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mardi 15 avril 2014

Bruno Suchaut : « La clé de la réussite se trouve dans l’acte pédagogique quotidien. »

Entretien avec Bruno Suchaut





Vous affirmez que les élèves français ne disposent finalement que de 7 minutes par jour de classe pour apprendre à lire. Cela parait incroyable ! Comment arrivez-vous à ce résultat ?

Au-delà du caractère symbolique du chiffre 7, il correspond pourtant bien à une réalité dans notre article, à savoir environ 2 % du temps scolaire effectif ! Mais il faut bien voir que l’on parle ici du temps d’engagement de l’élève sur la tâche, c'est-à-dire du temps où l’élève est sollicité directement et individuellement par l’enseignant sur une activité précise, en l’occurrence l’apprentissage du code alphabétique. En outre, on parle bien principalement des élèves les plus fragiles sur le plan des acquisitions en début de CP. En fait, le temps disponible à l’école primaire pour l’enseignement des matières fondamentales a fortement diminué ces dernières décennies pour diverses raisons, dont l’introduction de nouvelles disciplines (numérique, langues vivantes, éducation à la santé, éducation au développement durable, etc.) et la multiplication des interventions extérieures au sein de l’école. Si la majorité des élèves dispose de suffisamment de temps, les élèves faibles ne peuvent combler leurs besoins dans ce domaine et, au final, le temps vraiment fécond pour les apprentissages est extrêmement réduit.

Peut-on apprendre à lire en aussi peu de temps ?

La réponse est clairement négative pour les élèves les plus faibles, tout au mieux cet apprentissage sera très imparfait. En CP, la compétence identifiée comme déterminante à ce stade de l’apprentissage de la lecture est l’automatisation du code alphabétique, en considérant par ailleurs que la conscience phonologique est déjà acquise. Certains élèves ont besoin de nettement plus de temps que d’autres pour acquérir les automatismes dans ce domaine et le travail en classe entière n’est pas adapté pour permettre une forte mobilisation de l’attention des élèves sur les compétences visées. Une organisation avec des petits groupes d’élèves et sur la totalité de l’année scolaire peut en revanche donner de très bons résultats et permettre aux élèves de progresser à un rythme personnalisé.

Aurait-on fait fausse route dans la réforme des rythmes scolaires ?

Tout dépend de la destination finale… Si c’est la réduction des inégalités de compétences entre élèves qui est visée, la route choisie n’est sans doute pas la plus directe et paraît bien longue et sinueuse. Avec cette réforme, l’accent a été mis essentiellement sur la seule question des rythmes scolaires et les changements apportés sont par ailleurs assez minimes puisque la répartition annuelle n’est pas remise en question. À part les activités pédagogiques complémentaires qui dégagent un certain volume de temps où l’aide individuelle aux élèves en difficulté est possible, je ne vois pas bien ce que la réforme apporte réellement pour réduire ces inégalités de compétences à l’école primaire. La littérature, basée sur des recherches empiriques, insiste beaucoup sur la dimension qualitative du temps d’enseignement et l’usage qui en est réellement fait par les élèves. La réforme des rythmes scolaires aurait pourtant pu être envisagée comme un levier pour améliorer la dimension qualitative du temps d’enseignement. Je ne pense pas que cela soit le cas pour le moment.

Sur le plan pédagogique, comment redonner à cet apprentissage fondamental une place qui permette aux enfants rencontrant des difficultés scolaires de d'acquérir la lecture efficace ?

Il y a deux pistes principales. La première consiste déjà à faire prendre conscience aux enseignants des besoins différenciés des élèves en temps d’apprentissage et de tout faire pour parvenir à fournir suffisamment de temps aux élèves qui en ont le plus besoin. Cela est bien sûr difficile, tant le temps de l’enseignant est compté et qu’il doit jongler avec les différentes contraintes auquel il est soumis. La formation initiale devrait vraiment mettre l’accent sur les modalités de gestion du temps d’enseignement en insistant sur les facteurs d’efficacité pédagogique classiques : planification et structuration des activités pédagogiques notamment. La seconde piste est d’instaurer systématiquement le travail en petits groupes (5 élèves au maximum) sur des plages horaires régulières pour un travail intensif sur des compétences ciblées. C’est la seule manière d’optimiser le temps d’engagement des élèves. Bien sûr, cela est à mettre en œuvre en priorité dans les contextes où la difficulté scolaire est forte et concentrée.

Est-ce possible pour le système éducatif de faire cela dans ses contraintes budgétaires actuelles ?

Par nature, un Ministère est forcément sous contrainte budgétaire et l’Éducation nationale n’échappe pas à cela, même si ce Ministère a été particulièrement bien traité depuis le changement de gouvernement. En revanche, à l’intérieur de ces contraintes, des choix sont nécessairement réalisés qui donnent lieu à des visions politiques différentes et à des résultats également différents. L’arbitrage des moyens est sans doute difficile à réaliser mais la recherche internationale en éducation fournit des pistes pertinentes pour l’action politique qui devraient être suivies. Par exemple, rien n’indique pour l’instant que le dispositif « plus de maîtres que de classes » parviendra à augmenter le temps individuel d’engagement des élèves faibles sur les compétences essentielles. Plus largement, et pour illustrer le panorama des choix politiques, la réforme des rythmes scolaires coûtera au moins un milliard d’euros à l’État. On peut facilement imaginer ce qu’il serait possible de faire avec ce financement : dédoublement des classes de CP dans les zones défavorisées, généralisation de l’enseignement en petits groupes, augmentations salariales pour les enseignants, stages d’été pour les élèves en difficulté, etc.

Et dans ses contraintes de formation des personnels ?

Là encore, les choix réalisés peuvent avoir une incidence variable. Il n’y a pas que la formation initiale, la formation continue est indispensable. Par exemple, le travail avec des petits groupes d’élèves nécessite une formation adéquate, cela ne va pas de soi pour les enseignants. La formation continue des enseignants peut alors être un facteur important pour faire progresser notre système éducatif. Celle-ci doit être ciblée et régulière pour tous les enseignants. Pourtant elle continue d’être négligée, comme si cela n’était pas important.

Qu'est ce qui peut faire obstacle ?

Les obstacles sont multiples et surgissent à différents niveaux du système. Il est sans aucun doute difficile pour les décideurs d’instruire une politique éducative capable de relever le défi de la réduction de l’échec scolaire, tout en ayant l’adhésion de tous les acteurs. Une chose est toutefois certaine : la clé de la réussite se trouve dans la classe, dans l’acte pédagogique quotidien, c’est dans les interactions entre l’enseignant et ses élèves que tout se joue. Avec les moyens disponibles, il est possible d’agir à ce niveau mais cela exige de faire des choix, de concentrer les ressources là où il est le plus urgent d’agir.

Propos recueillis par François Jarraud



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