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lundi 17 novembre 2014

Plan numérique : doit-on attendre un miracle pédagogique ?



Entretien avec André Tricot


Vous vous attaquez dans ce livre à 11 mythes sur le numérique. Par exemple celui des Digital Natives.

Derrière cette affirmation des Digital Natives, il y a une littérature fondée sur aucune donnée empirique. L'article de Prensky relève de l'opinion. Surtout on confond le fait que les personnes qui utilisent un ordinateur apprennent à effectuer des tâches spécifiques avec l'idée que cela donne des qualités spécifiques individuelles. Par exemple on sait que ceux qui jouent beaucoup aux échecs deviennent bons au jeu d'échec. Cela ne les rend pas plus intelligents.

Autre affirmation, le numérique motiverait les élèves. Qu'en pensez-vous ?

Les résultats corroborent davantage cette affirmation. Assez souvent, mais pas systématiquement, c'est le cas. Le problème c'est que ce n'est pas parce qu'on est plus motivé qu'on apprend de façon plus efficace. Motiver l'élève est une condition nécessaire mais pas suffisante. Ce qui est important c'est la qualité du scénario pédagogique de l'enseignant. L'élève n'est pas toujours le meilleur évaluateur de la pertinence d'un outil pour apprendre.

Dernière affirmation : le numérique permet d'adapter l'enseignement aux élèves. Vous dites ?

Je travaille précisément cette question, celle des tuteurs intelligents, depuis des années. Et c'est décevant. Il y a bien une capacité des systèmes numériques à diagnostiquer les erreurs des élèves et à s'y adapter. Mais les résultats sont modestes. Cela reste fruste.

Finalement ne demande-t-on pas au numérique de régler tous les problèmes de l'École ?

Je le crois. On lui prête des vertus miraculeuses. Mais le numérique n'est qu'un outil. N'attendons pas de lui plus que ce qu'il est. Par contre, quand on a compris cela, on peut avoir des attentes rationnelles.

Une question n'est pas abordée dans le livre et je m'en étonne. C'est la question sociale. Le numérique augmente-t-il ou diminue-t-il les inégalités scolaires liées aux inégalités sociales ?

C'est une question que nous ne soulevons pas car là on n'est pas dans le mythe. Je suis convaincu que l'École doit compenser les inégalités numériques. Effectivement quand on a un ordinateur à la maison on apprend à réaliser certaines tâches. Si on n'en a pas, on crée un coût social. Les enquêtes semblent montrer que ce facteur perd de l'importance. Mais du coup ceux qui sont exclus du numérique sont encore plus à part.

L'ouvrage n'aborde pas la question de la culture numérique. L'école peut-elle se passer du numérique et de l'apprentissage de cette culture ?

L'école doit faire acquérir cette culture numérique. Par exemple il faut faire acquérir aux élèves les capacités à évaluer l'information qu'ils n'acquièrent pas simplement en utilisant tous les jours l'ordinateur.  Être un usager ne suffit pas. Il y a bien des compétences numériques à acquérir. Et l'école sert justement à apprendre ce que le seul fait de grandir ne permet pas d'apprendre.

N'a-t-on pas des études qui montrent qu'on peut apprendre mieux avec le numérique ?

Bien sûr que oui. Il y a des apprentissages plus efficaces avec le numérique. Mais à chaque fois il faut être précis. C'est tel apprentissage avec tels élèves dans tel contexte. On sait par exemple que les images animées ou les simulateurs permettent une compréhension meilleure. Mais à condition de permettre aux élèves d'apprendre d'abord des connaissances sur les systèmes qu'ils ont à apprendre. Il y a des bénéfices mais ils sont spécifiques.

Le président de la République a annoncé un plan numérique doté de 800 millions d'euros visant à généraliser l'usage des tablettes à l'école et au collège. Vous en pensez quoi ?

C'est important d'avoir une politique de moyens. Mais ce n'est qu'une politique de moyens. En soi ça ne règle aucun problème. Ça ne prend de la valeur que si on a des idées précises sur ce qu'on va en faire. Il ne faut pas en attendre des miracles. Il faut d'abord faire confiance aux enseignants sur l'utilisation qu'ils peuvent faire de ces moyens. Et il faut investir dans leur formation et des travaux sur l'évaluation des plus-values spécifiques apportées par les outils numériques. Au final ce sont les enseignants sur le terrain qui sont les meilleurs juges à condition qu'ils soient formés. Débarrassés de l'idée angélique du numérique miracle ou de l'idée réactionnaire du diable numérique, il faut essayer d'être rationnel avec le numérique.

Propos recueillis par François Jarraud


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