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jeudi 15 septembre 2011

Livre : Le pire est de plus en plus sûr (Natacha Polony)




Natacha Polony a écrit un petit livre vif et incisif sur l’état de l’école. Un de plus, serait-on tenté de dire. À tel point qu’il devient difficile de renouveler le genre. L’auteur a donc choisi le récit d’anticipation : Natacha Polony nous décrit l’école telle qu’elle existera – ou qu’elle risque probablement d’exister – à la Rentrée 2020.

Natacha Polony a un véritable talent de plume et la description qu’elle fait repose sur des éléments qui sont déjà expérimentés, ce qui signifie qu’ils passeront dans la réalité sous peu. Dans l’Éducation nationale, on “expérimente” d’abord ce qu’on veut généraliser ensuite et ce, quels que soient les résultats de l’expérimentation initiale. C’est simplement une tactique – éculée – pour faire passer ce qu’on veut et faire taire les récalcitrants.

Je partage en gros son analyse des causes du délitement du système éducatif français, avec notamment  la lourde responsabilité de ceux qui ont implanté massivement dans les classes les pratiques catastrophiques du constructivisme pédagogique. Je rejoins aussi son projet d’une école efficace et moderne, transmettant des savoirs de manière structurée.

Ceci étant dit, passons à la critique.

Pour commencer : un détail, mais il a son importance. Natacha Polony utilise comme synonymes les mots “républicains” et “instructionnistes”. Elle a tort. Si les “républicains” se situent dans un cadre politique (ou nostalgique avec l’École de la République), les instructionnistes sont des professionnels d’aujourd’hui, en quête d’efficacité dans leur métier d’enseignant. Ils se définissent par opposition aux constructivistes, c’est-à-dire au plan des pratiques pédagogiques et des philosophies éducatives qui les sous-tendent. Le mot “instructionnisme” a d’ailleurs été introduit dans la langue française par des chercheurs spécialistes de l’enseignement explicite… qui n’ont rien de “républicains” puisqu’ils sont québécois.

L’auteur invoque très souvent “l’École de la République”, assumant ainsi son héritage chevènementiste. L’expression a un côté rétro et exprime la nostalgie d’une école disparue, celle des années 1950-60, qui a la préférence de Natacha Polony. Elle le dit à longueur de page. Étant née en 1975, elle a eu la chance de ne pas la fréquenter. Moi si, hélas…

Cet attachement à “l’École de la République” n’a pourtant pas empêché Natacha Polony de se fourvoyer lourdement en juin 2010 dans un colloque organisé par la Fondation pour l’école. Pour ceux qui ne le sauraient pas, tellement ces structures sont opaques, cet organisme est une émanation de la nébuleuse SOS-Éducation. En journaliste informée, Natacha Polony ne pouvait l’ignorer. Quand on vante les mérites de la laïcité, que va-t-on faire au milieu de catholiques tridentins voulant implanter des écoles hors contrat dans tout le pays ? Quand on se dit attachée au service public d’enseignement, que va-t-on faire au milieu d’ultra-libéraux qui veulent détruire la fonction publique ? Quand on rappelle les principes fondateurs de Condorcet, que va-t-on faire parmi les grands bourgeois qui veulent une école de qualité pour eux et une école au rabais pour les pauvres ? Quand on se dit républicain, que va-t-on faire au milieu de réactionnaires plutôt royalistes qui pratiquent sans relâche un lobbying agressif auprès des élus afin de les circonvenir ? Pour moi, cette collaboration est rédhibitoire. Comment faire confiance à quelqu’un qui mange à de tels râteliers ? Qui peut croire Natacha Polony lorsqu’elle s’oppose au chèque éducation et au privé hors contrat (p 27 et 28), alors que ce sont les mesures phares de SOS-Éducation qui lui a servi la gamelle ?

Tout le monde peut se tromper. Mais encore faut-il le reconnaître. Ce qui n’a pas encore était fait, du moins à ma connaissance.

Au total donc, un livre qu’on appréciera… si on ne connaît pas les turpitudes de l’arrière-plan.

_________________________
Le pire est de plus en plus sûr – Enquête sur l'école de demain
Natacha Polony
Mille et une nuits, 08.2011, 110 p.


SOS-Éducation
Fondation pour l'école - Le Grand Prix 2010
Remise des prix à l'Hôtel des Invalides en juin 2010
Natacha Polony, membre du jury d'honneur


« Qui vont dans des écoles privées 
Privées de racaille, je me comprends. »
(Renaud, Les bobos)

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