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mardi 30 septembre 2014

Les parents trop protecteurs

Source : Le Devoir

 Le lien affectif de certains parents avec leur enfant s’apparente à un prolongement du cordon ombilical. Un grave problème pour le système scolaire.


Marc-André Girard
Auteur et directeur des services éducatifs dans un établissement d’enseignement privé



Si vous évoluez dans le milieu scolaire, vous avez certainement plus d’une anecdote à raconter à propos d’un phénomène qui prend de plus en plus de place dans le quotidien des différents professionnels scolaires : enfant roi, parent roi, parent hélicoptère, etc.

Au centre de cette crise de confiance envers le milieu de l’éducation se trouve une réelle opposition de perception sur le rôle du parent au sein de l’éducation de son propre enfant. D’où le fameux « Moi, mon enfant… » qui inaugure trop souvent les phrases d’intervention de parents interagissant avec un enseignant ou un cadre scolaire. Relevant désormais du cliché, ce bout de phrase significatif démontre bien que le parent s’affiche comme seul expert de son enfant, comme celui qui connaît le mieux les besoins de celui-ci et qui espère les imposer au milieu scolaire.

Ainsi, trop souvent, le parent estime qu’en aplanissant le parcours de l’élève et en purgeant son cheminement des défis qu’il risque de rencontrer, on évitera les écueils qui pourraient abîmer sa sacro-sainte estime personnelle. En réalité, c’est tout le contraire qui risque de se produire. Un élève qui se bute à des obstacles dans son parcours scolaire développe des aptitudes de résilience et développe des outils qui lui seront utiles durant toute son existence. De plus, une saine confiance en ses moyens s’établira petit à petit. L’élève prend conscience de ses forces, de ses faiblesses. Pour ce faire, il peut compter sur l’aide de ses enseignants et de tous les intervenants en milieu scolaire qui sont à sa disposition. Le meilleur moyen de se défaire définitivement d’une situation difficile n’est pas de l’éviter, mais plutôt d’y demeurer en développant des compétences pour y remédier définitivement.

Si l’élève ne confronte pas ses propres limites et qu’il n’apprend pas à déployer des stratégies pour faire face à ces obstacles, il ne fait que reporter ces situations qu’il affrontera éventuellement dans la vie adulte, sur le marché du travail. Et à ce moment, il risque de ne pas être muni des outils qu’il aurait dû se donner étant jeune. Cet adulte risque malheureusement d’être dépourvu d’une volonté de persévérance et d’être en proie plus facilement à l’abandon face aux défis qui se dresseront devant lui. Il aura de graves difficultés à relever des défis professionnels et personnels.

La relation entre le milieu scolaire et le milieu familial en est une de complémentarité. Le premier complète l’œuvre éducative familiale. C’est en ce sens que le parent doit être un allié du cadre scolaire ; tous devraient travailler dans le même sens afin d’assurer rigueur, cohérence et cohésion entre les deux milieux de référence pour les jeunes. L’école travaille en parallèle à la dynamique familiale et, tout comme le parent, elle vise ce qu’il y a de mieux pour ses protégés ; en fonction de ses moyens, de ses possibilités. Dans la forte majorité des cas, l’école soutient l’intervention parentale auprès de l’élève ; il est primordial que le milieu scolaire jouisse également du soutien des parents. Émerge de cette relation bipartite une cohérence riche. Au contraire, lorsqu’un parent remet en question l’autorité scolaire, il envoie un message incohérent à son enfant, donne l’impression qu’il ne la respecte pas. Il ne faut pas s’étonner que l’enfant, à son tour, la défie.

Pourtant, le milieu scolaire est souverain par rapport à celui des parents. Étant donné que le premier est une grande famille qui [compte de nombreux] enfants, il doit se donner des règles propres à celui d’un milieu public peuplé de mineurs. Si, sur le fond, tous s’entendent sur la pertinence de ces règles de vie, il n’en demeure pas moins que le discours de certains parents change souvent, surtout lorsque ces règles ont des conséquences négatives directes sur son propre enfant. Et c’est à partir de ce moment — lorsque le parent choisit ouvertement le camp de son enfant, en s’opposant à une décision de l’école par exemple — que les problèmes surviennent. Les critiques souvent virulentes d’un parent à l’endroit d’un enseignant ou d’un membre de la direction ont tendance à favoriser la reproduction du même comportement chez l’élève en plus de confirmer ce dernier dans une situation d’invulnérabilité face au soutien de son propre parent, et ce, même si l’enfant a tort et qu’il a commis une erreur.

Le problème, bien souvent, est le lien affectif du parent avec son enfant. Lien que nous pouvons illustrer comme un prolongement du cordon ombilical. Certains parents sont toujours ainsi branchés sur leur enfant. Ils ont du mal à laisser l’élève affronter lui-même ses difficultés. Il est clair que le rôle parental doit être celui d’accompagnateur et non celui de facilitateur.

L’engagement des parents dans la vie scolaire de leur enfant est évidemment souhaitable. Les raisons de leur engagement sont d’autant plus importantes que le but avoué est le souci de participer au travail d’équipe, au bénéfice de l’enfant.

L’antidote à cette situation est la valorisation tant de la profession enseignante que du monde scolaire. Bien peu de patients contestent leur médecin et encore plus rares sont les passagers qui critiquent le pilote de leur avion en plein vol. L’œuvre éducative, pilotée par les enseignants et l’équipe-école, aura des résultats à très long terme, bien au-delà des simples résultats scolaires. Il faudrait donc changer la vision que la société a de l’éducation. Le monde scolaire participe activement à la formation de citoyens en devenir. Cette contribution doit être reconnue socialement. Et cela devrait commencer, selon moi, par le respect de l’autonomie du monde scolaire.


dimanche 28 septembre 2014

Le retard scolaire à l’entrée en 6e : plus fréquent dans les territoires les plus défavorisés

Auteurs : Brigitte Baccaïni, Benoît de Lapasse, François Lebeaupin, Olivier Monso
Insee Première, n° 1512
09.2014
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Synthèse :

Parmi les élèves ayant fait leur première rentrée en classe de 6e en septembre 2011, 12,3 % accusent un retard scolaire d’au moins un an. La probabilité d’être en retard pour un élève varie fortement selon ses caractéristiques sociodémographiques (sexe, nationalité…) et celles de sa famille (profession des parents). Elle varie également sensiblement selon l’environnement géographique, à différentes échelles. Au sein des académies, des communes ou encore du voisinage très proche des enfants, les retards scolaires sont les plus fréquents dans les territoires marqués par la plus forte précarité économique et sociale des habitants. Le risque de retard scolaire est lié significativement aux caractéristiques du voisinage, au-delà des seules caractéristiques des élèves.


vendredi 26 septembre 2014

Sondage : Le professeur est-il irremplaçable ?

Source : CASDEN
OpinionWay pour la CASDEN
08.2014




À quelques jours de la rentrée scolaire, la CASDEN, banque coopérative de l’Éducation, de la Recherche et de la Culture, a souhaité interroger les Français sur l’évolution du rôle des enseignants face à Internet, posant même la question « Le professeur est-il irremplaçable ? ». L’étude a été menée par OpinionWay et analysée par le sociologue Ronan Chastellier, maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Paris.

L’enseignant : un rôle indispensable dans l’apprentissage

D’après les personnes sondées, le rôle de l’enseignant reste d’une importante nécessité pour 84 % d’entre eux, tous sexes, âges, catégories socioprofessionnelles et situations familiales confondus.

Cette donnée significative dévoilée par le sondage OpinionWay pour la CASDEN, laisse envisager que « l’ère du numérique va probablement susciter une hausse du niveau d’exigence scolaire et que l’on aura encore plus besoin d’enseignants et de cadre pédagogique. Le contact des élèves avec des sources d’informations démesurées et hétéroclites renforce le besoin d’une médiation, d’un éclaircissement par un interlocuteur qui rend les messages compréhensibles », selon Ronan Chastellier.

Ainsi, l’enseignant est indispensable car même si Internet est susceptible d’apporter un certain nombre de connaissances aux élèves, il est primordial de faire le tri des informations et de dissocier celles qui sont importantes, insignifiantes ou anecdotiques.

Internet : un outil d’aide, également synonyme d’obstacle

L’utilisation d’Internet par les élèves et les enseignants est plutôt bien perçue par les Français. 86 % d’entre eux estiment que les élèves utilisent Internet pour faire leurs devoirs et 67 % le prennent de façon positive, en particulier, car cela permet d’apprendre plus vite (57 %).De plus, 74 % des Français considèrent qu’Internet et les outils numériques facilitent le travail de l’enseignant. Ronan Chastellier précise qu’ « ils stimuleraient l’esprit de curiosité et d’opposition en poussant à creuser, à chercher des réponses et à rectifier certaines informations que l’on peut parfois trouver sur le web. » Il ajoute : « Internet peut favoriser le questionnement, la remise en question ainsi que la mise en perspective qui sont des moments essentiels dans l’enseignement. »

Cependant, parmi les personnes interrogées, beaucoup estiment qu’Internet modifie les méthodes pédagogiques (85%). Pour plus d’un Français sur deux (54%), il change le rôle des professeurs. Certains pensent même qu’il remet en cause le savoir de l’enseignant (35%), diminue son autorité (27%) et perturbe l’apprentissage (33%). Ainsi, « cet accès au savoir rapide dévaloriserait le savoir plus intemporel de l’enseignant. De plus, les élèves seraient en situation de contester l’enseignement du professeur et de perturber son flux et son raisonnement par des interruptions intempestives », analyse le sociologue.

Ronan Chastellier en conclut que « le rôle de l’enseignant va être de hiérarchiser, corriger, créer un rapport signifiant entre les faits et établir une différence entre le savoir et le superficiel. En gros, il se retrouve en position de mettre de l’ordre, mais aussi, d’insuffler du sens et de la cohérence. Au-delà de cela, son rôle évolue et s’enrichit avec Internet qui lui permet, entre autres, de développer de nouvelles méthodes pédagogiques pour le bénéfice de tous les élèves. En effet, Internet apporte beaucoup de connaissances, aujourd’hui mais l’enseignant reste le seul à détenir les bons moyens pédagogiques et une approche relationnelle essentielle pour la transmission de savoir aux élèves.»


Méthodologie : Sondage réalisé sur un échantillon de 1005 personnes représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas, au regard des critères de sexe, d’âge, de catégorie socioprofessionnelle, de catégorie d’agglomération et de région de résidence. Échantillon interrogé en ligne sur système CAWI (Computer Assistance for Web Interview) les 12 et 13 août 2014.



mercredi 24 septembre 2014

Évaluer pour (mieux) faire apprendre

Olivier Rey et Annie Feyfant

Dossier de veille de l'IFÉ, n° 94
09.2014 




Pour les partisans de l’Enseignement Explicite, l’alignement curriculaire est indispensable : « L’efficacité de l’enseignement et de l’école sera améliorée s’il y a congruence entre le curriculum prescrit, l’enseignement offert et l’évaluation réalisée. Nous appelons cette recherche de cohérence l’alignement curriculaire ».

Or, il semble que les auteurs de cette étude semblent également de cet avis. Voici ce qu’ils écrivent en conclusion :
« En France, le Conseil supérieur des pro­grammes, institué par la loi de refonda­tion de l’école, a commencé ses travaux en octobre 2013. En juin 2014, alors que le terme de curriculum semble trouver difficilement sa légitimité auprès de cer­tains acteurs éducatifs, la réforme de l’évaluation des élèves semble inéluc­table. C’est l’évaluation notée, la mise en cohérence de l’évaluation certificative de fin de collège et du livret de compétences (par ailleurs trop complexe ou mal utilisé) qui sont évoquées en premier lieu.
Or, si la refonte de l’évaluation, qu’elle soit certificative ou sommative, est né­cessaire, il convient de donner toute sa force à l’ensemble du processus évaluatif pour les apprentissages. Les travaux de recherche consultés dans le cadre de cette revue de littérature montrent la nécessite d’une réflexion sur les moda­lités de l’évaluation mais aussi sur les motivations de cette évaluation. Il ne sagit pas d’évaluer des individus mais bien l’état des connaissances et compé­tences acquises, en conformité avec un parcours curriculaire déterminé [mis en gras par moi]. Chaque entité concernée doit y prendre sa part de responsabilités, pour construire ce parcours continu de formation, à charge pour les enseignants de construire un processus évaluatif garantissant ce par­cours et aux cadres de l’éducation de les former et les accompagner en ce sens. Ce tour d’horizon des dispositifs, prin­cipes et modalités d’évaluation des élèves ne peut être déconnecté des contenus d’enseignement. L’évaluation n’est pas un but en soi, il s’agit d’éva­luer ce qui est acquis et d’évaluer pour apprendre. Mais apprendre quoi ? Il convient donc de s’entendre sur ce que sont les savoirs, connaissances et com­pétences à apprendre. Comme le sti­pule la proposition de socle commun du Conseil supérieur des programmes, « la validation du socle commun pour tous les élèves est aussi stratégique que les contenus enseignés ». L’inverse est vrai et la réflexion et la mise en œuvre d’un curriculum tout au long de la scolarité obligatoire doit intégrer, pas à pas mais aussi en continu, les démarches évaluatives.
On note une corrélation positive entre de bons résultats aux évaluations interna­tionales et un cadre opérationnel cohé­rent pour les évaluations, cest-à-dire une gestion des contenus articulée à une définition claire de l’évaluation au niveau national et local, ce que lon ap­pelle aussi lalignement du curriculum [mis en gras par moi].
Comme le disaient Black et Wiliam en 2010, l’évaluation formative n’est pas un remède miracle (magic bullet), les condi­tions de réalisation sont trop complexes pour être applicables sans un investisse­ment de tous les acteurs et une impulsion forte des décideurs. Pour les défenseurs de l’évaluation pour les apprentissages, il ne fait pas de doute qu’un changement de culture du « faire apprendre » amène­rait une amélioration des standards et un impact positif sur les acquis des élèves. Au-delà d’une préoccupation évaluative, l’école ne pourrait-elle pas s’emparer du concept d’apprendre à apprendre, en fa­vorisant l’évaluation formative plutôt que l’évaluation sommative, en poussant les élèves vers l’autonomie, la maîtrise des connaissances et surtout de leur utilisa­tion ? »

On retrouve dans le dernier paragraphe la caractéristique des constructivistes : la crainte de toute évaluation sommative. Pourtant, c’est la seule évaluation qui puisse renseigner l’élève, ses parents et l’institution sur le niveau de compétence atteint à un moment donné. Cette indication reste particulièrement cruciale pour attester de la réussite d’une scolarité. Notamment (et surtout) pour les futurs employeurs dans le cadre d'une recherche d'emploi…

lundi 22 septembre 2014

Sondage : Les préoccupations des enseignants en 2014

Harris Interactive pour le SNUipp
25.08.2014




Selon ce sondage réalisé à la veille de la Rentrée, l’ébranlement des enseignants du Primaire est profond. La majorité jugent que l’école élémentaire fonctionne mal, et près de 6 Français sur 10 sont du même avis (10 % de plus qu’en 2013 !). La profession est déboussolée et inquiète.

Quelques chiffres :
- plus de 7 enseignants sur 10 se déclarent stressés, impuissants, déçus ou en colère vis-à-vis de leur situation professionnelle (2 sur 3 pensent qu'elle se dégrade) ;
- 91 % jugent que le métier d’enseignant est déprécié (et 57 % des Français) ;
- 87 % trouvent leur relation avec le ministère insatisfaisante ;
- 43 % ont le sentiment que leur inspecteur est juste, 41 % bienveillant et seulement 28 % le voient comme une aide.

Seul point positif : les trois quarts restent fiers d’exercer leur métier…



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samedi 20 septembre 2014

Livre : Comment l'éducation change la société (Pierre Duriot)



L’auteur de ce petit livre est Pierre Duriot. C’est un enseignant du Primaire, spécialisé dans l’aide aux élèves en difficulté. Dans un entretien paru récemment, j’avais remarqué à quel point ses propos étaient justes et correspondaient très exactement à ce que je constate après presque quarante années de pratique. Il faut dire que Pierre Duriot semble être de ma génération et tire les mêmes leçons que moi de son expérience professionnelle.

Son livre se lit très facilement. Il est même difficile de le lâcher en cours de lecture. La démonstration est limpide, les analyses sont excellentes, les propos sont clairs et nets. Même si l’exposé va quelquefois à rebours du politiquement correct : il est des réalités qu’il faut affronter, qu’il faut décrire, qu’il faut dire.

L’objet du livre est simple : c’est le comportement des jeunes d’aujourd’hui, de la maternelle à l’entrée dans la vie active. La fameuse génération Y. Voici ce qu’en dit l’auteur : « On oublie toujours de dire que les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes que les jeunes d’antan, tout simplement parce qu’ils n’ont pas été éduqués de la même manière ». Et c’est cette nouvelle façon d’éduquer les enfants qui est décortiquée, sans aucune complaisance, mais aussi – et c’est ce qui fait l’intérêt du livre – sans aucune nostalgie pleurnicharde.

À mon sens, tous les aspects de la question sont abordés. L’auteur réussit la performance d'en faire le tour en 130 pages, sans jamais lasser et en expliquant de manière imparable comment la société a, au bout du compte, été changée par l’éducation qui a été donnée aux enfants depuis les années 1970.

Prenons un point précis pour illustrer ce que je viens de dire : l’étude de la place du père dans la nouvelle famille à travers trois extraits :
« La mère d’aujourd’hui, une fois mère n’est trop souvent plus que mère. Le papa devient le mauvais objet, celui qui sépare, celui qui vient rompre cette extase fusionnelle du lien mère/enfant. Il est sensé poser la loi, la règle, à l’enfant, sensé lui reprendre cette mère pour en refaire sa femme, épouse qui est la sienne. »
« Dans la famille publicitaire, le père est toujours celui qui ne sait pas, qui n’a pas suivi, pas compris, qui se fait expliquer par un enfant impertinent, qui au passage le prend ouvertement pour un imbécile, ce qu’il faut acheter et pourquoi il doit le faire. Et le papa « s’écrase », ridiculisé par les arguments de l’enfant. »
« Dans de très nombreux cas, la survenue de l’enfant contribue à défaire les jeunes couples, quand l’enfant, prenant la place des adultes, devient la personne centrale de la famille, quand l’enfant, très fréquemment devient l’objet d’amour de la mère au point de faire avec elle un couple plus solide que celui réalisé avec le mari lui-même. Dans tous les cas de figure, le couple des adultes doit rester au centre de la famille et le mauvais placement de l’enfant contribue très vite à défaire les liens amoureux entre adultes. »
Excellentes observations, ne trouvez-vous pas ? Eh bien, tout le reste est de la même veine.

Le seul reproche que je ferai, c’est la mauvaise orthographe de l’expression « être en butte à », avec la même faute qui revient à la page 70, 96, 114 et 117. Donc trop souvent pour être une simple coquille…

Mais que cela ne vous empêche pas de lire cet excellent livre. Que vous soyez enseignants ou parents, ou – mieux encore – les deux à la fois !

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Pierre DURIOT
L'Harmattan, coll. Enfance, éducation et société, 130 p
11/2013

jeudi 18 septembre 2014

Livre : L'école des ego (Elizabeth Altschull)



Ceux qui ont une bonne connaissance du système éducatif américain ont une longueur d’avance sur nous. Beaucoup de dispositifs mis en œuvre chez nous (comme La Main à la pâte) ne sont en fait que des resucées de dispositifs venus d’Outre-Atlantique. Où cela ne fonctionne pas mieux que chez nous.

Elizabeth Altschull est un professeur français d’origine américaine. Elle connaît donc très bien les deux systèmes éducatifs et peut donc établir des similitudes troublantes.

Exemples :
« Dans mon pays d’origine, les écoles sont devenues étrangement oppressives envers le “jeune pas assez épanoui”. C’est devenu même un grand thème littéraire. Il faut pourtant avoir une saine méfiance des bulletins qui évaluent en longues colonnes de cases à cocher les qualités supposées de l’élève : son aptitude à s’intéresser aux autres, ses leadership qualities (capacités à mener les autres), son dynamisme pour les projets proposés. Une de mes institutrices américaines, plus “formée” à la “psychologie enfantine” qu’à la grammaire, attribua mon désintérêt à ma situation familiale. Ce fait psychologique était mentionné dans mon bulletin, au détriment d’une véritable évaluation de mon niveau linguistique. Or, en l’occurrence, c’était mon bilinguisme qui m’amenait à trouver ses leçons trop faciles. »
« Quant à l’évaluation, les “sciences de l’éducation” l’ont pratiquement abolie aux États-Unis. Pas d’examen, pas de mise à l’épreuve. On dilue l’évaluation dans toutes sortes de considérations sur la motivation, les efforts, la personnalité de l’élève. Ce faisant, on s’engage dans les voies troubles de l’affectivité avec les élèves et on cesse de s’évaluer soi-même en tant qu’enseignant. »
Cela ne vous rappelle rien ?

Pour savoir quelles tendances vont être suivies par le système éducatif français, il suffit d’aller voir ce qui se fait de pire aux États-Unis.

Bien entendu, on ne va pas y chercher les bonnes pratiques comme le Direct Instruction d’Engelmann, et on ne lit pas ce que dénonce E.D. Hirsch Jr dans ses livres.

Lorsque j’ai rencontré Elizabeth Altschull, elle s’est montrée très intéressée par les techniques de la Pédagogie Explicite. Elle avait le projet de créer une revue instructionniste sur le modèle des Cahiers pédagogiques. Mais cela ne s’est pas fait. Dommage…

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Elizabeth ALTSCHULL
Albin Michel, 165 p
08/2002

mardi 16 septembre 2014

Livre : Machiavel pédagogue (Pascal Bernardin)



Le livre de Pascal Bernardin cherche les raisons de la crise de l’école dans les publications des organisations internationales (UNESCO, OCDE, Conseil de l’Europe, Commission de Bruxelles…). Il y trouve la philosophie générale de la révolution pédagogique en cours.
« Aujourd’hui, l’objectif prioritaire de l’école n’est plus de donner aux élèves une formation intellectuelle ni de leur faire acquérir les savoirs élémentaires. Au terme d’une redéfinition du rôle de l’école, celle-ci devient le véhicule d’une révolution culturelle et éthique destinée à modifier les valeurs, les attitudes et les comportements des peuples à l’échelle de la planète. Les techniques de manipulation psychologique, qui ne se distinguent guère des techniques de lavage de cerveau, sont utilisées à tout niveau. Les élèves en sont naturellement les premières victimes. Mais les enseignants (…) ne sont guère épargnés. Cette révolution silencieuse, antidémocratique et totalitaire, veut faire des peuples des masses ignorantes et soumises. »
Les amateurs de la théorie du complot seront ravis. Pour ma part, je ne crois pas que les problèmes rencontrés par les systèmes éducatifs des pays post-industrialisés soient le résultat d’une sombre conspiration internationale. C’est plutôt le fruit des idées à la mode, baptisées “progressistes” comme l’étaient les démocraties populaires du temps jadis. Curieuse évolution du sens d’un mot : où est le progrès dans cette régression sans précédent des façons d’enseigner ?

En ce qui concerne les directives données par les organisations internationales, je m’en tiens à ce qu’écrivent Clermont Gauthier et Anthony Cerqua dans un article de 2012 :
« À la suite de la lecture complète du corpus, on peut affirmer qu’il n’existe pas dans les documents consultés de discours pédagogique construit sur la base duquel l’UNESCO ou l’OCDE militeraient activement pour l’intégration de méthodes pédagogiques particulières dans les programmes de formation à l’enseignement. Les deux organisations réussissent à faire ressentir l’importance d’aborder la question pédagogique sans pour autant y fournir d’éléments de réponse, si ce n’est quelques allusions générales en faveur des stratégies d’enseignement centrées sur l’apprenant. »
En revanche, il est patent que ces organisations ne prennent pas en compte – ou très peu – les données probantes de recherche sur l’efficacité de l’enseignement. Espérons qu’un complot instructionniste fasse évoluer les choses dans ce domaine !

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Pascal BERNARDIN
Éditions Notre-Dame des Grâces, 189 p
12/1995

dimanche 14 septembre 2014

Livre : Le scandale de l'Éducation nationale (Thierry Desjardins)



Thierry Desjardins signe là le premier de toute une série de pamphlets ciblant l’Éducation nationale, qui seront publiés dans les années 2000.

Lorsque le livre paraît, nous sommes sous l’ère de Claude Allègre, le ministre inoubliable du « il faut dégraisser le mammouth ». Et Philippe Meirieu, au faîte de sa gloire, est le directeur de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique, aujourd’hui IFÉ). C’est dire si les temps étaient durs pour ceux qui voulaient une école de qualité !

L’auteur part de cette fameuse enquête de l’OCDE de 1995 qui attribuait à la France 40 % d’illettrés :
« En 1995, une enquête de l’OCDE nous apprenait qu’il y avait 40 % d’illettrés en France. On aurait donc pu se demander si le fait que nous ayons à la fois le record absolu de l’illettrisme (dans les pays développés) et celui du chômage n’avait pas un vague rapport.
Au lieu de se poser cette question, sans doute un peu naïve mais frappée au coin du bon sens, nos responsables ont préféré récuser cette enquête et ont refusé de la publier en France sous prétexte que l’OCDE avait une définition un peu particulière du mot “illettrisme”. Pour l’Organisation de coopération et de développement économiques, un “illettré” est un « adulte incapable de lire et de comprendre un texte d’usage courant de vingt-cinq lignes et d’en faire un résumé de cinq lignes ». C’est d’ailleurs la définition adoptée aussi par l’UNESCO.
Les résultats de cette enquête étaient surprenants pour un certain nombre de pays et effrayants pour la France. On apprenait en effet qu’il y avait 20 % d’illettrés aux États-Unis contre 7 % en Suède, 10,5 % aux Pays-Bas, 14,4 % en Allemagne, et 40,1 % en France. » 
Thierry Desjardins est un journaliste de droite, habitué à écrire des brûlots. D’une lecture agréable, son livre exprime une sorte de jubilation à démolir au bazooka les différentes cibles que l’auteur met dans son collimateur : le budget de l’Éducation nationale, l’influence marxiste et freudienne, la violence, l’immigration, les réformes, le niveau des professeurs, les syndicats d’enseignant, la maternelle, l’élémentaire, le collège, le lycée et même l’université ! Tout y passe, avec des formules au marteau-pilon.

Extraits :
« Supprimer les notes, supprimer les punitions, supprimer les redoublements, supprimer les devoirs à la maison (et, bien sûr, les leçons), réduire même les horaires, tout cela n’était encore pas grand-chose même si cela relevait à la fois d’une volonté générale de démissionner – on laisse filer, on ne dit plus rien, tout va bien – et d’un esprit gentiment “gaucho” – tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil, personne n’est meilleur que personne, ce n’est pas la peine de se tuer au travail et d’ailleurs ça n’a aucune importance puisqu’on va tous aller élever des moutons dans le Larzac. »
« Que le psychologue Piaget se soit intéressé aux expérimentations du psychologue Decroly est une chose, que le psychologue Decroly ait réussi à obtenir de ses élèves certains progrès est une chose, mais qu’on ait imposé à tous les enfants de France des méthodes imaginées pour de petits débiles du début du siècle est un scandale. »
«  En attendant, ceux que Bourdieu appelle avec une nuance de dégoût “les héritiers” ont de beaux jours devant eux. Grâce à Bourdieu précisément et à tous les gourous de gauche qui tiennent le ministère de l’Éducation nationale, ce n’est pas “demain la veille” que les “petits pauvres” et les petits immigrés qui ne peuvent s’offrir ni Henri-IV ni Stanislas leur prendront leurs places au soleil. »
Philippe Meirieu, qui a été l’inspirateur incontesté de toute la politique éducative dans les années 1990, en prend plein sa besace :
« Il est absurde de dire comme le font Meirieu et ses amis que l’école doit être « une institution capable de permettre aux futurs citoyens de se connaître, de se parler, de se comprendre et d’inventer ensemble la société dans laquelle ils veulent vivre ». La vie n’est ni une arrière-salle de café du commerce où l’on palabre gentiment ni un terrain de pétanque où l’on sympathise. C’est – et on peut, bien sûr, le regretter mais c’est comme ça – une jungle sans pitié qui ne connaît que sa loi, celle du plus fort, du meilleur, du plus malin, du plus éduqué, qui écrasera toujours le moins fort, le mauvais, le naïf, l’inculte. Et ce quels que soient les régimes, les systèmes du jour. Ici, on les appelle les dirigeants, là-bas on les appelait les apparatchiks, mais c’étaient toujours ceux qui avaient su s’imposer.
Le monde “gnangnan” qu’évoquent les pédagogistes où tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil, tout le monde pratique la citoyenneté, en chassant les papillons et en pêchant les moules n’est qu’une utopie absurde. Pire, un piège redoutable que font miroiter ceux qui généralement veulent transformer les foules en troupeaux dociles pour mieux imposer leur dictature, qu’elle soit celle du patronat ou du prolétariat. »
Mais ce qui rend surtout Thierry Desjardins sympathique, c’est qu’il est résolument partisan de la transmission :
« Pourquoi ce refus du principe même de la “transmission” ? (…) Selon ses adeptes [du pédagogisme], “transmettre”, c’est “imposer”, “obliger”, “brimer”, “contraindre”, “dominer”, autant de mots tabous et abominables, survivances de toutes les tyrannies d’un passé atroce. En voulant “transmettre” son message à l’enfant, le “maître” veut le lui “imposer”, comme le “maître” (…) imposait sa volonté à… l’esclave, comme le patron impose ses exigences au salarié. Il faut donc “libérer” ces enfants-esclaves-dominés. (…) Pas question, donc, que le “maître, qui lui-même a été jadis victime de la domination de ses propres maîtres”, brime l’enfant en lui imposant quoi que ce soit. Il faut briser cette chaîne séculaire maître-esclave-maître-esclave qui, depuis des générations, entretient à l’école cette éternelle soumission et empêche l’éclosion d’un monde nouveau en interdisant l’épanouissement des individus. On le voit, on marche sur la tête. »
À l’Éducation nationale, on a voulu faire du Marx et du Freud, mais on a fait du Bourdieu et du Dolto…

Cependant, tout à sa diatribe, il arrive aussi à l’auteur de dire des âneries. Ainsi, lorsqu’il parle des « primes » que toucheraient les instituteurs/PE. La seule prime qu’il m’est arrivé de toucher dans ma carrière était une prime de quelques centimes « pour la blouse », m’avait-on dit. Prime qui a bien vite disparu, contrairement à la « contribution solidarité », soit disant « exceptionnelle », que je paye depuis 1982…

Le pamphlet de Desjardins fut le premier d’une longue série publiée dans les années 2000. Tout le monde y est allé de sa critique du système éducatif français, avec plus ou moins de talent. Le filon était bon, il y avait de la notoriété médiatique à se faire et des droits d’auteur à ramasser. Le problème, c’est que cette mode éditoriale a eu deux conséquences qui ont amplifié le naufrage au lieu de nous sortir la tête de l’eau. La première, c’est que les ultra-libéraux ont compris qu’ils avaient là tous les arguments pour dénoncer l’incurie du service public d’éducation, contribuer à lui nuire et à l'abattre pour mettre à sa place un système privé d’enseignement hors contrat (coïncidence révélatrice : SOS-Éducation a été créée en 2001). La seconde conséquence néfaste, c’est qu’à force de répéter que l’Éducation nationale est aux mains d’incapables, le bon peuple a fini par entendre que TOUTE l’Éducation nationale est peuplée d’incapables et que, par conséquent, n’importe quel clampin – parent ou élève –  pouvait remettre en cause l’autorité des enseignants en contestant les choix pédagogiques, les notations, les redoublements, les devoirs à faire, les sanctions, etc.

Le métier était déjà difficile, mais ces pamphlets l’ont, de fait, rendu encore plus pénible au quotidien. Car, depuis les années 2000, la légitimité professionnelle des enseignants est constamment et systématiquement remise en cause par de plus en plus d'élèves et de parents qui se figurent utiliser les services d'un supermarché éducatif où le client serait roi...

Pauvre “école de la République” désormais soumise aux caprices de ces petits rois volontiers tyrans !

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Thierry DESJARDINS
Robert Laffont, 253 p
09/1999

vendredi 12 septembre 2014

Le dispositif « plus de maîtres que de classes » : projet et mise en œuvre pédagogique (IGEN-IGAEN)

Auteurs : Yves Cristofari, Viviane Bouysse, Roger Chudeau, Gabrielle De Groer, Jean-Louis Durpaire, Marie-Hélène Lelou, Rémy Sueur, Patrice Bresson
Rapport n° 2014-031
06.2014



Voilà encore un dispositif adopté bien qu'il n'ait pas été validé par la recherche. L'Éducation nationale privilégie les effets d'annonce à l'efficacité réelle sur le terrain. C'est devenu une habitude...

Extrait (p 51-52) :
« Comme on l’a vu dans la première partie de ce rapport, en l’absence d’expérimentation, la question posée par les différents interlocuteurs de la mission issus de la recherche, influencés par les expériences étrangères de la réduction des effectifs et par l’expérience française des CP allégés, est celle de l’effet produit par le maître supplémentaire, en considérant avant tout son incidence sur l’amélioration du taux d’encadrement.
L’approche du sujet par ce biais permet de dégager un certain nombre de points qui font consensus. Tout d’abord on note cette conviction que la concentration des moyens constitue un élément positif. Cet effet bien entendu se réduirait si le maître supplémentaire était amené à intervenir sur un nombre trop élevé de classes.
Denis Meuret dit d’attendre davantage des effets résultant de la réduction de la taille des classes qu’à ceux attendus de l’ajout d’un maître, même s’il considère que ce peut être un moyen de mieux tenir la classe, d’atténuer les perturbations et de favoriser l’attention des élèves. Ce chercheur, se référant aux expériences étrangères, notamment nord-américaines, considère que les effets positifs liés à l’apport d’un maître supplémentaire ne sont pas avérés [mis en gras par moi].
Dans le cas des États-Unis, il concède néanmoins que les aides adjoints aux maîtres n’étaient pas des professeurs qualifiés. Dans le cas du Québec, il indique le fait qu’il s’agit de personnels spécialisés travaillant de manière étroite avec les enseignants.
C’est d’abord au prisme des conséquences de la réduction des effectifs que l’effet du maître supplémentaire est abordé par ces chercheurs. Une telle approche, en ce qu’elle privilégie la réduction de la taille des classes, conduit nombre de ceux qui ont été rencontrés à exprimer réserves et prudence quant à la manière dont devrait se positionner le maître supplémentaire [mis en gras par moi]. »


mercredi 10 septembre 2014

Livre : Comment la gauche a perdu l'école (Emmanuel Davidenkoff)



Le point de départ de ce livre, paru en février 2003, est l’élection présidentielle du 21 avril 2002 et la façon dont Lionel Jospin, premier ministre sortant de la cohabitation, s’est fait éliminer dès le premier tour. Le candidat du Parti socialiste a obtenu 22 % des votes enseignants (contre 31 % pour le PS aux élections européennes de 1999, 46 % pour la gauche plurielle aux législatives de 1997). Il était donc légitime qu’Emmanuel Davidenkoff cherche une explication à cette érosion indiscutable, et c’est ce qu’il a fait dans ce livre écrit d’une plume alerte et dont la lecture est agréable.

Extrait :
« Toutes les enquêtes sur l’image de l’école et des enseignants le confirment depuis des années : la France a massivement confiance dans l’institution scolaire et dans ceux qui la font vivre. Le pacte fondateur de la République, qui lie les Fran­çais à leur école, n'est donc pas rompu.
Pas encore rompu ? C'est la crainte qui hante et struc­ture ce livre. Car la plupart des indicateurs qui étaient dans le rouge il y a vingt ans le sont toujours, comme si la gauche, au mieux, n'avait fait que retarder l'inéluctable déclin du projet né des Lumières d'une école qui serait à la fois le produit et la matrice d'une société plus juste. Ce livre explore ceux qui m'ont paru les plus névralgiques pour jauger l'action de la gauche depuis vingt ans. Posons-les d'ores et déjà, dans l'ordre dans lequel cet ouvrage les aborde.
La méritocratie semble en panne alors que son hon­nête fonctionnement est la condition sine qua non sans laquelle la survivance d'un double système d'enseignement supérieur – universités et grandes écoles – n'est rien d'autre qu'une machine à reproduire voire à accentuer les privilèges de la naissance qu'elle prétendait combattre. Les réponses offertes aux plus modestes et aux défavorisés n'ont pas empêché leur confinement dans des filières qu'on a laissées se ghettoïser. Nombre d'enseignants, dont les conditions de vie n'ont rien de catastrophique au regard de celles de la population active, se disent et se vivent démunis et oubliés. L'administration n'a que les appels à la “bonne volonté” à se mettre sous la dent pour avancer, faute de récompenses symboliques ou matérielles significatives. Le débat public paraît en panne quand il ne se résume pas à des échanges d'anathèmes ou d'invectives qui, plus sûrement encore que les erreurs passées, font le lit des extrémismes. À force d'empiler les missions, l'école ne sait plus dire, simplement, quelle est sa mission. Les savoirs enseignés, que ce soit en termes de découpage ou de méthodes, n'intègrent qu'au compte-gouttes les apports de la recherche, dans toutes les disciplines. Le service public a ouvert insidieusement puis explicitement de larges pans à la privatisation de l'école. »
Excellent constat… toujours pertinent une dizaine d’années plus tard.

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Emmanuel DAVIDENKOFF
Hachette Littérature, 335 p
02/2003

lundi 8 septembre 2014

Livre : Les programmes scolaires au piquet (SLL)



Voilà un petit livre sorti en 2006 à l’initiative du collectif Sauver Les Lettres. Son but était de démontrer que les savoirs et les savoir-faire sont en baisse à chaque parution de nouveaux programmes par rapport à ce qui se faisait antérieurement. Le mouvement s’est entamé au début des années 1980 et se poursuit encore. Parions que les futurs programmes en préparation seront encore moins ambitieux que ceux en vigueur aujourd’hui. Quand on recommande des pratiques d’enseignement inefficaces, on ne peut pas faire autrement.

Mais, puisque je parle de Sauver Les Lettres, faisons un peu d’histoire…

Après avoir lu un article dans Le Figaro du 30 mai 2002, intitulé “Le temps de l’impunité est révolu”, écrit par Pedro Cordoba, Danièle Sallenave et Charles Coutel, j’ai adhéré quelques jours après à l’association Reconstruire l’école. Celle-ci regroupait quelques enseignants du Primaire (très rares) à l’Université. Au-delà d’une liste de discussion, il ne s’y passait pas grand-chose. Cette association aurait pu constituer le portail d’une fédération des groupements antipédagogistes. D’autant que son président, Pedro Cordoba, était – chose rare dans ce petit milieu essentiellement peuplé de grincheux – une personnalité appréciée par tous. C’est du moins ce que j’avais suggéré pour sortir l’association de son inanition chronique. Mais cela ne s’est pas fait et je cessais de payer ma cotisation après quelques années. Dommage : qui connaît aujourd’hui Reconstruire l’école ?

En 2005, je rejoignais aussi le collectif Sauver Les Lettres qui faisait preuve de plus de pugnacité. Et aussi de clairvoyance : SLL invita Clermont Gauthier en novembre de la même année pour faire connaître aux Français les pédagogies efficaces. Sans doute suite à cette conférence, SLL a – contrairement aux grincheux antipédagogistes – très vite perçu tout l’intérêt de la Pédagogie Explicite. Les principaux animateurs du collectif ont toujours soutenu les initiatives que nous prenions, Françoise et moi, pour faire connaître cette nouvelle pratique pédagogique aux enseignants du Primaire, notamment lors de la création de “La 3e voie” l’année suivante. Mais cette dynamique s’est enrayée. Sauver Les Lettres a, depuis quelques années, fortement réduit ses activités et ne fait plus l’événement comme autrefois. Fatigue militante sans doute…

Ces associations m’ont permis de rencontrer des personnes de grande qualité, en particulier Pedro Cordoba, Michel Buttet et Agnès Joste, pour lesquels je garde une estime intacte.

Voir le site de Reconstruire l’école
Voir le site de Sauver Les Lettres

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Un collectif d'enseignants en colère
Textuel, 175 p
09/2006


samedi 6 septembre 2014

Livre : Lettres mortes (Danièle Sallenave)



Ce livre de Danièle Sallenave tient une grande place dans mon cheminement pédagogique personnel.

Nous sommes dans les années 1990. Cela faisait longtemps déjà que je me posais des questions à propos de l’orthodoxie constructiviste à laquelle, comme tous les instituteurs, je devais me soumettre. Pas d’autre choix, sous peine de rétorsion de la part de la hiérarchie intermédiaire entièrement acquise à ce nouveau dogme depuis les années 1970. Or, je voyais bien que les “situations de découverte” faisaient patiner la plupart des élèves dans mes classes. Si bien que j’avais fini par adopter une démarche d’enseignement structurée, allant du simple au complexe, insistant sur la mise en mémoire de ce qui avait été appris. Tout l’inverse du credo officiel…

Mais je n’avais que le simple bon sens du patricien et mon expérience professionnelle à opposer aux éventuelles remarques qu’on aurait pu me faire. Il me fallait donc une assise théorique. Je commençais à chercher des livres susceptibles d’étayer ma démarche pédagogique. Il n’était pas légion à l’époque. Je tombais sur Lettres mortes, que je lus d’un trait en avril 1996.

Extrait : « Tout le monde le sait : les égarements et mutations successives dans la formation des maîtres ont rendu le Primaire incapable d’assurer correctement sa tâche, lecture, écriture, calcul (les quatre opérations). Le mauvais apprentissage de la lecture et de l’écriture – qui sont aussi les bases même de la logique et du raisonnement – retentit alors sur toute une vie, et non seulement sur les études postérieures. »

Enfin quelqu’un qui disait avec talent ce que j’en étais venu à penser de l’exercice de mon métier !

J’ai eu l’occasion de rencontrer Danièle Sallenave en 2007 et de lui dire combien son livre m’avait affermi dans mes convictions professionnelles. Grâce à elle, le combat commençait vraiment et je savais qu’il s’agissait d’un combat juste. À la fois pour les instituteurs, devenus entre temps professeurs des écoles, qui retrouveraient ainsi le sens de leur mission première : instruire avec efficacité. Mais aussi pour les élèves qu’on nous confie, afin qu’ils prennent goût aux études par leurs réussites, goût aux efforts par la joie de la difficulté surmontée, goût à l’école par la présence de professionnels sûrs de leur pratique.  

Par la suite, la découverte de la Pédagogie Explicite, en 2006, allait me fournir toute l’assise théorique dont j’avais tant besoin et que j’avais tant cherchée. Théorie appuyée de surcroît par une masse colossale de données probantes. J’avais donc choisi le bon chemin…

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Danièle SALLENAVE
Éditions Michelon, 172 p
10/1995

jeudi 4 septembre 2014

Livre : L'horreur pédagogique (Morel et Tual-Loizeau)


C’est la même paire d’auteurs du Petit vocabulaire de la déroute scolaire qui avait publié quelques mois auparavant ce livre, dont le titre s’inspirait sans vergogne de L’horreur économique, un essai à grand succès de Viviane Forrester paru en 1996.

Le seul des deux que je connais, c’est Guy Morel. Et je n'en dirai pas plus car on toucherait rapidement le fond. Les initiés comprendront... 

Le livre dont il est question montre à quel point les élèves sont des imbéciles qui ne savent rien. 

À qui la faute ? Certainement pas à ces élèves, mais plutôt aux enseignants qui ne leur ont rien appris, ou pas grand-chose, ou de travers. Se moquer des élèves quand on est collectivement responsable de leurs ignorances et de leurs inaptitudes, c’est faire preuve d’une arrogance mal placée. Mais il est vrai qu’en matière de mépris, Morel n’a de leçon à recevoir de personne.

Tout le monde n’a pas le talent de Jean-Charles et l'humour de sa Foire aux cancres.

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Guy MOREL, Daniel TUAL-LOIZEAU
Ramsay, 245 p
09/1999



Franz Xaver Messerschmidt


mardi 2 septembre 2014

Livre : L’enseignement mis à mort - Essai (Adrien Barrot)



Il s’agit d’un petit livre paru en 2000 dans la collection Librio, connue à l’époque pour le prix unique de 10 francs l’exemplaire. L’auteur, Adrien Barrot, est professeur de philosophie. Un de plus qui a écrit un livre sur le désastre scolaire ! À croire que cette discipline a été plus touchée que les autres par la baisse du niveau des élèves ou que les enseignants de philosophie aient été plus clairvoyants que les autres.

Au moment de la parution du livre, nous sortons de l’époque Claude Allègre, réputé pour ses saillies peu appréciées du corps enseignant, dont celle du « mammouth » pour désigner l’Éducation nationale. Encore un dont le passage au ministère, rue de Grenelle, n’a pas laissé un bon souvenir…

Adrien Barrot part d’un constat : « Ce dont les professeurs ont fondamentalement conscience, (…) c’est qu’il leur est devenu, au fil des années, de plus en plus difficile d’enseigner ; c’est même qu’il leur est devenu, au fil des années, de plus en plus souvent impossible d’enseigner : impossible, tout simplement, de faire leur métier ». Et pourquoi ? Parce « qu’il est désormais formellement interdit d’enseigner, c’est que l’enseignement est interdit, c’est qu’il est interdit aux élèves d’être des élèves, aux professeurs d’être des professeurs ». C’est le triomphe du constructivisme pédagogique !

L’auteur ajoute : « L’école a désormais pour seule mission légitime celle d’écarter tous les obstacles qui empêchent [les élèves] d’être ce qu’ils sont d’ores et déjà si parfaitement. En conséquence de quoi, tout ce qui, dans l’école, entrave sa transformation en vaste terrain de jeux et de divertissement doit être extirpé sans la moindre hésitation ». Et suit la question : « N’y a-t-il donc personne, plus personne, pour se rendre compte de cette déchéance ? ».

À cette époque, il était dangereux pour sa carrière de s’opposer aux diktats constructivistes, ou même simplement d’émettre des doutes. Quelques enseignants courageux en ont fait les frais. « Il est même très difficile de formuler clairement un diagnostic lucide dans le climat de chasse aux sorcières qui règne aujourd’hui ». Pourtant, « quels efforts de maîtrise de soi ne faut-il pas s’infliger pour ne pas hurler de rage et de désespoir sous ce déluge de gifles, de camouflets, d’insultes, que réserve aux professeurs chacun des fantastiques slogans de notre ministère ! ».

L’avenir ? « Le seul avenir que l’on puisse présager d’une telle évolution, d’une telle dérive, est au fond connu de tous. Une ségrégation de plus en plus rigide entre les quelques établissements d’enseignement qui resteront dignes de porter ce nom, et ceux dont le nom ne sera plus que signe d’imposture. Une sélection de plus en plus impitoyable et inique, dont les seuls critères seront sociaux, économiques et financiers. » Nous y sommes déjà…

Pour conclure, un livre à lire pour se remettre dans l’ambiance du début des années 2000 où rares étaient les voix qui osaient se faire entendre pour remettre en question les orientations constructivistes radicales de la politique éducative. Avec un bémol toutefois : ces critiques s’appuyaient sur une conception traditionnelle de l’enseignement qui certes avait jadis donné de bien meilleurs résultats, mais qui était nettement dépassée à l’aube du XXIe siècle.

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Adrien BARROT
Librio, 87 p
07/2000