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samedi 27 octobre 2012

Visite au musée - La pédagogie intuitive


On entend parfois parler de pédagogie intuitive en référence à un article du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, que certains thuriféraires considèrent toujours comme la Bible de l’enseignement plus d’un siècle après sa parution !


Dictionnaire pédagogique

Cette pédagogie intuitive est disputée à la fois par des partisans de l’enseignement traditionnel et par les tenants des pédagogies “nouvelles”. Ce sont d’ailleurs ces derniers, par le biais de l’IFÉ (Institut Français de l’Éducation, ex-INRP), qui ont mis en ligne les articles de ce dictionnaire décrit comme un « mythe bibliographique » alors qu’il n’est qu’un « lieu de mémoire ». Une mémoire de l’enseignement tel qu’il était conçu en 1887 (1ère édition) ou en 1911 (2e édition), c’est-à-dire il y a bien longtemps…

Dans l’article Intuition et méthode intuitive, Buisson nous livre d’abord la définition du mot intuition : « On entend en général par intuition un acte de l'intelligence humaine, le plus naturel, le plus spontané de tous, celui par lequel l'esprit saisit une réalité, constate un phénomène, voit en quelque sorte d'un coup d'œil une chose qui existe en lui ou hors de lui. Il l'aperçoit, non parce qu'il s'y applique, mais parce qu'il ne peut pas ne pas l'apercevoir ; cette vue ne lui coûte ni effort ni réflexion, elle n'entraîne aucune hésitation, elle ne prend pour ainsi dire aucun temps appréciable, tant elle se fait aisément et naturellement. » Autrement dit, l’intuition permet de deviner une réalité alors qu’on ne l’a pas encore vraiment analysée.

Ce danger de la devinette est une composante essentielle du constructivisme pédagogique : on place un élève devant une situation complexe, à lui d’en tirer tous les enseignements qu’il pourra. Donc essentiellement par intuition.

Cette démarche intuitive, au sens de deviner, est confirmée par ce que dit Buisson au sujet de l’apprentissage de la lecture : « En lecture, au lieu de lui faire passer en revue toutes les lettres et toutes les syllabes vides de sens, on lui donne, dès qu'il sait deux ou trois lettres, de petits mots qui occupent sa pensée, satisfont son imagination, aiguisent sa curiosité pour les questions suivantes, chaque leçon portant pour ainsi dire sa récompense en elle-même : l'ordre logique peut en souffrir, et il faut que l'enfant plus d'une fois supplée par une sorte de divination ou d'intuition [souligné par nous] à ce qui lui manque rigoureusement pour être en état de déchiffrer le mot, mais c'est là précisément qu'est le plaisir pour lui ; l'obstacle est franchi, il a le sentiment de la conquête qu'il vient de faire ; il n'est pas encore â l'âge où l'on tient à se rendre compte minutieusement et consciencieusement des procédés qu'on a suivis, et il ne demande qu'à poursuivre. » Voilà une belle justification des méthodes à départ global chères aux constructivistes d’aujourd’hui. Remarquons que Buisson lui-même utilise le mot de « divination » !

Pourquoi Buisson insiste-t-il autant sur cette nouvelle méthode ? Nous en trouvons la réponse dans deux passages de cet article : « c'est l'application non de telle ou telle recette plus ou moins mécanique » et plus loin « on l'instruit [l’élève] par intuition (…) toutes les fois qu'au lieu de lui faire suivre passivement son maître et répéter docilement une leçon toute faite, on le provoque à chercher, on l'aide à trouver, on le met sur la voie ». C’est donc bien une critique de l’enseignement tout ce qu’il y a de plus traditionnel, c’est-à-dire un enseignement qui dispense les savoirs de manière magistrale, qui multiplie les exercices d’application sans faire de rétroaction immédiate, qui punit les erreurs, qui se moque de la métacognition et qui ignore les apports des sciences de l’éducation.

On comprend mieux pourquoi les constructivistes ont ajouté cette méthode intuitive à l’arbre généalogique de leur pensée pédagogique. Quant aux partisans de l’enseignement traditionnel qui la revendiquent, ils sont complètement à côté de la plaque. Probablement que pour eux tout est bon pourvu que ce soit antérieur à 1960, année où leur école s’est écroulée...

Quel est l’intérêt de la pédagogie intuitive pour un enseignant explicite d’aujourd’hui ? La réponse est claire et nette : aucun intérêt.

Et cela pour une bonne raison : la méthode intuitive fait appel à l’intuition des élèves, à leur capacité de deviner ce qu’on veut leur enseigner. Par expérience, nous savons que certains vont y arriver. Plus facilement s’ils viennent de milieux socioculturels favorisés, plus difficilement pour les autres. On pourrait donc s’en contenter. Mais que fait-on des élèves qui n’ont pas l’intuition, qui ne devinent pas ou qui devinent de travers ?

La pédagogie intuitive ne sert qu’à découvrir les talents dans les classes, à découvrir les élèves doués. Ce n’est pas l’objectif que se fixe l’enseignement explicite : nous avons le souci de tous les élèves qui nous sont confiés, et plus particulièrement de ceux qui ont des difficultés. Nos principes de base reposent sur la compréhension, l’entraînement et le maintien en mémoire des concepts et des habiletés que nous enseignons aux élèves. Parvenir à l’automatisation des tâches subalternes permet à ceux-ci de consacrer leur intelligence à la résolution des situations complexes qu’ils seront amenés à rencontrer dans leur scolarité. En pédagogie explicite, si un élève n’a pas appris c’est qu’on lui a mal enseigné. Aussi, nous ne recourons pas à l’intuition et encore moins à la divination…

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