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dimanche 14 mars 2010

Pour soutenir une réflexion sur les devoirs à l'école primaire (Conseil Supérieur de l'Éducation)

Avis à la Ministre de l'Éducation, du Loisir et du Sport, 03.2010




Introduction :

Les devoirs et les leçons font partie du paysage scolaire depuis fort longtemps. Au-delà des réformes scolaires, de la mutation des familles et de l’évolution des sociétés, la très vaste majorité des enseignants et des enseignantes ont donné – et donnent encore – des devoirs et des leçons à leurs élèves.

Certains chercheurs se sont attardés au discours et aux pratiques sur les devoirs et les leçons depuis plus d’une centaine d’années. Leurs conclusions montrent que si les devoirs et les leçons sont une tradition bien ancrée, cette tradition a souvent été l’objet de controverses. À la différence des États-Unis ou de l’Australie où des groupes sociaux militent pour leur abolition, les devoirs et les leçons ne font toutefois pas l’objet d’une polémique au Québec. De façon générale, ni les parents, ni les enseignantes et les enseignants québécois ne remettent en question cette pratique très répandue à l’enseignement primaire, malgré des questionnements épisodiques. Pourquoi alors un avis sur les devoirs et les leçons? En quoi une réflexion du Conseil supérieur de l’éducation sur cette question est-elle pertinente? Le Conseil part du constat que la société québécoise a connu des transformations importantes au cours des dernières décennies. La famille prend désormais des formes diversifiées : elle est non seulement biparentale mais aussi monoparentale ou recomposée. Les enfants peuvent vivre alternativement avec chacun de leurs parents séparés. Les deux parents, ou le parent seul, occupent le plus souvent un emploi. Les difficultés associées à la conciliation travail-famille sont un thème récurrent de l’actualité.

Sans prétendre qu’il y ait eu un âge d’or où la pratique des devoirs ne comportait aucun problème pour les familles, il faut convenir que, pour nombre d’entre elles, il est de nos jours difficile de concilier les devoirs avec le travail des parents ou avec l’organisation familiale. En outre, les devoirs et les leçons peuvent poser des défis particuliers pour les parents qui ne maîtrisent pas la langue d’enseignement ou qui sont peu scolarisés, ou pour les enfants qui ont des difficultés d’apprentissage et pour leurs parents. Comment faire en sorte que, lorsqu’il y a des devoirs, tous les élèves puissent en tirer profit, quelles que soient leurs compétences ou l’aide sur laquelle ils peuvent compter à la maison? Il y a là un enjeu d’équité sur lequel le Conseil entend se pencher dans le présent avis. Les mesures d’accompagnement scolaire et d’aide aux devoirs qui peuvent favoriser l’équité et la réalisation du plein potentiel de chaque élève seront notamment examinées.

Notons qu’il n’est pas nouveau, pour le Conseil, de mettre en avant la valeur d’équité. Celle-ci, entendue au sens de l’égalité des résultats et donc de la nécessité d’un traitement non pas identique mais différencié des individus et des groupes pour prendre en compte leurs besoins différents, traverse l’ensemble des travaux du Conseil. Qui plus est, elle est au cœur même des visées du système québécois d’éducation.

En parallèle aux changements sociaux et familiaux que nous avons évoqués, le rapport à l’éducation s’est transformé au cours des dernières décennies. Le niveau de scolarité de la population s’est accru, la société du savoir est en plein déploiement, et on accorde de plus en plus d’importance à la réussite scolaire comme façon d’assurer la participation sociale optimale des citoyens. Dans ce contexte, les devoirs sont vus par plusieurs comme un moyen essentiel pour favoriser la réussite scolaire.

Pourtant, nous verrons dans cet avis qu’en général, les études scientifiques ne montrent pas d’effet des devoirs sur les résultats scolaires au primaire. Plusieurs voient dans les devoirs une façon de développer le sens de l’effort et la discipline personnelle chez l’enfant, mais peu de recherches ont porté sur le lien entre les devoirs et ces bénéfices attendus. En l’absence de certitude scientifique sur les effets des devoirs et des leçons au primaire, et reconnaissant que les devoirs peuvent aussi être un moyen de concrétiser l’indispensable engagement des parents dans le vécu scolaire de leur enfant, le Conseil plaide pour une réflexion sérieuse des équipes-écoles et de leurs partenaires sur leur pertinence dans le contexte particulier de vie des élèves et des familles qu’ils desservent et sur leur caractère équitable ou non. Les devoirs et les leçons, comme les autres moyens utilisés par l’enseignant, doivent de plus procéder d’une intention pédagogique claire et cohérente avec la philosophie du Programme de formation de l’école québécoise.

Pourquoi choisir de donner ou non des devoirs ? Le cas échéant, quels types de devoirs donner dans quel contexte ? C’est à ce genre de questions que les différents intervenants de l’éducation sont conviés à réfléchir.

Dans cet avis, le Conseil ne prend pas position pour ou contre les devoirs. Le Conseil ne statue pas non plus sur ce que serait, dans l’absolu, un « bon » ou un « mauvais » devoir, et il n’établit pas de prescriptions concernant les devoirs. Le Conseil soutient plutôt que la question des devoirs et des leçons doit être examinée localement, pour tenir compte de la diversité des besoins des élèves ainsi que des caractéristiques des familles et des communautés en vue de favoriser la réussite éducative.

Pour soutenir la réflexion, le Conseil propose un cadre où figurent des principes et des paramètres pouvant aider à prendre des décisions éclairées en matière de devoirs et de leçons, dans le respect de l’autonomie professionnelle du personnel enseignant et en tenant compte de la fonction de l’école et de son ancrage dans la communauté. Les valeurs de pertinence, d’équité et de cohérence sont sous-jacentes au cadre de réflexion proposé.

Pour élaborer cet avis, le Conseil s’est appuyé sur quatre sources principales d’information :
- Les écrits scientifiques, qui permettent de mieux cerner ce que sont les devoirs et les leçons, leurs formes multiples et leurs effets, notamment sur l’apprentissage ;
- Les données sur la pratique des devoirs et des leçons au Québec et sur les mesures d’aide mises en place, notamment les données d’une enquête du Conseil auprès des écoles primaires et celles provenant d’une consultation plus approfondie de certaines écoles et de certains organismes communautaires ;
- Les données statistiques qui permettent de cerner l’ampleur des transformations sociales et familiales au Québec ;
- L’examen du contenu de certaines politiques ou de cadres de référence en matière de devoirs adoptés ici et ailleurs.
Ces divers éléments ont permis au Conseil de cheminer dans sa réflexion et de formuler des orientations et des recommandations portant sur la question des devoirs et des leçons.


L’avis comprend quatre grandes parties. La première a pour objectif de cerner plus précisément le sujet de l’étude, à savoir les devoirs et les leçons. On y traite d’abord de l’ampleur de la pratique des devoirs et des leçons au Québec, puis des diverses formes qu’ils peuvent prendre et de la définition que le Conseil en retient. On examine ensuite le but des devoirs et des leçons, ou plus précisément les effets qu’on attend d’eux, et les effets qui sont démontrés ou non dans les écrits scientifiques.

La deuxième partie de l’avis traite du nouveau contexte sociologique dans lequel s’inscrit la question des devoirs et des leçons, c’est-à-dire des nouveaux besoins en rapport avec ce contexte et des façons d’y répondre. On traite de l’importance, pour la réussite éducative, de la participation parentale au vécu scolaire, participation qui s’incarne souvent dans le soutien aux devoirs et aux leçons. On décrit ensuite la transformation des configurations familiales et les difficultés associées aux devoirs et aux leçons pour certaines familles. L’enjeu de l’équité est souligné. On trace enfin un portrait du soutien qui existe en relation avec les devoirs et les leçons, portrait qui révèle notamment la présence d’une diversité de formes d’aide et d’intervenants associés à l’aide aux devoirs.

Dans la troisième partie de l’avis, le Conseil présente la réflexion et les pratiques nouvelles de certaines écoles québécoises en matière de devoirs et de leçons, tout en constatant que ces réflexions et ces pratiques s’articulent rarement dans un cadre formalisé. Le Conseil examine ensuite les éléments qui sont retenus ici ou ailleurs quand un cadre de ce genre existe sous la forme d’une politique ou d’orientations en matière de devoirs.

Dans la quatrième et dernière partie de l’avis, le Conseil conclut son analyse en proposant des orientations et des recommandations pour une prise de décisions éclairées concernant la pratique des devoirs et des leçons, pour l’établissement de mesures cohérentes et équitables d’accompagnement scolaire et d’aide aux devoirs et pour la collaboration optimale de l’école avec les familles et la communauté.