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vendredi 14 mars 2014

Les 20 ans du CRIFPE

Vingt ans de recherche en éducation

Nathalie Kinnard



Le Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE), un rassemblement unique de 120 chercheurs et de quelque 500 étudiants d’une quinzaine d’universités québécoises, est devenu un porte-parole et un mentor pour les six millions d’élèves et les 300 000 acteurs du monde de l’éducation au Québec et au Canada. Au cœur de ses préoccupations : la formation des enseignants, l’insertion professionnelle, l’enseignement, les réformes scolaires et les nouvelles technologies.

Début des années 1980. Un étudiant québécois arpente les bibliothèques en quête d’informa­tion pour un travail sur les volcans, puis rédige son texte à la main ou, au mieux, à la machine à écrire. Trente ans plus tard, il « google » plutôt le mot « vol­can » sur son ordinateur portable ou sa tablette, et trouve, en quelques clics, toute l’information nécessaire pour présenter sa recherche sur le tableau blanc interactif de sa classe.

De nos jours, les jeunes Québécois manient la souris et tapent sur un clavier avant même de savoir écrire. Cette révolution technologique bouleverse évidemment le monde de l’éducation. Une situation que suivent de près le CRIFPE et son directeur, Thierry Karsenti, professeur-chercheur au Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Uni­versité de Montréal, et titulaire de la Chaire de recherche sur les technologies de l’information et de la communication (TIC). « L’enseignant perd en quelque sorte le monopole de l’information, car les élèves ont accès à une multitude de renseignements sur Internet, dit-il. Les nouvelles technolo­gies ne remplacent pas l’enseignant, mais elles viennent changer la façon d’enseigner. » Et aussi de faire la recherche !

VERS L’ÉCOLE TECHNOLOGIQUE


Les technologies, c’est bien, mais pas à tout prix, ajoute Thierry Karsenti. Notamment, dans le dossier des tableaux blancs interactifs (TBI) qui ont défrayé la manchette récem­ment. À la suite d’un rapport publié en 2012 par la Chaire de recherche sur les TIC et le CRIFPE, le gouvernement suspend l’achat des 40 000 TBI qui devaient être implantés dans toutes les classes d'ici 2016, au coût total de plus de 240 millions de dollars. En effet, soucieux de cerner l’influence des nouvel­les technologies sur la réussite scolaire, des chercheurs du CRIFPE se sont penchés sur l’utilité de ces tableaux. Leur conclusion : « Peu ou pas d’études sérieuses permettent de montrer un quelconque impact des TBI sur la réussite sco­laire [...]. » Selon les auteurs du rapport, Thierry Karsenti, Simon Collin, professeur-chercheur en didactique des langues à l’Université du Québec à Montréal, et Gabriel Dumouchel, étudiant-chercheur en psychopédagogie à l’Université de Montréal, les TBI ne sont pas mauvais en soi, mais il faut les proposer aux écoles, et non les imposer. « Tous les enseignants ne sont pas prêts ni formés pour ces tableaux nouvelle géné­ration », soutient le directeur du CRIFPE.

Thierry Karsenti rappelle l’évolution phénoménale des TIC au cours des dernières années, qui a fait naître l’édu­cation 2.0 et à laquelle doit s’adapter le milieu scolaire. Parmi les défis qui se posent : les téléphones portables. Dans la mesure où les jeunes de 12 à 24 ans sont les plus grands utilisateurs de cellulaires au Canada et où l’usage individuel moyen de la messagerie texte en Amérique du Nord, pour 2010, dépasse les 3 300 textos envoyés ou reçus chaque mois, plusieurs parents, enseignants et chercheurs craignent une influence négative des textos sur la qualité du français. Les professeurs-chercheurs Thierry Karsenti et Simon Collin et les doctorants Mélanie Fortin et Pascal Grégoire, de l’Uni­versité de Montréal, ont vérifié ce mythe dans leur étude Téléphones portables et textos : usages et défis pour le milieu scolaire. « Il semble que les textos n’ont aucun impact sur la qualité du français chez les jeunes, déclare le directeur du CRIFPE. À la limite, envoyer trop de textos peut déconcentrer le jeune pendant la période de devoirs ou en classe. » L’étude du CRIFPE va plus loin : les textos amélioreraient certains aspects de l’apprentissage du français, car les correcteurs intégrés dans les téléphones intelligents amèneraient les jeunes à mieux écrire certains mots.

Des chercheurs du CRIFPE ont également analysé l’utilisation de la tablette numérique en classe. Sous la coor­dination du doctorant Aurélien Fievez, de l’Université de Montréal, ils ont mené leur enquête auprès de 3 000 élèves et de 200 enseignants qui ont testé l’iPad à l’école et à la maison. Selon les résultats préliminaires, l’iPad est vu comme un outil formidable pour consulter des documents et des sites Internet, mais pas nécessairement pour apprendre à écrire. « L'écriture est un élément essentiel de la réussite scolaire. Mais les logiciels et les claviers des tablettes numériques ne sont pas encore parfaitement au point, fait remarquer Thierry Karsenti. Si elles sont intéressantes pour remplacer de nombreux manuels scolaires et ainsi, alléger les sacs d’école, il s’agit parfois d'un coup de marketing pour attirer les étudiants dans une école. Les tablettes offrent un grand potentiel, mais pas au point de les rendre obligatoires pour tous. »

C’est l’ordinateur portable qui promet le plus pour l’instant. En effet, il y a huit ans, la commission scolaire Eastern Townships, en Estrie, a été la première à doter d’or­dinateurs portables ses 5 600 élèves de la troisième année du primaire à la cinquième année du secondaire. Résultat : elle a coupé de moitié son taux de décrochage scolaire. Un record ! Thierry Karsenti et Simon Collin se sont associés au projet de la commission scolaire afin d’identifier les avanta­ges que présente l’utilisation d’un portable en classe. Sur la base d’entrevues et de questionnaires, ils ont identifié les bons coups suivants : motivation accrue, développement de l’autonomie et des compétences des élèves en informatique, travail facilité pour les enseignants et amélioration de l’inte­raction avec les parents. Toutefois, selon Thierry Karsenti, « cet exploit ne dépend pas juste de l’introduction des tech­nologies, mais surtout de l’usage éducatif que l’on en fait. »

AU SERVICE DES ENSEIGNANTS


Au-delà du virage technologique, le CRIFPE accompagne le monde de l’éducation dans bien d’autres aventures, notamment dans les nombreuses réformes du programme scolaire. Maurice Tardif, professeur-chercheur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal et co-fondateur du CRIFPE, a sondé, de 2006 à 2008, quelque 2 200 directeurs d’école canadiens pour recueillir leurs impressions sur les changements sociaux et les réformes éducatives des dernières années. Parmi les constats princi­paux : plus de 85 % des directeurs jugent très important ou important l’impact des nouvelles approches éducatives et des TIC ainsi que les restrictions budgétaires (diminution des ressources humaines, matérielles et financières). La majorité des répondants soulignent également les défis que pose la nouvelle répartition des pouvoirs entre les instances centrales et locales, l’évaluation standardisée des élèves et l’évaluation formelle des enseignants. En partenariat avec Statistique Canada, le chercheur a mis en ligne ses résultats dans l’une des principales bases de données sur l’enseigne­ment au Canada (http://teachcan.crifpe.ca/) disponibles aux chercheurs et aux doctorants. L’objectif de cette mine de renseignements : suivre les principaux changements auxquels le personnel enseignant au primaire et au secondaire fait face, afin de stimuler la recherche en éducation.

Maurice Tardif est d’ailleurs le premier scientifique canadien à avoir conduit à travers le Canada des enquêtes et des entrevues à caractère statistique comparatif sur la pro­fession d’enseignant. « C’est cet intérêt qui a jeté les bases du CRIFPE que M. Tardif a fondé en 1992 avec Clermont Gauthier, professeur-chercheur à l’Université Laval », signale Thierry Karsenti. En effet, dès le départ, les axes du Centre corres­pondent aux grandes phases du développement professionnel des enseignants, soit le recrutement, la formation initiale, l’insertion professionnelle et le développement en cours de carrière. Toutes ces phases ont fait l’objet de recherches nationales et internationales poussées.

Ainsi, dans le cadre de sa Chaire de recherche du Canada sur le personnel et les métiers de l’éducation, Claude Lessard, professeur-chercheur à l’Université de Montréal, s’est intéressé aux diverses facettes de l'évolution de la profession d’enseignant, de ses contraintes et de son contexte. En effet, si les enseignants représentent près de 6 % de la main-d’œuvre active au Canada, les chercheurs et les gestionnaires de l'édu­cation connaissent très mal le travail des enseignants et les enseignants eux-mêmes. En 2006, ce chercheur a donc mené une enquête pancanadienne auprès des directions et des en­seignants d’écoles primaires et secondaires, afin de récolter entre autres des renseignements sociodémographiques (genre, âge, langue de travail, niveau de scolarité et expérience), de définir la charge et les conditions de travail des enseignants, et de dresser un portrait de l’insertion et du développement pro­fessionnels des enseignants. Les données recueillies auprès de 4 569 enseignants répartis dans l’ensemble des provinces et territoires du Canada révèlent notamment que 88,6 % d’entre eux affirment que leur charge de travail a augmenté sur plu­sieurs aspects, alors que 60,6 % se disent surchargés. L’enquête indique également que la plupart des répondants ont suivi une formation supplémentaire pour améliorer leurs compétences et ont collaboré davantage avec leurs collègues pour échanger sur leurs expériences. Les résultats de la recherche sont égale­ment dévoilés dans la base de données en ligne teachcan.

Récemment, le décrochage des enseignants, face cachée de l’éducation, a interpellé Thierry Karsenti et une douzaine de chercheurs du CRIFPE. « 25 % des nouveaux enseignants canadiens quittent la profession peu de temps après leur embauche, rapporte le directeur. Une minorité se rend compte qu’ils n’ont pas la tête de l’emploi, mais la plu­part partent à cause du manque de soutien et d’intégration. » En comparaison, en Ontario, on offre un mentor et du temps pour que le nouvel enseignant s’adapte à son nouveau poste. Au Québec, les enseignants débutants se retrouvent souvent avec les classes d’élèves en difficulté, alors que les enseignants expérimentés se réservent les classes enrichies. « Une bien mauvaise stratégie », pense le directeur du CRIFPE, qui recommande plutôt une rotation des enseignants parmi les différents groupes d’élèves.

UN BILAN IMPRESSIONNANT


Depuis sa fondation il y a 20 ans, le CRIFPE ne cesse de se distinguer. Le centre s’est notamment vu attribuer le prix Whitworth de l’Association canadienne d’éducation, qui couronne le meilleur centre de recherche en éducation au Canada en 2006-2007, et le professeur-chercheur Clermont Gauthier obtenait le prix du meilleur chercheur en sciences de l’éducation au Canada. Au fil des ans, le CRIFPE a reçu ainsi plus de 50 prix provinciaux, nationaux et internationaux.

La contribution du CRIFPE au monde de l’éducation est sans précédent. Mentionnons entre autres Clermont Gauthier, qui a été un des principaux auteurs du document d’orientation du programme de formation des enseignants actuellement en vigueur dans toutes les universités québécoises. Et le CRIFPE, sous la houlette de Maurice Tardif, qui a évalué le programme de soutien à l’École montréalaise du gouvernement, lequel identifie sept mesures pour soutenir la réussite chez les élèves de130 écoles de Montréal situées en milieu défavorisé.

Le CRIFPE entend bien poursuivre sur cette lancée. Lors de leur prochain colloque international qui se tiendra en mai 2013 à Montréal et qui réunira 800 chercheurs venus de 32 pays, les membres du CRIFPE discuteront des enjeux futurs de la formation et de la profession d’enseignant. Dans la mire des chercheurs pour les prochaines années : participer, par des recherches empiriques rigoureuses qui seront large­ment diffusées, à une formation des enseignants meilleure et adaptée à nos défis de société, accroître leur visibilité auprès des milieux de pratique et des gouvernements, sensi­biliser la communauté scientifique à un meilleur usage des technologies de l’information et de la communication pour la recherche en sciences humaines, et améliorer encore plus leurs stratégies de formation de la relève scientifique. De quoi les occuper pendant une autre vingtaine d’années !

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