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dimanche 16 octobre 2011

Les enseignants ont des sentiments « d'usure et d'impuissance »

Source : Midi Libre

Les enseignants expriment « massivement » des sentiments « d'usure et d'impuissance », a expliqué Françoise Lantheaume, sociologue à Lyon-2 et auteur, avec Christophe Hélou, de La souffrance des enseignants - Une sociologie pragmatique du travail enseignant (Puf, 2008).




Q : Une enseignante s'est suicidée à Béziers dans son lycée. Acte isolé ou symptôme du malaise des enseignants ?

R : Il y a des souffrances “extra-ordinaires”, comme celle de cette femme, mais elles sont rares. Et il y a des souffrances ordinaires : les enseignants français expriment massivement des sentiments d'usure, d'impuissance et d'abandon. Je l'ai constaté il y a une dizaine d'années déjà en collèges et lycées, je le vois maintenant en primaire. Le sentiment d'abandon peut venir de l'institution, qui ne les soutient pas et les met parfois même en accusation, ou du fait que les enseignants sont rarement organisés en collectif de travail. Plus il y a d'isolement et plus ces souffrances ordinaires peuvent déboucher sur des pathologies, voire des tentatives de suicide. Il faut aussi noter qu'il n'y a aucune transparence de l'institution, aucun chiffre, sur les démissions, notamment des jeunes enseignants, ou sur les suicides en relation avec le travail.

Q : D'où viennent ces sentiments d'usure et d'impuissance ?

R : De l'intensification du travail, de la rotation rapide des réformes, de l'écart entre l'engagement et les résultats, notamment. En France, comme en Europe, le travail des enseignants s'est intensifié en même temps que leurs taches se sont diversifiées. Historiquement, le métier s'est construit sur la transmission des connaissances et des valeurs. On leur demande toujours cela aujourd'hui, avec pression accrue du fait des évaluations standardisées, mais ils doivent aussi faire de l'accompagnement personnalisé, de l'orientation, travailler avec les parents... Le cœur du métier semble se déplacer, cela demande de nouvelles ressources. Celles que pourraient apporter la formation continue font défaut car elle est en déshérence. Il y a aussi une multiplication rapide des réformes, alors que l'agenda politique n'a rien à voir avec l'évolution du travail. Les enseignants n'ont plus le temps d'inventer sur le terrain les solutions pour mettre en œuvre les nouvelles mesures. Quant au sentiment d'impuissance, il naît d'un décalage entre un engagement important et des résultats qui ne sont pas toujours au rendez-vous.

Q : Y a-t-il des différences selon les établissements ?

R : Nous avons constaté moins de différences qu'attendues entre les établissements difficiles et plus favorisés, car dans les premiers il y a souvent des collectifs d'enseignants et des décisions plus collégiales. Au contraire, dans les établissements voire les classes préparatoires élitistes, si les professeurs sont en difficulté ils n'osent pas en parler, c'est aussi une question d'image. Et plus le nombre d'élèves par classe est élevé, plus la tension entre l'impératif de faire du résultat et celui d'aider chaque élève est grande, et les enseignants ont l'impression de faire les deux mal.

Propos recueillis par Emmanuel DEFOULOY

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