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samedi 30 avril 2011

Masterisation de la formation initiale des enseignants - Rapport d'étape (Jean-Michel Jolion)

À la demande de Madame Valérie Pécresse,
ministre en charge de l'Enseignement supérieur et de la Recherche
8 avril 2011



La réforme dite “de la masterisation” mise en place en 2010 est une catastrophe de plus dans le monde éducatif français. À croire que les dirigeants politiques de ce pays ont définitivement pris la décision de saborder le service public d’éducation afin de confier ses missions au secteur privé qui convoite depuis des années les milliards qu’il pourrait encaisser dans ce domaine.

Pourtant, et l’auteur de ce rapport d’étape le rappelle en préambule : « Il est inutile de rappeler l'importance de la formation des futurs enseignant pour toute nation. »

Certes, mais la réforme de  la masterisation a d’abord été prise – et en toute hâte – pour des raisons purement budgétaires (comme l’auteur lui-même le reconnaît également). Il fallait récupérer des postes…

L’initiative en revient au ministère Darcos qui avait compris que les IUFM ne formaient absolument pas au métier d’enseignant. L’essentiel de mon intervention en présence du ministre, en novembre 2007, portait justement sur ce scandale. Quelle entreprise privée offrirait une formation professionnelle coûteuse à des employés qui seraient bien obligés ensuite de se former sur le tas et d’oublier purement et simplement toutes les balivernes entendues durant cette soi-disant “formation” initiale ? Aucune, bien sûr. Mais l’Éducation nationale s’en accommodait depuis des années, et cela remontait d’ailleurs bien avant la mise en place de ces fameux instituts. Depuis les années 1970, les écoles normales d’instituteurs puis, après 1990, les IUFM étaient le refuge d’enseignants du Secondaire las de leur métier et de leurs élèves et qui prétendaient former au métier d’instituteur auquel ils ne comprenaient goutte.

J’étais partisan d’une refonte complète des IUFM, non seulement au niveau de la sélection de véritables formateurs connaissant parfaitement l’enseignement au Primaire mais aussi, et surtout, au niveau du pluralisme en matière de techniques d’enseignement. Bref, je revendiquais une authentique formation professionnelle faisant une place aux pratiques explicites.

Au lieu de cela, Darcos – dont le cœur penchait vraiment du côté des nostalgiques de la vieille école – a voulu supprimer les IUFM. Un peu comme si pour soigner le malade, on décidait de l’achever !

L’idée “géniale” du camp des partisans de l’enseignement traditionnel était le compagnonnage. Pour eux, les enseignants sont des artisans et leur métier est un art. Donc mettons les apprentis avec un maître en fin de carrière et le jeune apprendra le métier, comme s’il était ébéniste ou boulanger-pâtissier.

Le malheur, c’est qu’ils n’ont pas pensé une seconde que les bons vieux maîtres d’autrefois comme ils les aiment sont partis à la retraite depuis une éternité. Ceux qui arrivent aujourd’hui en fin de carrière ont pour la plupart été nourris au lait du constructivisme pendant toute leur carrière. À la fin des années 70, on ne jurait déjà que par la pédagogie Freinet dans les écoles normales. Et tout au long des formations professionnelles continues, on avait droit à toutes les resucées possibles autour du constructivisme et du socioconstructivisme. L’unanimisme était tel qu’il n’était d’ailleurs même pas besoin de nommer cette façon d’enseigner (le mot “constructivisme” étant inconnu de la plupart des collègues d’un certain âge). C’était la façon d’enseigner, la seule…

Que vont donc apprendre les jeunes qui iront en stage chez ces maîtres-là ? Je vous laisse deviner la réponse.

J’ajoute que le métier d’enseignant est un métier faisant appel à des techniques dont l’efficacité s’appuie sur des données probantes. Et non sur des tours de main appris sur le tas ou sur des lubies de vieilles badernes auto-satisfaites.

Ajoutons que le décès des IUFM n’a été que très bref. Ils ont ressuscité très vite avec tous leurs défauts et bien plus de morgue (sans jeu de mot), étant maintenant plus “universitaires” qu’ils ne l’étaient auparavant, et jouant le rôle d’interface entre le rectorat et l’inspection académique. Dans ces conditions, on peut dire adieu pour de bon à toute velléité d’introduction d’un pluralisme dans la formation, avec une petite place faite à l’enseignement explicite. Les IUFM “pilotent” toujours le volet professionnalisation, au sens que le Titanic a donné à ce verbe en avril 1912.

Un autre aspect est que cette réforme de la masterisation est une véritable usine à gaz à laquelle les professionnels eux-mêmes ne comprennent rien et renoncent d’y comprendre quelque chose. Le parcours d’obstacle est tellement compliqué et farci d’embuches que le nombre de candidats devrait logiquement chuter considérablement. Le mouvement de baisse a d’ailleurs déjà commencé pour le premier concours de recrutement.

Qui serait volontaire pour faire cinq ans d’études après le bac, passer un concours fumeux, se retrouver devant une classe sans la moindre formation préalable, le tout pour moins de 1 500 euros par mois ? Est-ce que les têtes d’œuf qui ont concocté cette réforme y ont au moins pensé ?

L’auteur de ce rapport d’étape commence – semble-t-il – à s’en apercevoir.

Premier constat : « Les deux ministères concernés par cette réforme n'ont aucunement mis en place les outils de supervision qui permettraient aujourd'hui d'avoir une vraie connaissance de la réalité du terrain ». Je rajouterai : comme d’habitude. En France, on bombarde des réformes et on se fiche totalement des résultats – en général désastreux – obtenus. Prenons par exemple la réforme Jospin de 89 : elle annonçait une évaluation de ses résultats, évaluation qui n’a jamais été faite. Et on continue par exemple à faire depuis vingt ans des projets d’école qui ne servent strictement à rien, qui sont un véritable pensum pour les directeurs et les instituteurs, mais qui sont obligatoires.

Deuxième constat : « Le stage n'étant pas obligatoire ni valorisé au sein du concours, ce type de stratégie qui conduit à des candidatures libres ne peut que perdurer et renforce un sentiment très net d'un concours complètement déconnecté du métier auquel il est lié et conduira vers le métier de plus en plus de jeunes n'ayant eu aucune expérience professionnelle ». À la nuance près qu’il ne s’agit nullement d’un “sentiment” mais bel et bien d’une réalité.

Troisième constat : « Mais la difficulté est telle pour satisfaire toutes les contraintes que s'est installée une grande souffrance dans cette population étudiante qui va bien au-delà de la seule impression d'être la génération sacrifiée sur l'autel de la mise en place d'un nouveau dispositif. En deuxième année du master (M2), la charge de travail est incontestablement trop importante (préparation du concours, découverte du métier, préparation du master, initiation à la recherche… »). Mais qui se soucie de la souffrance du personnel de l’Éducation nationale ? On veut introduire les techniques de management dans la fonction publique en prenant tout ce qui peut contraindre et pressurer les employés, mais en ignorant tout ce qui pourrait améliorer les conditions de travail dans l’espoir d’un meilleur rendement. Et ce, depuis des années.

Dernier constat et non des moindres : «  Ce mode de recrutement est de nos jours totalement inadaptée. En effet, il est tout à fait possible d'envisager un concours de recrutement sur un contenu qui soit déconnecté de l'exercice d'une profession. C'est le cas des écoles d'ingénieurs lorsqu'elles recrutent à bac+2. Mais cela n'a de sens que si le concours ouvre sur une vraie formation professionnalisante. Dans la réforme mise en place, nous utilisons ce type de concours pour ouvrir directement sur une profession et non sur une formation professionnalisante, la poursuite de la formation durant la première année d'exercice ne pouvant en aucun cas être considérée comme une vraie formation professionnelle ». M. Jolion a parfaitement raison de le dire. Encore faudrait-il qu’il soit entendu…

Qu’il nous soit permis d’en douter très sérieusement.

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