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lundi 5 mai 2014

Bruno Suchaut : « C’est la qualité du temps d’enseignement qui importe. »

Entretien avec Bruno Suchaut

Source : vousnousils







Dans une étude récente, vous dites que les élèves de CP n'ont que 7 minutes par jour pour apprendre à lire : quel est le problème ?

L'étude a été réa­li­sée dans le cadre d'un stage d'été pour les élèves en dif­fi­culté et ciblé sur la conscience pho­no­lo­gique, c'est-à-dire la capa­cité que peut avoir un enfant à per­ce­voir et à mani­pu­ler des uni­tés sonores de la langue, telles que les syl­labes et les pho­nèmes. À cette occa­sion, nous avons pu mesu­rer pré­ci­sé­ment le temps d'engagement néces­saire pour que ces élèves de grande sec­tion de mater­nelle apprennent à lire. Il res­sort que, dans les condi­tions ordi­naires de la classe, les élèves les plus faibles ne dis­posent que de 7 minutes par jour, soit une ving­taine d'heures par an, pour apprendre la lec­ture. C'est trop peu ! Au fil des der­nières décen­nies, le temps sco­laire consa­cré aux dis­ci­plines fon­da­men­tales a chuté : il y a aujourd'hui plus de dis­ci­plines et d'intervenants qu'auparavant. Le temps dis­po­nible pour chaque acti­vité est moins impor­tant. Dans l'idéal, pour que les élèves fra­giles apprennent à lire au CP, il fau­drait au moins 1h par jour de tra­vail en petits groupes, de 4 ou 5 élèves, tout au long de l'année.

La réforme des rythmes sco­laires  a-t-elle eu un impact sur l'apprentissage de la lecture ?

Non, ce n'est pas fla­grant. Le volume d'heures d'enseignement par semaine reste d'ailleurs inchangé. Plus que la durée de la jour­née d'école, c'est la qua­lité du temps d'enseignement qui importe. Le pro­blème, c'est que beau­coup de temps n'est pas uti­lisé pour les appren­tis­sages. Les élèves les plus faibles, sou­vent issus de milieux défa­vo­ri­sés, ont besoin d'être davan­tage sti­mu­lés par rap­port à d'autres qui arrivent au CP en ayant déjà acquis la conscience pho­no­lo­gique et les prin­cipes du code alphabétique.

L'école joue-t-elle encore son rôle d'ascenseur social ?

Quand on voit que 15 % des élèves arrivent au col­lège avec de sérieuses dif­fi­cul­tés sco­laires, c'est bien que l'école a du mal à com­bler les inéga­li­tés. Tout n'est pas for­cé­ment de son res­sort, mais on constate que l'école a des dif­fi­cul­tés à appor­ter une réponse effi­cace pour lut­ter contre l'échec scolaire.

Que proposez-vous pour inver­ser la tendance ?

La recherche montre bien qu'il faut agir tôt, dès l'école mater­nelle et le début de l'école élémen­taire, pour appor­ter une aide effi­cace aux élèves. Il manque du temps d'apprentissage indi­vi­dua­lisé pour les élèves les plus faibles. Il s'agit d'une ques­tion de choix poli­tiques. On pour­rait par exemple réduire for­te­ment la taille des classes dans les zones défa­vo­ri­sées. Cela ne coû­te­rait pas plus cher que le dis­po­si­tif “Plus de maîtres que de classes” et ce serait sans doute plus effi­cace. À la décharge du gou­ver­ne­ment, dans le cadre de la réforme des rythmes sco­laires, si les ensei­gnants avaient accepté de res­ter plus long­temps à l'école, avec notam­ment une pause plus longue le midi, une meilleure arti­cu­la­tion entre temps sco­laire et péri­sco­laire aurait sans doute été pos­sible. Mais avec quelle contrepartie ? Bien sûr, l'une des clés de la réus­site repose sur l'organisation de la classe en petits groupes. Ce n'est pas suf­fi­sam­ment le cas aujourd'hui.

Propos recueillis par Charles Centofanti

2 commentaires:

  1. Je suis d'accord avec ces propos. Malheureusement, il manque des propositions.

    Quand un élève écrit très mal et trés lentement comment faire ?

    J'ai le cas d'un élève de CM1 avec une mauvaise calligraphie après 4 mois d'APC, je ne vois pas les résultats.

    Pareillement pour faire lire les élèves en petits groupes, l'autonomie ne fonctionne que trés peu en classe. Il faut vraiment des bons élèves.

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  2. Merci pour ces remarques. Je suis d’accord avec vous : il est parfois ardu de mettre en pratique les bonnes idées théoriques.

    En ce qui concerne votre exemple d’élève de CM1 et son écriture, j’ai constaté aussi la même chose au cours de ma carrière. Car il est très difficile de déconstruire les mauvaises habitudes, bien plus que d’en construire de bonnes. Ainsi, lorsqu’un élève a acquis un mauvais geste pour écrire, il y reviendra même s’il fait un effort à un moment donné pour suivre un modèle correct (dans le cadre d’un soutien). C’est pour cela que l’enseignement doit être de qualité à chaque niveau du cursus primaire. Il est impératif de corriger tout de suite les erreurs afin qu’elles ne cristallisent pas. Pour cet exemple particulier que vous évoquez, les collègues de Maternelle auraient dû accorder une attention toute particulière aux bons gestes d’écriture. Peut-être faudrait-il les alerter lors d’un Conseil des maîtres...

    Pour ce qui est du travail en petit groupe, il faut consacrer du temps en début d’année à montrer de manière très explicite les bonnes habitudes de travail. Pour cela, l’enseignant doit déterminer très précisément ce qu’il attend de ses élèves, tant du point de vue du comportement souhaité que des objectifs à atteindre par ce type d’activité. L’enseignement explicite recommande le travail en groupe pour la pratique guidée. Mais mon expérience personnelle m’a montré que cela peut se faire de manière acceptable en dyade ou en triade. Mais pas plus, considérant l’exiguïté habituelle de nos classes.

    Quelques vidéos d’Anita Archer peuvent aider à se faire une idée sur ce point précis. Voir cette rubrique.

    Cordialement.

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