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mardi 7 avril 2015

« Que l’école devienne une marchandise est inadmissible »

Source : L’Humanité



Kishore Singh, rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’éducation, dénonce l’explosion de la privatisation de l’éducation dans les pays en voie de développement. Un phénomène qui aggrave les inégalités et développe un enseignement très utilitariste.

Comment expliquer cette explosion de la privatisation de l’éducation dans les pays en voie de développement ?

Lors du Forum mondial sur l’éducation de Dakar, en 2000, les États et la société civile internationale se sont engagés à permettre l’accès de tous les enfants à un niveau scolaire équivalent à l’école primaire d’ici à 2015. Cette ambition repose sur un droit de l’homme fondamental, celui du droit à l’éducation. Que constate-t-on quinze ans plus tard ? Des disparités grandissantes et des dépenses publiques pour l’éducation en diminution dans de nombreux pays. Dans un monde en pleine mutation, l’école publique fonctionne parfois sans aucune norme, les enseignants ne sont pas ou peu formés, les enfants disposent peu de manuels et le niveau de leur acquis reste faible. Dans ce contexte, qui semble s’aggraver, la privatisation explose. D’une manière générale, les États n’ont pas fait grand-chose pour empêcher le mouvement de privatisation. Certains en ont même été complices en subventionnant le système privé au détriment du public. La reconfiguration des services publics au sein de la mondialisation néolibérale a placé l’éducation dans les phares du privé, notamment des entreprises à but lucratif.

Dans le rapport que vous avez présenté en octobre à l’ONU, vous alertez sur les violations au droit à l’éducation que produit ce mouvement de privatisation…

La privatisation touche tous les niveaux de l’éducation, de la petite enfance à l’enseignement supérieur. La création d’écoles à bas coûts, destinés aux enfants des familles défavorisées, est l’une des manifestations emblématiques de cette explosion. À côté des écoles très chères, destinées aux plus fortunés, fleurissent ces écoles privées “low cost”. Ces écoles payantes restent chères d’ailleurs pour les familles les plus pauvres. L’argent conditionne donc l’accès à l’école, ce qui constitue une première discrimination. Seconde discrimination, l’exclusion des filles. Les parents, contraints au choix parmi leurs enfants, privilégient souvent la scolarisation de garçons. De nombreuses familles se laissent séduire par les campagnes de communication très agressives de ces écoles. Elles promettent aux élèves un avenir radieux dans la mondialisation. Et proposent un enseignement souvent très utilitariste. La place accordée aux valeurs humanistes de l’éducation – le respect mutuel, la tolérance, la non-violence, la démocratie, la paix – recule dans un tel contexte. On peut craindre que la seule valeur prise en compte soit l’argent. Que l’école devienne une marchandise est inadmissible.

Que préconisez-vous pour l’après-2015 et compte tenu du chemin très long qu’il reste à parcourir pour instaurer le droit à l’éducation pour tous ?

L’éducation est un bien commun. Elle profite à chaque personne et à la société dans son ensemble. Il faut le réaffirmer. C’est pourquoi, je recommande davantage d’investissement national dans l’éducation, qui est le socle de développement humain. Les gouvernements dans les pays en développement doivent aussi assumer la responsabilité qui est la leur d’assurer une éducation de bonne qualité à tous les enfants. Il convient aussi que soit mis en place un cadre de coopération internationale fondé sur le principe de la solidarité internationale.


Propos recueillis par Sylvie DUCATTEAU

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