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samedi 27 mai 2017

La recherche de l'efficacité en éducation est-elle de droite ?

Source : medium.com

Sciences cognitives et Éducation :
dépasser les prétentions idéologiques

Pour mieux comprendre la place
des sciences cognitives à l’école


Svetlana Meyer



Comme toute personne intéressée par l’éducation, je mène depuis quelques temps une campagne d’investigation sur notre nouveau ministre, Jean-Michel Blanquer. Jusqu’à présent, ses prises de positions répétées et maintenues en faveur de l’expérimentation pédagogique basée sur la recherche, ses propositions pour une utilisation réfléchie et ambitieuse du numérique m’ont réjouie.

En politique, il est toujours bon d’écouter tous les sons de cloches histoire de détecter si, au milieu du vacarme médiatique, ne tinterait pas le bruit d’une casserole. C’est en lisant les argumentaires contre Jean-Michel Blanquer que j’ai lu cette phrase de Laurence de Cock :
« Les expérimentations pédagogiques basées sur “l’efficacité” et les recherches en psychologie cognitive portent une vision de l’école comme fabrique de l’acteur économique. » (Laurence de Cock)
 Si j’ai déjà entendu ce reproche dans la bouche d’enseignants avec qui j’ai parlé de mes travaux de recherche, c’est bien la première fois que je le vois écrit noir sur blanc dans les médias.

À cause de leur supposée obsession de la “performance pédagogique”, les sciences cognitives sont souvent considérées comme une émanation scientifique du productivisme ambiant. Ou, pour reprendre les mots plus terre à terre que l’on a adressés à l’un de mes collègues, comme “une science de droite”.

Après tout, dans nos recherches, nous nous intéressons bien à “l’efficacité” de méthodes pédagogiques sur l’apprentissage. Nous “comparons” aussi des groupes d’élèves entre eux, et pour ce faire nous “mesurons” leur “performance”. Ces mots sont effectivement très connotés et pourraient dénoter d’un ancrage idéologique plutôt libéral.

À plusieurs niveaux, ces hypothèses sont fausses, et je vais essayer d’expliquer ici pourquoi.

Les sciences cognitives étudient les fonctions du raisonnement humain. Ces fonctions sont la perception, l’attention, la mémoire, la cognition sociale, et bien d’autres. Dans le domaine de l’éducation, nous nous intéressons donc à la manière dont l’apprenant perçoit, analyse et mémorise l’information qui lui est transmise, mais aussi à l’influence de son environnement sur son apprentissage (parfois indépendamment des questions de sa “performance”).

Nous menons donc d’une part des recherches très fondamentales qui nous permettent de mieux comprendre l’apprenant et ses spécificités (quel est le nombre de lettres qu’un enfant est capables d’analyser en parallèle ? quelles sont les origines de la dyslexie ?), et d’autres part des recherches plus appliquées à partir desquelles nous pouvons établir des recommandations pédagogiques (est-ce que mobiliser le toucher en plus de la vue améliore l’apprentissage des lettres ?).

De par leurs objets d’études, les premières ne peuvent de toute évidence pas “porter une vision de l’école comme fabrique de l’acteur économique”. En quoi déterminer si la dyslexie est d’origine visuelle ou phonologique véhicule une quelconque conception de l’éducation ? Dire que l’ensemble des recherche appliquées à l’éducation recherche l’efficacité à tout prix est donc une erreur.

Parlons maintenant de ceux qui, parmi tous les sujets d’expérimentations possibles, ont choisi de se focaliser sur la comparaison de méthodes pédagogiques. Cette branche appliquée des sciences cognitives n’a pas le même périmètre d’action que la sociologie de l’éducation ou la recherche en didactique : toutes ces sciences peuvent se complètent harmonieusement sans “dogmatisme” de la part de l’une ou l’autre.

Ensuite, au-delà de toute connotation, quand un chercheur en sciences cognitives parle d’efficacité, il ne parle pas d’efficacité dans l’absolu mais d’efficacité relative à son objet d’étude : l’être humain.

La cognition humaine peut se définir par un ensemble de “principes”. Comme dans toute science, ces principes ne sont pas gravés dans le marbre et sont en permanence affinés par l’expérience. Il n’empêche que nous en avons une idée à gros grain. Lorsque nous comparons des méthodes d’apprentissage, nous ne cherchons pas la “meilleure” mais celle qui respecte le plus ces principes cognitifs et les éclaire d’un jour nouveau.

Par exemple, si l’un de ces principes est que l’enfant a besoin de connaître les correspondances lettres-sons pour apprendre à lire, nous allons comparer les méthodes d’apprentissage de la lecture qui entraînent ce prérequis en la comparant à celle qui ne l’entraîne pas. Si la première lui permet de “mieux lire”, ce sera elle qui sera jugée plus adaptée aux principes qui définissent la cognition d’un élève.

Une méthode plus respectueuse du fonctionnement cognitif des enfants a pour effet d’améliorer la qualité de leurs apprentissages et de fait les rend plus “performants”. Mais elle permet surtout de limiter l’impact du déterminant social sur leurs parcours scolaires. Parce qu’elle donne à chacun les prérequis nécessaires pour l’apprentissage concerné, les enfants n’auront pas à les obtenir uniquement dans leur environnement familial.

En reprenant notre exemple sur la lecture, la méthode qui entraîne les correspondances lettres-sons veillent à ce que tous les enfants connaissent les règles de déchiffrage du français. En déchiffrant les mots, les enfants pourront les reconnaître et aboutir à leur sens. La méthode globale, moins adaptée aux enfants, se base sur la reconnaissance des mots dans leur globalité. Comme pour apprendre à lire les enfants ont besoin de connaître les correspondance lettres sons, ils procèdent par essais pour deviner ces règles. Ceux qui sont plus exposés aux mots écrits à la maison convergeront plus rapidement vers la bonne solution et donc liront mieux que leurs compagnons plus défavorisés.

Ainsi, lorsque l’on étudie l’apprentissage, l’objectif final peut aussi bien être de produire un travailleur sachant lire que de permettre à l’enfant défavorisé d’utiliser sans peine les mêmes moyens de communication que son voisin.

Malgré ces éléments et les précautions que prennent bon nombre de chercheurs dans leurs communications, pourquoi vouloir à tout prix lier sciences cognitives et libéralisme ? On peut donner deux éclairages à l’origine de cette confusion.

Remarquons d’abord que les mots employés par libéraux et chercheurs se ressemblent beaucoup. Tout discours d’inspiration libérale contient les termes “comparaison”, “efficacité”, “performance”, “évaluation” et c’est aussi le cas pour les communications des chercheurs en sciences cognitives. Pourquoi cette proximité lexicale ?

Comme la chimie ou la physique, les sciences cognitives utilisent une méthode scientifique au sens premier du terme c’est à dire basée sur la mesure expérimentale, l’observation de régularités reproductibles et la réfutabilité des hypothèses. Lorsqu’un chercheur en sciences cognitives emploie le mot “mesure” pour parler d’un comportement qu’il observe, ou “comparaison de l’efficacité”, il ne le fait pas par affiliation politique mais parce que ce sont les mots propres à la méthode scientifique.

Notons en revanche que les stratégies de communication des libéraux revendiquent, à tort ou à raison, une certaine scientificité. Peut-être est-ce parce que Hume, Locke et Smith, penseurs du libéralisme économique, affectionnaient particulièrement la méthode expérimentale.

Si nos mots se ressemblent, ce n’est donc pas parce que les scientifiques sont libéraux, mais parce que les libéraux utilisent un vocabulaire scientifique.

Ensuite, il faut constater que les libéraux sont les plus fervents défenseurs de l’application des sciences cognitives à l’école, peut être justement à cause de cette proximité de vocabulaire. C’est un fait, les voix qui s’élèvent pour défendre l’application de nos résultats de recherches au domaine de l’éducation sont principalement issues de ce bord politique. Si on nous confond, c’est aussi parce que ce sont les seules qui joignent l’acte à la parole.

Notre discipline n’est pourtant pas dogmatique. Les recommandations pédagogiques issues des sciences cognitives sont tout à fait compatibles avec une vision de l’école qui formerait des “citoyens liés par un projet social”. Elles peuvent même servir cette vision en limitant l’impact du déterminant social.

Mais si aucune entité “de gauche” ne s’empare de nos recherches alors, par l’usage qui en sera fait, les sciences cognitives deviendront effectivement une science “de droite”.

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