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mardi 12 mai 2015

Quel bilan pour la loi "No Child Left Behind" ?




Le Café pédagogique s’est fait récemment l’écho d’un article du New York Times qui annonçait la fin de la loi américaine No Child Left Behind (NCLB). La loi stipulait qu’en 2014, tous les élèves de toutes les catégories ethniques et sociales des États-Unis devraient avoir atteint, au grade 8 (notre 4e), en maths et en anglais, le niveau proficient (compétent), un objectif très ambitieux puisque à l’époque, autour de 30 % des élèves l’atteignaient.

Intervention sans précédent du niveau fédéral dans le gouvernement de l’éducation, la loi obligeait les États à mettre en place des standards (les compétences et connaissances que les élèves doivent maitriser), des épreuves annuelles dans ces trois disciplines, et des incitations (mêlant aide et pression pour les établissements dont les épreuves indiquaient que leurs élèves n’avaient pas fait les « progrès adéquats » vers l’objectif). Cette loi, devait en principe être réautorisée 4 ans plus tard, c'est-à-dire examinée, éventuellement modifiée par le Congrès en fonction de ses résultats.

Pour diverses raisons, ce ne fut pas le cas, ce qui obligea l’administration Obama à user d’expédients pour donner un cadre juridique à l’action des États. En même temps, cette administration  a initié le programme Race to the Top (RTTT). RTTT subventionne les États qui  ont présenté un programme convaincant, entre autres,  d’amélioration des standards (le fait d’adopter en anglais et maths le « common score standard », un standard national, donne aux États des points supplémentaires pour être éligible aux subventions) et de mise en place d’une gestion de la carrière de enseignants fondée sur l’évaluation de leur efficacité (voir le n° 44-2 de Educational Researcher consacré à la perception de ces évaluations par les enseignants).

S’agissant de la réautorisation de NCLB, le ministre Duncan, selon un discours qu’on trouve sur internet, estime NCLB « démodé, fatigué et trop prescriptif », mais souhaite que l’on en conserve le cœur : des évaluations annuelles, en anglais et maths, obligatoires du CE2 à la 3e + une au cours du lycée. Ce qui se passe en ce moment est que le Congrès a engagé un travail pour enfin proposer une loi qui prenne la suite de NCLB. Les sénateurs des deux partis viennent de s’accorder sur un projet qui donne sans doute une assez bonne idée de ce que sera cette prochaine loi. Ce projet conserve les évaluations annuelles, mais interdit à l’État fédéral d’imposer aux États, ou même de les inciter à adopter, tel ou tel standard (signant ainsi la fin du « common core standard »), telle ou telle  modalité de l’évaluation des enseignants ou encore ce qui doit être fait en réponse aux évaluations, que ce soit au niveau des enseignants ou des établissements.

Cette loi ne signerait donc pas la fin de la régulation par les résultats, mais l’atténuera probablement  dans la mesure où des incitations élaborées par les États auront sans doute moins d’autorité que des incitations prévues par une loi fédérale, y compris parce qu’elles reposeront sur des standards qui eux même ne seront pas nationaux. Cela réjouira sans doute ceux qui font du lobbying préventif contre l’implantation de toute forme de régulation par les résultats en France, en reprenant souvent des arguments utilisés par les adversaires américains de NCLB : celle-ci creuserait les inégalités, inciterait à un enseignement au rabais (« teaching for the test »), fondé - rien que çà … - sur « a robotic view of children », elle focaliserait l’attention sur les élèves les plus proches du niveau proficient (les « bubble kids ») au détriment des plus faibles, minerait le moral des enseignants.

Je ne suis pas sûr qu’il faille s’en réjouir. Certes, certains reproches faits à NCLB sont justifiés. Il est vrai que l’objectif fixé était beaucoup trop ambitieux, qu’il est problématique que certains  établissements se soient retrouvés sous pression alors que les résultats de leurs élèves s’étaient nettement améliorés (mais pas assez selon les critères de la loi). Il est vrai aussi que le score moyen des élèves a augmenté nettement moins que ne l’espéraient les partisans de la loi : depuis 2003, au NAEP (l’évaluation sur échantillon qui mesure chaque année depuis 1970  les performances des élèves en maths et lecture aux grades 4 et 8 ), les résultats des élèves se sont améliorés, mais sans que cette augmentation soit plus rapide qu’avant la loi. D’après PISA, la performance moyenne  des élèves de 15 ans n’a pas évolué de façon significative.

En revanche, de nombreux indicateurs accréditent l’idée que l’équité du système scolaire américain s’est améliorée depuis 2003, un résultat qu’il vaut d’autant plus la peine de souligner qu’il est fort peu présent dans le débat américain autour de NCLB. Même ses contempteurs reconnaissent à cette loi le mérite d’avoir attiré l’attention de chaque établissement sur les résultats de ses élèves défavorisés (pauvres, appartenant à des minorités ethniques, dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, etc.), mais tout se passe dans la discussion américaine comme si ce n’était pas en réalité un critère bien important.

[…]

Le sondage récurrent de Harris sur le moral des enseignants pour la fondation Metlife montre que, depuis que le sondage existe (1984), la satisfaction des enseignants de l’enseignement public vis-à-vis de leur travail a été la plus forte en 2008, soit 5 ans après l’implantation de NCLB. Par ailleurs, d’une exploitation rigoureuse de bases de données nationales sur le sujet, une recherche  conclut : « Nos résultats ne soutiennent pas les récits médiatiques, la rhétorique politique et les rapports académiques qui dépeignent NCLB comme minant le moral des enseignants et leur intention de rester dans la profession ».

Dans le même sens, la proportion des américains qui pensent que l’enseignement est une profession très prestigieuse a augmenté de 29 % en 1977 à 47 % en 2003 puis 52 % en 2008, selon un autre sondage Harris. La comparaison France/États-Unis des réponses à l’enquête TALIS de l’OCDE auprès des enseignants va dans le même sens. Tandis que, on le sait, 5 % des enseignants français « ont l’impression que  la profession d’enseignant est valorisée par la société », c’est le cas de 34 % des enseignants aux États-Unis. La plupart des indicateurs de satisfaction professionnelle  y sont plus élevés qu’en France. Si NCLB avait détruit le moral des enseignants américains, on n’observerait pas cela.

Concluons: il est certainement possible d’imaginer des systèmes de régulation meilleurs que NCLB, mais une appréciation plus juste (plus exacte, mais aussi rendant davantage justice aux efforts des enseignants) des  effets de NCLB que celle qui prévaut dans le débat américain est une condition nécessaire  à ce qu’on les imagine.

Denis Meuret
Professeur émérite en sciences de l’éducation, université de Bourgogne, IREDU.





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