qui s’émet sous ce nom au rang, disons, de l’astrologie ». Ailleurs : « Nous mettons au défi ceux qui ont si souvent sur les lèvres le prédicat pédagogique (…) de citer une proposition assurée, un argument incontestable, un texte rigoureux ou simplement intéressant ou, plus simplement encore, bien écrit : il n’y en a pas ». Et encore : « La croyance à la pédagogie implique, de toute nécessité, qu’on accorde à la forme de la transmission une importance cruciale : c’est à ce prix en effet qu’elle peut s’attribuer quelque vraisemblance. Il faut que la différence des contenus transmis n’affecte pas la généralité des règles intrinsèques de la transmission, dont elle a, prétend-elle, édifié la théorie et la pratique ». Enfin : « Question tabou : la thèse familière des spécialistes de l’éducation et des réformateurs qui, explicitement ou implicitement, s’en inspirent, c’est que les contenus n’importent pas. Seule importe la forme, c’est-à-dire les méthodes pédagogiques : celles-ci seront d’autant plus pures que les contenus seront plus pauvres ». Réapparaît alors le sempiternel et inepte débat sur la primauté de la pédagogie ou des contenus. Comme le constructivisme s’est réclamé de la pédagogie, ceux qui pensent en raccourci vouent aux gémonies toute forme de pédagogie et montent au pinacle les contenus. Air connu, surtout chez les partisans de l’enseignement traditionnel, qui sont si peu à l’aise en pédagogie.

Et si les deux, pédagogie et contenus, avaient leur importance ? Surtout au Primaire. Choisir une pédagogie efficace permet justement de faire passer des contenus exigeants. La nécessité pédagogique est une évidence qui échappe à nombre de professeurs du Secondaire qui, par conséquent, la nient. Sans doute parce que les instituteurs et les professeurs, bien qu’ils soient enseignants, exercent deux métiers différents. Les instituteurs n’ont pas à faire la leçon aux professeurs… et les professeurs n’ont pas à dire aux instituteurs comment enseigner.

Justement, notre auteur aborde aussi – à sa façon – les différences entre instituteurs et professeurs : « La Corporation n’affirme pas seulement détenir la science pédagogique ; elle prétend aussi en avoir le monopole : les instituteurs et PEGC savent enseigner – en vérité, ils ne savent rien d’autre – ; ils sont aussi les seuls à savoir enseigner. Tous les autres types d’enseignants en sont du même coup dévalués, et singulièrement, ceux qui s’autorisent de leur discipline et de la maîtrise qu’ils en ont ». Autrement dit les instituteurs ne savent rien d’autre que la pédagogie (qui est comparable à l’astrologie, voir plus haut), alors que les professeurs ont la maîtrise de leur discipline. Les instituteurs sont des imbéciles, mais les professeurs sont des savants : « Ce qui les rassemble [les professeurs], c’est une haute image d’eux-mêmes, non pas en tant qu’individus, mais en tant que corps. Si de plus l’image est si haute, c’est pour une raison essentielle : elle inclut une relation à un savoir, le plus souvent défini en termes de discipline et garanti par un passage dans l’enseignement supérieur. Agrégé ou certifié, le professeur de lycée ne se pense pas comme un enseignant, terme indifférencié cher à la Corporation et aux chrétiens, mais comme un philosophe, un mathématicien, un historien, etc. » Les instituteurs appartiennent à une corporation, les professeurs font partie d’un corps. Les premiers sont des charlatans ignares, incultes et dangereux, les seconds sont des spécialistes cultivés, érudits et compétents. « Celui qui engage un individu comme spécialiste de la transmission d’un savoir ne doit tenir compte que de la maîtrise que détient cet individu de ce savoir ». En d’autres termes, seul le savoir disciplinaire suffit pour faire le métier d’enseignant. Les autres savoirs, dont celui de l’action pédagogique, ne comptent pas. Démonstration terminée.

Enfin, cerise sur le gâteau, l’auteur invente une nouvelle tare : le « méridionalisme » (p 140), sans la définir vraiment. Pour l'auteur, le Midi fait probablement partie des pays sous-développés. Avec ce livre, moi qui suis Marseillais de naissance, Languedocien de cœur et instituteur de profession, j’aurai bu le calice jusqu’à la lie…

À fuir absolument.

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De l'école
Jean-Claude MILNER
Le Seuil, 05/1984, 152 p.


Messerschmidt
Franz Xaver Messerschmidt