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mardi 3 décembre 2013

Programmes, formation : le rapport d'inspection accablant sur l'école primaire

Source : Le Monde, daté du 23.11.2013




« La majorité des maîtres ne dispose pas des cadres théoriques minimaux », estiment les auteurs


Dans les mois à venir, les pro­grammes du primaire, en date de 2008, vont être réé­crits. Selon le rapport de l'inspec­tion générale intitulé “Bilan de la mise en œuvre des programmes issus de la réforme de l'école pri­maire de 2008”, que Le Monde s'est procuré, les mauvais résul­tats de l'école française, qui ne per­met qu'à 80 % des enfants d'ap­prendre à lire et compter, ont des racines plus profondes que la seu­le mise en cause des programmes.

Des enseignants abandonnés


« Ce qui frappe dans ce domaine de la lecture, c'est que la majorité des maîtres ne dispose pas des cadres théoriques minimaux, ce qui ne leur permet pas d'être lucides quant à leurs pratiques», expose d'emblée Philippe Claus, l'inspecteur général qui a dirigé ce travail collectif d'une centaine de pages. Il estime que les enseignants « n'ont guère de repères pour juger de la complexité des textes qu'ils proposent et n'ont sou­vent de critères de choix que la lon­gueur ou le thème : sur cette base, ils ne peuvent pas penser des "progres­sions" mais seulement des "pro­grammations" ».

Les enseignants qu'on devrait former en priorité à l'enseigne­ment de la lecture croient bien fai­re, mais manquent d'abord de com­pétences. Un effet de la suppres­sion de la formation initiale sous le gouvernement précédent, peut-être, mais aussi une lacune plus pro­fonde car l'enquête n'a pas été menée auprès des seuls jeunes enseignants. Or, « 98 % des ensei­gnants du cycle 2 (CP-CE1) ont le sentiment d'enseigner de manière satisfaisante la "technique" de la lecture et 96 %pensent faire de même pour ce qui est de la compréhension des textes. (...) Tous disent s'acquitter du programme en matière de lecture. »

C'est l'un des points les plus inquiétants : les enseignants fran­çais sont si mal formés qu'ils ne peuvent mesurer que leur pratique ne correspond pas aux attentes des programmes et aux besoins. À moins que les programmes ne soient si mal conçus qu'ils ne sont pas compréhensibles par les pre­miers concernés.

Le rapport souligne que « l'enseignement du code et de la combinatoire est souvent devenu l'affaire du seul CP avec un manque de suivi approfondi au CE1, une absence du renforcement nécessaire pour par­venir à l'automatisation, seul gage de plein succès en lecture. Les élèves les plus faibles ne sont pas pris en charge à proportion de leurs besoins dès cette seconde année du cycle 2, ce qui fait dire à certains ins­pecteurs que le début du "décrocha­ge" date de ce moment-là. »

Décrocheur à 7 ans ?


Il est excep­tionnel d'oser ce terme en seconde année de primaire ; pourtant Phi­lippe Claus argumente, montrant que les non-lecteurs de CP n'auront plus l'occasion d'apprendre après puisque « de manière assez générale, le temps de lecture décroît fortement du CP au CE1. Les écarts extrêmes observés au cours de l'enquête vont de plus de cinq heures hebdomadaires au CP à moins de deux heures au CE1. »

Ceux qui passent le cap du déco­dage risquent de trébucher sur la compréhension. « Elle n'est pas enseignée avec méthode. La com­préhension est traitée, en collectif, de manière superficielle et globale. (...) Il manque donc aux maîtres des compétences importantes que la formation ne leur offre pas. Ce défaut semble valoir aussi bien pour les maîtres depuis longtemps dans les classes, qui n'ont donc pas bénéficié des derniers apports de la science et pour les nouveaux venus, sans formation depuis 2008 », insiste Philippe Claus.

Adieu l'écriture


La France s'est émue que 35 États américains enlè­vent de leur enseignement obliga­toire l'écriture cursive. Lorsqu'on s'intéresse aux pratiques dans les classes françaises, on n'en est pas là, et pourtant « l'écriture manus­crite longue (plus de 10 lignes) reste rare », pointe le rapport, « ce qui empêche les élèves d'acquérir l'aisance et la vitesse qui seront uti­les, dans la prise de notes par exem­ple. Il est dit que l'effort d'écriture rebute les élèves, et on le leur épar­gne ! » Résultat, « lenteur et approximations graphiques » seront au rendez-vous au collège.

L'anglais bouche-trou


Une heure et demie par semaine, c'est l'horaire inclus dans les programmes. L'ob­servation des inspecteurs montre que « ces horaires ne sont pas du tout respectés dans 90 % des écoles au cycle 2, où ils varient de 30 minu­tes à une heure. Seuls onze départements déclarent que les élèves béné­ficient d'une heure et demie d'ensei­gnement de langue par semaine. Pour ces derniers, quelques inspec­teurs précisent toutefois que la réali­té est sans doute inférieure à l'horai­re porté à l'emploi du temps. »

Il faut rappeler que le niveau des jeunes français est un des bas faibles d'Europe en fin de collège et qu'il a tendance à régresser au fil des ans.

Former les maîtres et réformer les programmes


Le rapport fait le constat que les maîtres n'enseignent pas certains points du pro­gramme qu'ils trouvent « trop difficiles », ou « prématurés », c'est notamment vrai en mathématiques. Les inspecteurs généraux estiment qu'il faudrait « procéder, selon le cas, à un accompagnement des maîtres par de la formation, à des reports sur l'année ou le cycle suivant ou à des ajustements dans les niveaux de maîtrise attendus ». Il est rare qu'un rapport de l'inspection générale oublie le politiquement correct qui prévaut dans le milieu. Sans doute la volonté du ministre de réformer l'école a-t-elle insufflé un ton d'ordinaire évité.

Maryline Baumard

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