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mardi 29 octobre 2013

Refondation, expérimentation, innovation, récréation

Le recours à l’expérimentation par les établissements autorisé par l’article L. 401-1 du code de l’éducation

IGEN – IGAEN
Auteurs : Catherine Becchetti-Bizot, Jean-Louis Durpaire, Alain Taupin
Rapport n° 2013-057
07.2013


  
L’expérimentation et l’innovation au sein de l’Éducation nationale sont des injonctions qui refont surface très régulièrement. Avec un succès très mitigé. Et ce, malgré l’importance que l’institution semble placer dans ces deux objectifs. Ainsi, en avril 2013, George Pau-Langevin, ministre déléguée chargée de la réussite éducative (pas moins !), installait le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative (CNIRE). Encore un comité Théodule de plus. Inutile comme les autres, puisqu’il est maintenant solidement établi que la réussite éducative est le résultat de démarches pédagogiques efficaces. Comme l’enseignement explicite.

Mais la même George Pau-Langevin affirmait sans rire au mois d’août suivant : « Ce que Célestin Freinet a posé comme questions demeure extrêmement actuel ». Il ne fallait pas être grand clerc pour prédire que le constructivisme (réputé à tort “de gauche”) reviendrait dans les fourgons du nouveau gouvernement.

L’expérimentation et l’innovation sont les paravents habituels des pratiques constructivistes les plus échevelées. Une des croyances tenaces des partisans des pédagogies de découverte est qu’il suffit d’innover pour rester fidèle à l’École nouvelle. La volonté initiale de se démarquer radicalement de l’enseignement traditionnel se perpétue et se concrétise dans l’expérimentation et l’innovation à tout-va. De fait, tout est permis, surtout les projets les plus loufoques. Mais comme il n’y a pas d’évaluation indépendante, sérieuse et rigoureuse, on peut pratiquement tout proposer sans courir le moindre risque d’un éventuel retour de manivelle.

Ce qu’on oublie dans ces cas-là, ce sont les élèves pris comme cobayes dans ces expériences douteuses et ces innovations foireuses. Et c’est là que réside le scandale qu’il nous faut dénoncer. Disons-le clairement : les enseignants explicites sont des professionnels qui mettent en place dans leurs classes des stratégies éprouvées pour leur efficacité. Pour nous, il n’est pas question d’exercer notre métier pour bricoler des “projets” basés sur nos lubies personnelles afin de nous faire valoir auprès d’une hiérarchie soucieuse de montrer que, dans les circonscriptions ou académies, on “innove” et on “expérimente”. Sans parler des budgets engloutis dans ces opérations et qui auraient été plus utiles ailleurs. 

Il s’agit là d’un point de rupture important – un de plus ! – entre nos conceptions instructionnistes et les conceptions constructivistes qui, dans ce cas précis, s’avèrent une fois de plus nocives.

Et d’abord quelle est la différence entre une expérimentation et une innovation ?

Les rapporteurs répondent que « la distinction entre expérimentation et innovation est à rechercher dans l’organisation et dans l’ambition qui préside à la mise en œuvre des actions ». L’expérimentation doit être encadrée, tant du point de vue juridique que du point de vue méthodologique, « puisque l’efficacité de la démarche proposée impose une analyse et une évaluation scientifiques, en principe étayées par la recherche universitaire ». Si ce n’est que l’évaluation est généralement menée par les expérimentateurs eux-mêmes, dont on ne s’étonnera pas qu’ils soient très satisfaits de leurs résultats. Quant à l’innovation, c’est au contraire la liberté « qui peut être le fait d’un seul enseignant dans sa classe ». Ce qui reste un peu court…

Comment se fait-il qu’avec l’importance officielle qu’elle donne à l’expérimentation et à l’innovation, l’Éducation nationale ne soit pas capable de les définir de manière claire et tranchée ?

Le rapport nous livre par ailleurs des chiffres tirés de l’Expérithèque (sic) : en janvier 2013, il y avait 113 “actions” menées en maternelle, 410 en élémentaire, 1 274 au collège et 768 au lycée. Le niveau primaire (maternelle + élémentaire) est moins représenté que le niveau secondaire (collège + lycée). Constat : « Le nombre d’innovations est très modeste puisqu’il représente en moyenne cinq innovations par département… et si on le ramène au nombre d’écoles : 1 % des écoles signale une innovation ! Il semble par conséquent que les écoles dans leur immense majorité trouvent peu d’intérêt à s’inscrire dans le dispositif de l’article 34 ». Ouf !

« Dans la majorité des cas, ces expériences sont découvertes par les IEN à l’occasion de leurs inspections (…). Les inspecteurs du premier degré font part d’une certaine saturation des enseignants par rapport aux différents dispositifs qu’ils “doivent” mettre en œuvre. » Saturation est bien le mot qui convient.

Des quelques exemples d’“innovations expérimentées” livrés par les rapporteurs, on ne voit pas trop en quoi elles peuvent sérieusement améliorer le rendement scolaire des élèves concernés. Nous sommes plus dans l’ordre de l’esbrouffe que de la pédagogie. Ces activités “innovantes” sont généralement dévoreuses d’énergie pour les enseignants impliqués, surtout s’ils sont de bonne foi. Sans que les résultats obtenus soient tangibles. La plupart du temps, les dispositifs “innovants” s’épuisent d’eux-mêmes au bout de quelques années, quand ce n’est pas au bout de quelques mois… Les seules conséquences appréciables se situent au plan médiatique : les journalistes aiment le sensationnel et préfèrent parler de l’usage de Twitter en classe que de métacognition. Il faut des titres et des sujets accrocheurs pour attirer le chaland. C'est comme cela que des simulacres pédagogiques sans lendemain trouvent à bon compte une publicité trompeuse. 

S’il y a bien un endroit où innovation et expérimentation seraient utiles, c’est bien au ministère de l’Éducation nationale : innovation avec l’encouragement des pratiques d’enseignement efficace, et expérimentation à grande échelle des démarches explicites.

Mais ce n’est pas pour demain. Comme s'il n'y avait pas urgence !

En attendant, la récréation continue...


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