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dimanche 25 janvier 2015

Coéducation : quelle place pour les parents ?

Annie Feyfant

Dossier de veille de l'IFÉ, n° 98
01.2015





Extrait :

Le point de vue des enseignants

À partir d’une étude menée dans 11 écoles primaires du sud de la France, composée pour 7 d’entre elles d’une population homogène de milieu socio-économique et culturel plutôt défavorisé, Asdih (2012) fait les constats suivants :
- le concept de coéducation est largement intégré et un partenariat semble effectif dans certaines écoles. La parole des enseignants est la suivante : « Nous allons dans le même sens et nous avons besoin d’eux » ;
- les enseignants parlent plus souvent de l’absence des parents ou leur manque d’investissement (ils ne viennent pas aux rendez-vous ou aux réunions de bilan), mais ce constat est plus rare quand des projets spécifiques ont pu être montés ;
- les enseignants attendent des parents une attitude correspondant à une « norme de comportement éducatif » indiquant « l’intérêt que les parents accordent à la réussite scolaire » (lire et signer le cahier de liaison, venir aux rendez-vous, surveiller les devoirs) ;
- les parents doivent être en quelque sorte des auxiliaires, des relais du travail en classe, « sans les concurrencer sur leur posture professionnelle », tout en devant « transmettre une envie d’apprendre » à leurs enfants ;
- les enseignants reprochent souvent aux parents de ne pas suffisamment vérifier le travail, de se décharger de cette tâche de supervision sur l’étude, l’aide aux devoirs ou la fratrie.

Comme dans la plupart des travaux de recherche sur l’éducation familiale, Asdih note que là encore ce sont les parents de classe moyenne ou aisée qui répondent le mieux aux attentes des enseignants, attentes qui « traduisent une méconnaissance ou une prise en compte incomplète des conditions de vie [des] familles [plus défavorisées], de leurs rapports à l’école, de leurs difficultés réelles ou des incidences sur la scolarité ».

La parole des enseignants va plus loin que le reproche de l’absentéisme ou du fatalisme des parents : « le manque de soutien se transforme en attaque contre l’école » ; « les parents ont une représentation défaillante de leur rôle » et préfèrent remettre en cause l’institution scolaire plutôt que de se remettre en cause (déni des difficultés, « absence de feeling lors des contacts »). Certains enseignants ont le sentiment que l’école devient garderie gratuite, un moyen de toucher les allocations. Pour bon nombre d’enseignants, les parents « invisibles » sont démissionnaires et ceux qui s’investissent plus dans la scolarité finissent par devenir envahissants : « Des représentations stéréotypées s’expriment à travers les termes de “démission” scolaire (Thin, 1998 ; Périer, 2005), de parents “fuyants” (Verba, 2006), “inaptes à suivre leurs enfants” (Lorcerie & Carvalo, 2002) » (Asdih, 2012).

Un enseignant associe difficultés scolaires et carences familiales, notamment difficultés financières (« ils ne peuvent même pas se payer une règle »). Les problématiques familiales sont jugées lourdes, les pratiques éducatives inadaptées, l’implication dans la scolarité faible. La réalité des familles est mise en exergue dans les déclarations : l’alcoolisme, les divorces conflictuels, l’absence de limites parentales, la surprotection des mères, les enfants « livrés à eux-mêmes ». Certaines attitudes tendent à infantiliser les parents des familles populaires ou étrangères (Thin, cité par Asdih, 2012 ; Turney, 2009). Les enseignants ont alors tendance à normaliser leurs relations avec les parents en délégant la communication aux enfants (Maubant & Leclerc, 2008 ; Asdih, 2012).

Les schémas de ces enseignants sont plus conformes aux modèles éducatifs des parents de milieux aisés et stigmatisent les familles populaires (Feyfant, 2011). « La recherche de partenariat avec les parents serait liée, chez les enseignants, à leur niveau d’études, aux représentations de leurs compétences, des ressources à leur disposition et de l’aptitude des élèves à apprendre » (Asdih, 2012).

Ces propos négatifs sont néanmoins à mettre en regard avec les démarches engagées par les enseignants pour faire face aux difficultés d’apprentissages, au climat scolaire, à l’impression de « batailler », à l’expression d’un sentiment d’impuissance, de déception, d’épuisement, finissant par mettre à mal toute relation de confiance avec les parents.

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