Translate

mercredi 4 juin 2014

Bruno Suchaut : « Le temps consacré aux contenus scolaires est insuffisant pour les élèves les plus faibles. »

Entretien avec Bruno Suchaut

  



Bruno Suchaut est professeur en sciences de l’éducation à l’université de Bourgogne (Institut de recherche sur l’éducation).

Vous avez défendu, lors d’un colloque du SGEN-CFDT en avril sur le thème « Pour en finir avec la classe », une réorganisation du temps scolaire. Quels sont vos arguments ?
D’abord, le nombre d’heures de cours a fortement baissé. De 1 200 heures par an au début du XXe siècle, on est passé à environ 870 heures, du fait de l’augmentation des jours de congé et de la baisse du nombre d’heures par semaine. Ensuite, beaucoup d’heures sont perdues dans la gestion de classe. Selon une enquête réalisée en maternelle par l’inspection générale de l’éducation nationale de novembre 2010 à avril 2011, deux tiers du temps passé à l’école servent aux apprentissages ; le reste est réservé à des activités sans réelle visée pédagogique. Le temps consacré aux contenus scolaires est insuffisant pour les élèves les plus faibles.

Comment optimiser le temps de classe ?
En changeant d’approche pédagogique. Je pense qu’il faut accorder plus de temps au travail en petits groupes sur des tâches précises. Pourquoi ? Parce que chaque élève a son propre rythme. Imaginons, par exemple, qu’un professeur consacre huit heures à une notion. Un élève faible aura besoin de seize heures pour la comprendre, un élève fort de quatre heures, et un élève moyen de huit heures. La recherche a montré qu’un enfant ne peut réussir son apprentissage sur une tâche donnée que s’il y consacre la quantité de temps qui lui est nécessaire. Or, lorsqu’on enseigne à une classe entière, il est difficile de répondre aux besoins différenciés des élèves.

Quelle méthode préconisez-vous pour répondre à ces « besoins différenciés » ?
Je penche plutôt pour un travail de groupe avec une pédagogie structurée. C’est-à-dire avec un programme strict, explicite, planifié et visant à développer des compétences spécifiques, comme la manipulation des syllabes dans l’apprentissage de la lecture. Certaines expérimentations menées peuvent servir de pistes. Je pense notamment au dispositif « stage d’été », lancé en 2012 par l’association Agir pour l’école. Il propose à des élèves faibles de grande section de maternelle, répartis en groupes de cinq, des séances intensives de phonologie et de code alphabétique pendant la période estivale. Un effet positif de ce stage sur les compétences des élèves à l’entrée au CP a été relevé. J’ai conscience que le cadre ordinaire de la classe ne peut offrir les mêmes conditions de travail. Mais les professeurs peuvent s’en inspirer en sollicitant individuellement les élèves les plus faibles. Les recherches ont montré que les enseignants avaient tendance à leur accorder moins d’attention, à leur fournir moins de retours et à leur poser moins de questions.

Le dispositif « Plus de maîtres que de classes » que lance le ministère, qui consiste à affecter deux professeurs dans une classe, est-il efficace pour lutter contre l’échec ?
Les effets positifs ne sont pas garantis. Ainsi, le projet « STAR » [Student Teacher Achievement Ratio], mené aux États-Unis dans les années 1980, avait montré que ce type de dispositif, même quand il permettait d’affecter durablement un enseignant-assistant dans une classe, ne bénéficiait pas aux élèves. Leurs progrès étaient comparables à ceux d’une classe à effectif ordinaire. Un projet plus récent, en 2009, intitulé « DISS » [Deployment and Impact of Support Staff], induit que ce dispositif aurait des effets pervers, car l’enseignant titulaire accorderait du coup moins d’attention aux élèves en difficulté. Le ministère n’a visiblement pas tenu compte de ces enquêtes puisqu’il a prévu 7 000 postes sur le quinquennat pour alimenter ce dispositif. Un tel budget aurait pu conduire à d’autres choix, comme celui de diminuer fortement les effectifs dans les classes de CP.

Mais n’est-ce pas irréalisable d’un point de vue budgétaire ?
Appliqué à l’échelle nationale, oui. Mais pas si on cible seulement les établissements relevant de l’éducation prioritaire. C’est là que l’augmentation de la proportion d’élèves en difficulté est la plus flagrante. Il faudrait y réduire significativement le nombre d’élèves par classe, ne donner cours qu’à une dizaine ou une quinzaine d’entre eux. Cela porterait ses fruits et ne coûterait pas plus cher que le dispositif « Plus de maîtres que de classes ».

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les commentaires reçus n’ont pas tous vocation à être publiés.
Étant directeur de publication de ce blog, seuls les textes qui présentent un intérêt à mes yeux seront retenus.