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mercredi 25 novembre 2015

Réforme de l’éducation : Aveux, confessions, espérances

Source : Le devoir




Normand Baillargeon 


Depuis plus d’un quart de siècle, je suis professeur en sciences de l’éducation à l’UQAM. […] Je quitterai prématurément ce milieu sous peu, pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec la réforme québécoise de l’éducation.

J’étais chroniqueur en éducation au Devoir au milieu des années 1990 quand ce grand chantier de réflexion collective sur l’aggiornamento de notre système scolaire appelé États généraux de l’éducation a été lancé. À ce moment, une collègue de ce journal m’a fait une remarque qui n’a cessé de me hanter depuis, alors que sa pertinence devenait de plus en plus grande. Elle soutenait que la constitution de ce chantier l’inquiétait parce qu’on n’y avait pas prévu de comité scientifique. L’avenir allait lui donner entièrement raison.

Ces États généraux ont donc débouché sur la réforme, une très vaste et très novatrice proposition pour l’essentiel imaginée au ministère de l’Éducation et dans les facultés d’éducation.

Je suppose que, quelque vingt ans plus tard, toute personne de bonne foi conviendra des propositions suivantes :

1 ) Cette réforme a été un échec dans la mesure où elle n’a pas rempli les promesses que ses concepteurs avaient placées en elle, tout particulièrement auprès des populations fragiles, en difficulté et ayant propension au décrochage qui devaient en bénéficier.

2 ) Cet échec était prévisible au vu de la littérature scientifique pertinente et a même été prédit par quelques personnes, un groupe dont je fais partie.

3 ) Le succès de la réforme, s’il avait eu lieu, aurait constitué un véritable événement qui aurait amené nombre de chercheurs au fait de la littérature scientifique et philosophique pertinente à se pencher sur ce singulier cas du Québec, qui aurait à leurs yeux été une sorte d’énigme à résoudre. Ce ne fut pas le cas.

4 ) La réforme de l’éducation a été un très substantiel détournement des États généraux : ceux-ci réclamaient un rehaussement curriculaire, celle-là a mis en avant une mutation de la pédagogie, où la pratique de projets et la notion de compétence occupaient une place prépondérante.

Non seulement, en sciences de l’éducation et au ministère de l’Éducation, ignore-t-on généralement ce que la recherche crédible permet d’avancer, non seulement des idées qui ailleurs seraient tenues pour peu crédibles sont-elles acceptées dans l’université comme au ministère, mais il circule en plus dans ces milieux nombre d’idées démonstrativement fausses et en certains cas dangereuses. Faut-il s’étonner, dès lors, que, dans mon milieu de travail, on ait pu faire de la place à l’astrologie comme moyen d’orientation scolaire (c’est le sujet d’un mémoire soutenu à l’UQAM) ou que le créateur de la synergologie, une pseudoscience notoire, puisse travailler chez nous à un doctorat en éducation appliquant à l’éducation cette pseudoscience ?

Le milieu des sciences de l’éducation est un milieu relativement fermé, composé de gens qui restent entre eux et qui disposent néanmoins, avec le ministère, d’un énorme pouvoir sur l’adoption des politiques publiques, de ressources et de capital — tout court, comme institutionnel —, sans guère avoir à véritablement rendre de comptes même quand ce qu’ils avancent et proposent n’a guère de légitimité épistémique.

J’ai proposé à ce propos de parler d’une « funeste alliance », celle qui lie des facultés universitaires d’éducation se félicitant de la valeur de leurs travaux en raison de leur adoption par les politiques publiques, et du ministère, se félicitant de son côté du sérieux de ses décisions parce qu’elles seraient fondées sur de la recherche émanant de facultés universitaires en éducation.

On aura compris que, à l’UQAM comme dans les autres institutions concernées, l’adoption, la défense, puis l’implantation de la réforme, tout cela ne pouvait se faire sans une grande violence exercée contre les opposants, peu nombreux au demeurant.

Je dirai simplement qu’à part être mis à pied, j’aurai payé personnellement et professionnellement tous les tributs qu’il y avait à payer pour dire ce que j’ai dit et que j’ai même dû me résoudre à aller sur la place publique pour me faire entendre, puisque cela était à peu près impossible au sein des murs de mon université.

J’ai suggéré et je maintiens que l’épisode de la réforme donne assez fortement à penser qu’il existe au Québec, en éducation, une sorte de cercle fermé s’apparentant à une nomenklatura qui rend extrêmement difficile non seulement l’expression de positions critiques ou dissidentes, mais aussi une sorte d’impartialité informée devant ce qui est avancé. Le Conseil supérieur de l’éducation avait été pensé, entre autres, afin de permettre une perspective citoyenne et critique sur le monde de l’éducation : mais il ne peut manifestement jouer ce rôle quand il est largement composé de gens qui ont conçu ou promu ce qu’ils doivent juger (ce qui explique sans doute que l’échec de la réforme semble toujours être la faute des autres, et notamment des enseignants, des syndicats, des médias qui n’ont rien compris ou ont été mauvais joueurs). Un comité de sages pourrait sans doute être imaginé qui jouerait ce rôle d’observateur impartial.

La suggestion à laquelle je suis le plus attaché, celle sur laquelle je fonde mes plus grandes espérances, concerne toutefois la formation des maîtres. Les facultés de sciences de l’éducation devraient recentrer sur elle leur mission, et former des maîtres hautement cultivés, au fait de la recherche scientifique, et, pour ce qui est du secondaire, possédant une solide formation disciplinaire acquise à l’université dans les domaines pertinents. Elles devraient enfin renoncer à ce clientélisme qu’elles pratiquent sans retenue et devenir des véritables filières d’élite.

Je nous souhaite la lucidité et le courage que tout cela demandera de nous.


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